‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 468 sur 734 · CHAPITRE III. ROT · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. ROT

«eignc une, ou plutôt il me mena lui-même chez le seigneur Isidore Montanos , riche bourgeois de Madrid, qui , sur le bien que sa révérence lui dit de moi,m’arrétasurlepieddc cinquante pistoles par au. Montanos avoit été marchand, et s’étoit retiré du commerce , tant pour se décrasser, que pour vitre plus tranquillement. Il avoit deux Gis, l'un de seizeet l’autre de quinze ans, qu'il me présenta, et dont l’air ne me prévint pas en leur faveur : l’atné étoit bègue , et le cadet bossu. Je leur fis quelques questions pour téter leur esprit, et j’eus lieu déjuger par leurs réponses qu’il ne tiendrait qu’à eux de profiter de mes leçons.

Mon premier soin dans cette maison fut d’observer tout le monde , depuis le chef jusqu’au dernier laquais, et je me proposai de m’y conduire de façon que je ne fisse paroitre aucun défaut, ce qui n’étoit guère plus facile que de n’en avoir point du tout. Je connus en peu de temps les caractères , et celte connoissance m’affligea. Le seigneur Isidore étoit un petit génie qui faisoit le plaisant , et qui avoit toujours quelque fade quolibet à vous débiter. Fier de la possession de dix mille ducats de rente, il marchoit les joues enflées d’orgueil , et faisoit le gros dos. Au reste , il étoit grossier, bourru , brutal et capricieux. De leur côté , ses fils avoient de fort mauvaises inclinations. Quoique le temps ne les eût pas encore fait hommes , ils l’étoient déjà par leurs passions : la nature leur avoit donné, pour ainsi dire , une dispense d’âge pour être vicieux. Ils avoient un laquais favori , une espèce de valet de chambre qui possédoit leur confiance , et leur rendoit les mêmes services que s'ils eussent été dans leur majorité. Je me l’imaginai du moins; et les raisons que j’eus de le croire me semblèrent si fortes, que je ne pus m’empéchcr d’en avertir leur père.

Je m’attendais, en lui donnant cet avis, qu'il eu senliroit l’importance, et prendroit feu, comme tout autre père eût fait à sa place. Cependant je me trompai : au lieu d’en paroitre ému , il me rit au nez , en me disant : Allez, allez , mousicur le bachelier, laissez-les faire ; ilss’en lasseront comme moi. J’étois, ajouta-t-il, un égrillard dans nu jeunesse; je faisois trembler les pères cl les maris de mon voisinage. Je ne prétends pas que mes enfants vivent autrement que moi. Je ne vous donne pas cinquante pistoles par an pour m’en faire des saints. Enscigncz-leur la langue latine et l'histoire ; avec cela inspirez-leur l’esprit du monde, c’est tout ce que je vous demande.

Quand je vis que Montanos n'avoit aucune délicatesse sur les moeurs de ses fils, je cessai de me donner la peine du veiller sur leurs actions; et , me renfermant dans les borues prescrites, je me contentai de remplir les autres devoirs. Je faisois

traduire à mes disciples les auteurs latins en castillan , cl mettre en latin de bons auteurs espagnols. Je leur lisais les guerres de Grenade ou d’autres histoires, et j'accompaguois ma lecture de réflexions instructives. Outre cela , quand il leur échappoit de dire ou de faire quelque chose contre la bienséance ou contre la charité , je ne mauquois [tas de les reprendre. Mais je leur faisois en vain des remontrances ; leur père les rendoit infructueuses par ses discours imprudents et dangereux. Étoit-il en belle humeur, il se vantoit devant eux d’avoir été libertin dans sa jeunesse. On eût dit en vérité qu'il leur raconloil expresses débauches, pour les porter à suivre son exemple. Il y a comme cela des pères qui ne s’observent point devant leurs enfants , et qui les détournent eux-mêmes du chemin de la vertu.

Après tout, si le seigneur Isidore n’eût eu que ce défaut-là , nous aurions pu vivre long-temps ensemble. J’en aurais même souffert beaucoup d’autres qu’il avoit , à l’exception de sa mauvaise humeur. 11 étoit insupportable quand il s’y melloit; ce qui n’arrivoil que trop souvent. Alors les discours les plus durs et les plus désobligeants ne lui coûtoicnt rien. Il étoit même assez injuste (tour me reprocher jusqu'aux défauts de scs fils. Pourquoi, me disoit-il, n'apprenez -vous pas à mon aîné (c’étoit le bègue) à parler distinctement? D’où vient que le rade* (c’éloil le bossu) se tieut si mal? Pourquoi l’un a-tril le teint si pile? Pourquoi les babils de l’autre sont-ils pleins de taches et de poussière.

Voilà ce qu’il me disoit. Le moyen de s’entendre de sang-froid faire de pareils reproches! Un malin, n’y pouvant tenir, je sortis de chez Montanos pour n’y plus rentrer, après loi avoir dit que je ne m’accommodois point d'un homme qui touloit que le précepteur de scs enfants fût eu même temps leur médecin, leur maître à danser et leur valet de chambre.

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