‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 68 sur 734 · CHAPITRE ITT · texte numérisé non relu

CHAPITRE ITT

m’cxciloit à lui faire raison. Je ne répondois point mal aux santés qu’il me portoil ; ce qui , avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que , voyant notre seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l’hôte s'il u’avoit pas de poisson à nous donner. Le seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences, s’entendoit avec le parasite, me répondit : J’ai une truite excellente ; mais elle coûtera cher à ceux qui la mangeront : c’est un morceau trop friand pour vous. Qu’appelez-vous, trop friand? dit alors mon flatteur d’un ton de voix élevé : vous n’y pensez pas, mou ami : apprenez que vous n’avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Blas de Santillane, qui mérite d’être traité comme un prince.

Je fus bien aise qu’il eût relevé les dernières paroles de l’hôte ; et il ne fit en cela que nie prévenir. Je m’en sentois offensé, et je dis fièrement à Corcuclo : Apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. L’hôte , qui ne demaudoit pas mieux, sc mil à l’apprêter, et ne larda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite , qui fit paroître une nouvelle complaisance, c’est-à-dire qu’il donna sur le poisson comme il avoit donné sur les œufs. Il fut pourtant obligé de se rendre, crainte d’accident; car il en avoit jusqu’à la gorge. Enfin , après avoir bu et mangé tout son saoul , il voulut finir la comédie. Seigneur Gil Blas, me dit-il en sc levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m’avez faite, pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges. Défiezvous des gens que vous ne connoîtrez point. Vous en pourrez rcuconlrer d’autres qui voudront , comme moi , se divertir de votre crédulité , et peut-être pousser les choses encore plus loin ; n’en soyez point la dupe , et ne vous croyez point, sur leur parole , la huitième merveille du monde. En achevant ces mots, il me rit au nez, cl s’en alla.

Je fus aussi sensible à celte baie , que je l’ai été dans la suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvois me consoler de m’être laissé tromper si grossièrement , ou pour mieux dire, de sentir mon orgueil humilié. Eh quoi ! dis-je, le traître s’est donc joué de moi? Il n’a tantôt abordé mon hôte que pour lui tirer les vers du nez, ou plutôt ils étoient d’intelligence tous deux. Ah! pauvre Gil Blas, meurs de honte d’avoir donné à ces fripons un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une belle histoire qui pourra bien aller jusqu’à Oviédo, et qui t’y fera beaucoup d’honneur. Tes parents se repentiront sans doute d’avoir tant ha-

rangué un sot : loin de m’exhorter à ne tromper personne, ils dévoient me recommander de ne me pas laisser duper. Agité de ces pensées tuorti- | hautes, enflammé de dépit, je m’enfermai dans | ma chambre et me mis au lit ; mais je ne pus dor- ! mir, et je n’avois pas encore fermé l’œil lorsque le muletier me vint avertir qu’il n’atlcndoit plus que moi pour partir. Je me levai aussitôt, et, pendant que je m’ babil lois , Corcuelo arriva avec un ; mémoire de la dépense, où la truite n’étoit pas oubliée; et non-seulement il in’cn fallut passer par où il voulut, mais j’eus encore le chagrin, en lui i livrant mon argent, de m’apercevoir que le bourreau j se ressouvenoit de mon aventure. Après avoir bien payé un souper dont j’avois fait si désagréablement la digestion, je me rendis chez le muletie r avec ma valise , en donnant à tous les diables le parasite, l’hôtel et T hôtellerie.

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