SCÈNE VII
LA B ARONNE, LE M ARQUIS, M— TC RC ARET, LISETTE.
le marquis à la baratine.
Je viens, ma charmante baronnp, vous présenter une aimable daine; la plus spirituelle, la plus galante, la plus amusante personne... Tant de bonnes qualités , qui vous sont communes , doivent vous lier d'estime et d’amitié.
LA BARONNE
Je suis très-disposée à cette union... [Basa Lisette.) C’est l’original du portrait que le chevalier m’a sacrifié.
Je crains , madame , que vous ne perdiez bientôt ces bons sentiments, line personne du grand monde , du monde brillant , comme vous , trouvera peu d’agrément dans le commerce d’une femme de province.
LA BARONNE
Ab 1 vous n’avez point l’air provincial, madame ; et nos dames le pins de mode n’ont pas des manières pins agréables que les vôtres.
LE MARQULSen montrant madame Turcaret.
Ah! palsembleu ! non. Je m’y connois, madame ; et vous conviendrez avec moi . en voyant cette taille et ce visage-là , que je suis le seigneur de France du meilleur goilt.
M"' TURCARET
Vous êtes trop poli , monsieur le marquis. Ces flalteries-là pourraient me convenir en province , où je brille assez, sans vanité. J’y suis toujours à l’affût des modes; on me les envoie toutes dés le moment qu'elles sont inventées, et je puis me vanter d’étre la première qui ait porté des pretintailles dans la v ille de Valogne.
LISETTE à part.
Quelle folle!
TURCARET
Il est beau de serrir de modèle à une ville comme celle-là.
M"e TURCARET.
Je l’ai mise sur un pied ! j’en ai fait un petit Paris, par la belle jeunesse que j’y attire.
LE marquis avec ironie.
Comment, un petit Paris? Savez -vous bien qu’il faut trois mois de Valognc pour achever un homme de cour?
U™* TURCARET à la baronne.
Oh ! je ne vis pas comme une dame de campagne , au moins. Je ne me tiens point enfermée dans un château ; je suis trop faite pour la société. Je demeure en ville ; et j’ose dire que ma maison est une école de politesse et de galanterie pour les jeunes gens.
LISETTE
C’est une façon de collège pour toute la Basse- Normandie.
turcaret à (a baronne.
On joue chez moi , on s’y rassemble pour médire; on y lit tous les ouvrages d’esprit qui se font à Cherbourg, à Saint-Lô, à Coutances, et qui valent bien les ouvrages de Vire et de Caen. J’y donne aussi quelquefois des fêtes galantes, des soupés-collations. Nous avons des cuisiniers qui ne savent faire aucun ragoût , à la vérité ; mais ils j tirent les viandes si à propos , qu’un tour de broche de plus ou de moins , elles seraient gâtées.
LE MARQUIS
C’est l’essentiel de la bonne chère... Ma foi, vive Valogue pour le rôti !
Mm* TURCARET.
Et pour les bals , nous en donnons souvent. Que l’on s’v divertit î Cela est d’une propreté ! ! les dames de Valognc sont les premières dames du inonde pour savoir l’art de se bien masquer , et chacune a son déguisement favori. Devinez quel est le mien.
LISETTE
Madame sc déguise en Amour, peut-être 7
M "• TURCARET
Oh! pour cela, non.
LA BARONNE
Vous vous mettez en déesse apparemment, en Grâce?
Mw* TURCARET.
En Vénus, ma chère, en Vénus.
LE MARQUIS ironiquement.
En Vénus? Ah ! madame, que vous êtes bien déguisée !