CHAPITRE LXXXI
De l’arrivée de don Manuel à Madrid. De ta joie et-
tréme que ce cavalier et don Chérubin eurent de «c
revoir après si long temps, et des arrangements qu'ils
prirent ensemble pour ne plus sc quitter.
Il n'y avoit pas huit jours que Toston éloit de retour d’Alcaraz, lorsqu’un matin , comme je travaillois dans mon cabinet , on vint m’y annoncer don Manuel de Pedrilla. Je me levai dans le moment pour recevoir un homme qui m’étoit si cher. Nous nous tînmes long-temps embrassés tous deux, et nous témoignâmes, par des pleurs, plutôt que par des paroles , la joie que nous avions de nous retrouver. Le souvenir de dona Paula nous attendrit d’abord , et nous ne pûmes refu^r des larmes à la mémoire de cette adultère innocente, malgré les chagrins qu’elle nous avoit causés à l’un et à l’autre ; mais nous repassâmes bientôt de la douleur à la joie , en nous eulretenant de notre famille. Nous avons d’aimables eufants, me dit don Manuel. Si Toston vous en a fait un portrait fidèle , il doit vous avoir assuré que dona Tberesa , votre fille , est toute mignonne , et que don Ignacio, mon fils, est un joli garçon. Pour votre neveu , Francillo , qui s’appelle à présent don Francisco de Clévillentc , ce n’est plus un enfant, c’est un cavalier de belle taille, et fort en «Hat de servir le roi.
Après avoir parlé des enfants , continua don Manuel , parlons des mères. Isménie et dona Francisco sont toujours deux jolies femmes. Je suis plus que jamais épris de l’une , cl don Gregorio a pour l’autre un attachement dont la vivacité semble augmenter de jour en jour. Vous me ravissez , interrompis-je , mon ami , en m’apprenant que vous vivez tous quatre dans la plus parfaite union. Que ne puis-je aller partager avec vous les douceurs de votre société ? Hé ! qui vous en empêche? me dit Pedrilla. N’étes-vous jtas maître de vos actions? Non, lui répoudis-jc : le comte de Gelves ne veut pas que mou beau-père le quitte ; et mon beau-père, enchaîné à ses volontés ^ a la complaisance de lui .sacrifier l'envie qu’il
auroit de se reposer après ses longs travaux. De mon côté, la reconnoissance et l 'amitié me lient si fortement à Sa Mo , que je me fais un devoir de ne le pas abandonner. Je vous reconnois à ces sentiments , reprit don Manuel. Ainsi donc , nos dames et moi nous nous sommes en vain flattés de vous posséder avec votre épouse. Je ne demanderois pas mieux, lui repartis-je, que de passer avec, elle et avec vous le reste de mes jours ; mais voyez quel obstacle s’y oppose. Hé hieu ! dit dou Manuel après avoir rêvé quelques moments, puisque je ne puis vous arracher de Madrid , il faut que j’engage nos dames à s’y venir établir : c’est ce que je veux leur proposer, et je crois qu’elles ; accepteront volontiers la proposition.
J’applaudis à cette idée , dis-je à don Manuel.
J Puissiez-vous leur faire goûter ce projet ! Si vous i êtes assez éloquent pour cela , je me rîiargc d’a- | cbeter un grand hôtel pour loger toute notre famille : je suis en état de faire une pareille arqui- ; sition , et même toute la dépense du ménage. Retournez donc au plus tôt à la ville d’Alcaraz ; déterminez , s’il se peut , les dames à venir dcj meurer à Madrid , et nous les amenez. Nous mènerons dans notre hôtel une vie délicieuse. On y verra régner la joie , et l’on y trouvera b bonne compagnie.
Don Manuel, impatient devoir arriver un temps si heureux, sc hâta de reprendre le chemin de son pays ; mais avant son départ , je le présentai à Salzedo , qui le reçut d’une manière qui le charma. Il ne fut pas moins content des politesses que lui fit mon épouse, qui , le regardant comme mon meilleur ami , crut ne pouvoir lui faire assez 1 de civilités. Aussi me dit-il en partant : Kn vérité, don Chérubin , j’admire votre bonheur. Vous êtes entré dans une famille bien aimable. Vous avez une femme digne de toute votre tendresse, et ! un beau-père qui mérite toutes les attentions que vous avez pour lui. Je vais faire de ces deux perj sonnes de si beaux portraits à Clévillenle et à nos dames , que ceb ne contribuera pas peu à me | faire réussir dans mon dessein.