CHAPITRE IV
pensionnaires. Je savois qu’elle avoit trois filles, qu’on appeloit par excellence les trois Grâces , à cause du nom de leur père , et qui véritablement passaient pour des personnes charmantes. Je ne doutai point que la dame à qui je venois de parler ne fût une de ces trois illustres soeurs; et comme la renommée vantoit particulièrement la beauté de l’ainée , aussi bien que son bon esprit , je souhaitai que ce fût celle-là : souhait que je ne pus former sans craindre en même temps pour mon coeur. Il faut tout dire : avec la réputation d’être fort jolies , elles avoient celle de n’êlre pas des vestales ; ce qui ne me surprenoit point , le docteur Gracia ayant laissé ses affaires dans un état qui avoit obligé sa venve à prendre des pensionnaires pour soutenir sa maison. Si la médisance ne respecte pas les fdles élevées avec sévérité , comment pouvoit - die épargner les trois Grâces, qui étoient sans cesse environnées de galants? Elles avoient appris la musique , et leur père, homme de plaisir, s'éloit plus attaché à les rendre propres à la société qu’à les former à la vertu.
J’étois parfaitement instruit de tout cela, comme de leur côté elles n’ignoroient pas qui j’étois. On leur avoit dit que je savois la musique à fond ; que l’argent ne me manquoit point, et que j’avois un penchant naturel à le dépenser. Ces bonnes qualités, qu'elles aimoient fort dans un homme, leur donnèrent envie de me connaître , et de m’engager à grossir le nombre de leurs pensionnaires. Elles m’en avoient adroitement fait faire la proposition, que j'avois rejetée, de peur de m'embarquer dans une nouvelle galanterie. J’avois même bien fait serment d'éviter tous les pièges que l’amour me tendroit, et je ne croyois pas que, dans le lieu saint où je me trouvois , je violerais mon serment. Néanmoins je sentis certaine agitation , qui resscmbloit si fort aux premiers mouvements d’une passion naissante, que j’en fus alarmé. Guzman , me dis-je à moi-même , prends garde de faire ici une folie. Quel Dieu viens-tu adorer dans cette église? Ne laisse pas surprendre ton coeur. Veux-tu perdre le fruit de tant d’années d’étude?
Dans le temps que ma raison se révoltoit ainsi contre ma foiblessc, les dames ayant fini leurs prières se levèrent pour sortir. Elles étoient au nombre de sept à huit personnes, toutes de la même compagnie. Elles passèrent devant moi. Je me levai aussitôt pour les saluer. Celle qui m’occnpoit l’esprit, et qui éloit effectivement l’aînée des trois sceurs, sous prétexte de rajuster sa mante, me fit voir adroitement son visage. J’en fus frappé vivement, et les regards dangereux qu’elle jeta en même temps sur moi achevèrent de me troubler. Peu s’en fallut, dans le désordre où étoient
mes esprits, que je ne la suivisse, entraîné par je ne sais quel charme qu’on ne peut concevoir si on ne l’a éprouvé. Cependant un mouvement, qui ne pouvoit venir que du ciel, me retint tout-à-coup, et me donna la force de résister à un attrait si puissant. Je me représentai dans le moment le péril que je courais, et considérai l’ablme où j’allois me précipiter. Je me remis à genoux pour continuer ma prière, ou plutôt pour la commencer; car j'avois été jusqu’alors si distrait, si ému, qu’il no m’avoit pas été possible de m’en bien acquitter. Je ne pus même détourner mon esprit de | l’image enchanteresse qui l occupoit ; et plus agité I qu’un vaisseau qui se trouve sans voiles et sans gouvernail au milieu de la tner, je cédois aux divers mouvements qui s’élevoient dans mon coeur.
L’inquiétude qui me travailloit ne me permettant plus de demeurer dans la chapelle, j’en sortis, non pour marcher sur les traces de la beauté qui avoit fait faut d’impression sur moi , au contraire , je voulois la fuir ; et craignant de la rencontrer sur le chemin de la ville , je pris une autre route. Je tournai mes pas du côté de la rivière, dans l’espérance qu’en me promenant le long de ses bords , je perdrais insensiblement le souvenir de cette redoutable personne, dont toute ma philosophie ne pouvoit me détacher. Peut-être scrais- , je redevenu tranquille à force de réflexions, si mon étoile ne m’eût conduit à ma perte. L ne voix (|ue j’entendis à dix ou douze pas de moi mo fit tourner la tète du côté qu’elle partoit, et la première chose qui s’offrit à ma vue fut doua Maria Gracia , cette même dame dont j’évitois les charmes avec tant de soin. C’étoit elle qui cliantoit, assise sur l’herbe fleurie, tandis que ses sceurs et les autres dames de sa compagnie étendoient auprès d’elle une magnifique collation.
A ce spectacle , je ne fus plus maître de moi ,
I je m’avançai vers elies en les saluant. Convenez , mesdames , leur dis-je , que le destin m’est bien favorable aujourd'hui , puisqu’il veut que je vous remontre partout; mais, pour être parfaitement heureux, il faudrait que je fusse de votre écoL Dona Maria me répondit en souriant qu’il ne tiendrait qu’à moi d’en être ; qu'aussi bien il étoit juste que tant de bergères eussent du moins un berger pour les défendre des loups. Cette réponse me ravit et m’engagea dans la conversation. Je ! m’approchai des dames, j'ôlai mon ntauteau pour être plus à mon aise ; et m’étant mis de la partie, je m’abandonnai à toute la gaieté de mon humeur. Animé de la présence de la personne qui me cltari moit, je brillai dans cet entretien. La mère et les filles me Grcnt , comme à l’cnvi, des honnêtetés. 11 me semblait n'avoir jamais passé des moments | si agréables. Je me rcpenlois de ne m'être pas
GUZMAN DALFARACHE.
plus tôt faufilé avec une famille si charmante , et d'en avoir fui les occasions. Les autres dames étaient aussi fort gracieuses,. de sorte que ce qu’il y avoil de plus aimable à Alcala se trouvoit là rassemblé ; et c’est ce que je leur dis plus d’une fois. Elles m’en surent bon gré ; et, pour me montrer que je leur rendois justice , elles se disposèrent, après avoir fait collation, à former un concert. Deux dames prirent des guitares qu’elles avoicnl fait apporter, et doua Maria, avec quelques autres qui avoient de la voix, les accompagna. Une guitare me fut ensuite présentée , et Ton me pria de jouer quelques airs à danser ; ce que je fis avec moins de plaisir que je n’en eus à voir les danses légères de ces dames, qui paroissoient à mes yeux dans cette prairie autant de nymphes de Diane.
L’aînée des trois sœurs était la danseuse qui avoit le plus de part à mes regards. Elle avoit un air de noblesse et des grâces qui la distinguoient de ses compagnes. Tu ne seras pas étonné qu’un homme, qui prenoit feu aussi facilement que moi, ne pût résister à ces belles qualités. Je devins si amoureux de doua Maria , (pie je ne voyois plus qu’elle. Lorsqu’elle eut cessé de danser, je m’assis à ses pieds, et, lui présentant la guitare que j’avois entre les mains, je la conjurai d’en jouer elle-même, et de chauler en même temps; ce qu’elle ne refusa point de faire , à condition que je l’accompagnerois aussi. F.llc avoit out parler de ma voix, et elle mouroil d’envie de l’entendre. Comme je n’en avois pas moins de la satisfaire, je fis aussitôt retentir la prairie de cette voix tour liante que je ne faisois jamais éclater sans m’attirer des applaudissements. Toute la compagnie en fut si contente, qu’elle ne pouvoit se lasser de me le témoigner.
Nous continuâmes à nous divertir de cette manière jusqu’à la nuit. Alors la veuve du docteur Gracia fit sonner la retraite , et nous commençâmes à défiler tous vers la ville, de façon que doua Maria et moi nous marchions le9 derniers, comme
si, déjà d’intelligence tous deux, nous eussions affecté de demeurer derrière pour nous entretenir en particulier. Il est inutile de dire que notre conversation roula sur l’amour : trous étions l’un et l’autre trop en train de nous agacer, pour nous ]>arler d’autre chose que de tendresse. Nous nous fîmes une déclaration réciproque de nos senti- | menls, et dès ce jour-là nous aperçûmes que nous | étions faits l’un pour l’autre. Comme les autres personnes de la compagnie n’avoient pas ensem-
ble un entretien si amusant que le nôtre, elles alloient plus vite que nous. Dona Maria, voulant les suivre, fit par hasard ou autrement un faux I>as, de sorte qu’elle seroit tombée, si je ne l’eusse soutenue. Je la retins entre mes bras, et je fus I
assez hardi en la relevant pour lui dérober un baiser. Je n’eus i>as sitôt pris celle liberté, que la crainte d’avoir déplu par cette action m’obligea d’en faire des excuses à la dame , qui , bien loin de s'offenser de ma hardiesse , me dit fort spirituellement que j’avois bien fait de me payer par mes propres mains du service que je lui avois rendu, et qu’elle aurait pu négliger de recon- , noître.
Quand nous fûmes arrivés à la porte de la maison des trois sœurs, leur mère me pria d’entrer ; ce que je fis fort volontiers. On m’y présenta des rafraîchissements, et je m’y arrêtai jusqu’à ce que je jugeai que la bienséance exigeoil que je prisse congé de la compagnie : néanmoins, avant que je me retirasse, je demandai à la veuve la permission de la venir quelquefois assurer de mes respects. Enfin, je quittai doua Maria. J’étais si transporté d'amour, et j'en avois l’esprit si troublé, qu'au lieu de m'en retourner chez moi, je pris le chemin de l’université : je ne reconnus mon erreur que lorsque , étant arrivé à la porte , je me mis én devoir d’y frapper. Tu conçois bien que je ne dormis guère cette nuit, après avoir passé la journée comme je te l’ai raconté.
Je fus le jour suivant aux écoles de funiversité, où ma distraction fut telle, qu’en sortant je Saurais pu dire de quelle matière on y avoit traité. L’après-dinéc , sans pouvoir m’eu défendre, je me rendis chez dona Maria, que j’écoutais plus attentivement que je n’avois fait mon professeur le matin, et qui me détacha si bien de l’universilé , que je cessai bientôt d’y aller. Je renonçai aux ordres que j’avols voulu prendre. Je changeai mon habillement ecclésiastique en un habit séculier des plus riches, et, après avoir payé mon hôte, je me mis en peusion chez la veuve du docteur Gracia, ou, pour parler plus juste, je m'abandonnai au démon qui m’entraînoil. Tous les gens sensés, et qui étaient dans mes intérêts, déplorèrent mon aveuglement. Le recteur même eut la bonté de me faire une charitable remontrance sur le changement de ma conduite ; mais tous ses discours judicieux furent inutiles ; il fallut que je subisse mon sort, qui était de m’abîmer, ou bien le ciel vouloit peut-être par là dérober uu mauvais sujet à l’Église.