‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 479 sur 734 · CHAPE · texte numérisé non relu

CHAPE

est un capitaine qui sert en Lombardie. C’est tout ce que j’en sais. Au reste, je pais vous assurer que c’est une belle dame, et qui paroit avoir de l’esprit. N’êtes-vous pas curieux de la voir? Vous m'en inspirez l’envie, lui répliquai-je ; et je suis d’avis d’aller demain me présenter à celte marquise. Je vous y exhorte , s’écria-t-il ; et je suis persuadé que vous êtes le précepteur qu’il lui faut.

Je ne manquai pas de me rendre le jour suivant chez la femme du capitaine , où je me lis annoncer sous le litre de bachelier de Salamanque. I ne vieille suivante . qui ressembloit un peu à Rodriguez, m’introduisit dans un cabinet où sa maîtresse s’occupoit à lire. La marquise suspendit si lecture en me voyant , et me demanda ce que je lui voulois. Madame, lui dis-je, j’ai appris que vous cherchiez un précepteur pour monsieur votre fils . et je prends la liberté de m’offrir à remplir ce poste , si mes services vous sont agréables. La dame , à ces paroles, attacha scs yeux sur moi. Je ne fus pas moins attentivement considéré de la soubrette ; et je m’aperçus que ma personne avoit on elles deux juges favorables : je leur parus un tout autre homme que Carambola.

Monsieur le bachelier, me dit la dame, quel Sge avez-vous? Comme je me ressouvins qu’elle avoit trouvé le petit licencié trop vieux à trentetrois ans, je répondis effrontément que je n’en avois pas encore vingt-deux , quoique j*en eusse déjà vingt-six. Tant mieux , reprit la marquise, je veux un précepteur qui soit jeune ; j’ai cette fantaisie-là. Mais ne mentez point , poursuivit-elle : êtes-vous un garçon bien rangé? Car je vous déclare que je ne m’accommoderois point du tout d’un libertin qui sortiroit tous les jours de chez moi pour aller se divertir en ville. Je veux un homme sédentaire , et qui élève mon fils sous mes yeux.

Je suis donc votre fait, Madame, m’écriai-je. Quoique je sois à l’âge où les passions sont en fougue, ma raison, aidée des bonnes études que j’ai faites, les tient en bride, de façon que je crains peu leurs saillies. Outre cela, je ne connois personne à Tolède , et surtont aucune femme ; ainsi , bornant mes plaisirs à l’éducation de monsieur votre Gis, je ne m’attacherai qu’à cultiver celte jeune plante, si vous me faites l’honneur de m’en confier le soin

Je serai bien contente de vous, reprit la femme du capitaine, si vous tenez une conduite si sage. Je vous choisis donc pour instruire et gouverner mon fils. A l’égard de vos appointements, ajoutat-elle . n’en soyez point en peine : je les réglerai sur votre zèle et sur vos services. Elle accompagna ccs paroles d’un air si modeste et si réservé, que,

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malgré ma vanité , je ne me laissai point prévenir contre sa vertu , ni ne me flattai pas de l’espérance de m’attirer son attention.

Pour raconter les choses en ûdèle historien . je ! fus frappé des appas de la marquise, qui n’avoit , pas encore trente-cinq ans. 8a beauté me parut ravissante. Je sentis, sans savoir pourquoi, une I secrète joie de me voir arrêté dans cette maison,

I d’où je sortis avec empressement, pour y faire ap- I porter mes hardes. Je rencontrai dans la rue le petit licencié, qui m’yatlcndoit par curiosité, lié I bien ! mon ami , me dit-il , comment avez-vous été reçu de la marquise? On ne peut pas mieux, lui ! répondis-je; et je vous apprends que je suis précepteur de son fils.

Aces mots, Carambola fil un éclat de rire. Je , me doutois bien , s’écria-t-il , que votre jeunesse I et votre ûgurc ne pouvoient manquer de faire leur effet. Que vous aurez d’agrément chez cette dameî . Oh ! doucement, s’il vous plaît , monsieur le licen- ) cié, interrompis-je en pénétrant sa pensée ; jugez d’elle plus charitablement. Pour moi , je la crois vertueuse ; elle ne montre du moins que de beaux j dehors. Pourquoi taxer d'hypocrisie sou air sage? S’il ne faut pas sc Ger aux belles apparences , il ne faut pas non plus les condamner. Vous avez raison , reprit-il, je puis me tromper ; mais je gagerois bien que je ne me trompe pas.

I Je retournai quelques heures après à l’hôtel de , la marquise avec mes hardes , et là je pris posses- I sion d’un appartement préparé pour mon écolier et pour moi. Je demandai à voir l’enfant, qui me fut amené par la vieille femme de chambre que j’avois déjà vue , et qui lui servoit de gouvernante.

| Je le trouvai fort joli. Il étoit à la lisière , et uo j faisoit que bégayer. Quel disciple pour un bache- , lier de Salamanque ! A nia place un pédagogue ! orgueilleux auroit refusé de s’abaisser jusqu'à | montrer les lettres de l’alphabet: mais je regardai cela dans un autre point de vue ; et comme Aristote sc fil honneur d’être le premier maître d’A- . lexandre, je me ûs gloire d’être celui d’un mar- ! quis.

Je m’entretins avec la vieille gouvernante, qui I sc nommoitSéphora : Seigneur bachelier, me ditelle, je suis bien aise que votre personne ait plu à ; madame. Il ne falloit pas moins qu’un homme fait , comme vous pour lui agréer, tant elle a le goût j délicat. Il est venu se présenter ici vingt précep- | leurs, dont clic n’a pas voulu, quoiqu’il y en eût j pourtant parmi eux d’assez agréables. Vous ne sc- • rez pas fâché, poursuivit-elle, d’être entré dans , cette maison. Madame la marquise est riche et géi néreuse : en un mot , votre fortune est assurée , pourvu que vous ay ez pour nia maîtresse une coiii- I plaisance aveugle et des attentions infinies ; c’est

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l.E BACHELIER DE SALAMANQUE.

bon foible , je Tenu bien tous le dire : profite* -en; i et surtout accommodez-vous, si sous pouvez, au | défaut qu’elle a d’aimer les romans de chevalerie à la fureur. Vous sentez-vous capable d'entrer dans ses sentiments? Sans doute , lui répondis-je ; il ne me sera pas difficile de flatter son entêtement , puisque j’aime beaucoup moi -même ces sortes de livres. Cela étant , reprit b soubrette, vous b charmerez. C’est sur quoi vous pouvez compter, j

Véritablement , dès U première conversation que j’eus avec b marquise, je m’aperçus que c'étoit une personne qui avoit b mémoire farcie de btnbeaux romanesques. Elle ne me paria que de Roland l'amoureux , du chevalier du Soleil , d’Amadis de Gaule , d’Amadis de Grèce , et surtout de l’incomparable don Quichotte de b Manche , et de bien d’autres ouvrages semblables dont elle faisoit ses délices, et qui compoooieiU seuls sa bibliothèque. Quoique je ne fusse pas de son sentiment sur ces productions extravagantes, je feignis d'en être , et je mis ces romans au-dessus de tous les livres du monde. Peut-être aussi que j’en fus b dupe , et que b dame n'aflectoit de paraître folle de ces sortes d'écrits que pour parvenir à ses fins. Quoi qu’il en soit , si elle eût borné sa folie au pbisirde lire ces impertinences , j’aurais toujours été assez comphisant pour le» louer en dépit du bon sens ; mais elle la panssa plus loin.

Monsieur le bachelier, me dit-elle un jour que j’entrai dans son appartement dans le temps qu’elle | lisoit don Bclianis de Grèce, vous voyez une femme enehpntée d’un entretien qn’elle vient de lire. Que | don Bclianis et Florisbellc savent bien filer le parfait amour ! Qu’il y a de délicatesse dans leurs sentiments ! Que leurs expressions sont touchanlesri J’en suis encore tout émue.

Je le crois bien, Madame, lui répondis-je ; rien n'est pins propre à remuer les passions. Je suis | comme vous , je me sens transporté de plaisir lorsque je lis cerbines conversations dans certains livres de chevalerie ; elles jettent mon âme dans un désordre, dans un ravissement.... Qn’cntendsje ! interrompit la marquise d’un air agité. Est-il possible que je rencontre un homme aussi sensible que moi à b lecture des romans , et que cet liommc-li soit vous ? J'en ai d’autani pins de joie, que je souhaite d’avoir un amant qui me rende des soins , et me serve en chevalier errant. Je fais chÿi de vous, mon cher bachelier. Métamorphosons-nous tous deux , vous en héros , et moi en héroïne de chevalerie. Prenez -moi pour votre I amante, et je vous aimerai comme mon chevalier. Soupirons l’un pour l’autre ; brûlons tous deux d’unnflamme aussi vive que celle qui consumoil le prince de Grèce et sa maîtresse.

Elle accompagna ce discours de démonstrations |

si agaçantes, que le pauvre doo Chérubin , qui ne trouvait déjà b dame que trop aimable, eu devint éperdOment amoureux. Au lieu de fuir cette dame insensée, j'eus b foiblcsse de me prêter à toutes ses folies. Adieu ma raison. Voilà monsieur le bachelier de Sabmanqne changé en chevalier errant. Nous commençâmes , b marquise et moi , à noos parler en héros romanesques. J'empruntai te style du chevalier du Soleil , et elle celui de b princesse Lindabrides. Nous avions tous les jours des entretiens sur le haut ton ; mais il arrivoit quelquefois par malheur que l'hérolne devenoit un peu trop tendre , et le héros trop passionné.

Tandis que je vivois chez b marquise comme Renaud dans le palais d’Armide, j'appris une nouvelle qui détruisit mon enchantement : on me dit que le capitaine Torbellino , époux de ma princesse , étoil sur le point d’arriver de Lombardie . et l’on m’avertit en même temps que c’étoit un homme violent et jaloux. Pour éviter toute discussion, et n’aimant point les combats singuliers, quoique chevalier errant , je pris b sage résolution de m'éloigner de Tolède ; ce que je fi» avec d'autant plus de raison , qu’il y avoit au logis un vieux domestique tout dévoué à son maître , qui , par les rapports qu’il pouvoit lui faire , m’aurait exposé à devenir b victime du ressentiment du mari , après avoir été le martyr du tempérament de 1a femme.

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