CHAPITRE v. ica
noos entrâmes dans une écurie qu’ éclairaient deux grosses lampes de fer pendues à la voûte. Il y avoit une bonne provision de paille , et plusieurs tonneaux remplis d’orge. Vingt chevaux y pouvoient être à l’aise; mais il n’y avoit alors que les deux qui venoient d’arriver. Un vieux nègre, qui paroissoit pourtant assez vigoureux , se mit à les attacher au râtelier.
Nous sortîmes de l’écurie; et, 5 la triste lueur de quelques autres lampes qui sembloient n’éclairer ces lieux que pour en montrer l’horreur, nous parvînmes à ui>e cuisine où une vieille femme faisoit rôtir des viandes sur des brasiers, et préparait le souper. La cuisine étoit ornée des ustensiles nécessaires,et tout auprès on voyoit une office pou nue de toutes sortes de provisions. La cuisinière (il faut que j’en fasse le portrait) étoit une personne de soixante et quelques années. Elle avoit eu dans sa jeunesse les cheveux d’un blond très-ardent ; car le temps ne les avoit pas si bien blanchis, qu’ils n’eussent encore quelques nuances de leur première cou- j leur. Outre un teint olivâtre , elle avoit un menton pointu et relevé, avec des lèv res fort enfoncées ; un grand nez aquilin lui descendoit sur la bouche, et ses yeux paroissoient être d’un très- beau rouge pourpré.
Tenez, dame Léonarde, dit un des cavaliers en me présentant à ce bel ange des ténèbres, vo c un jeune garçon que nous ameuons. Fuis il se tourna de mon côté, et remarquant que j’étois pâle et défait : Mon ami , me dit-il , rev iens de ta frayeur, on ne te veut faire aucun mal. Nous avions besoin d’un valet pour soulager notre cuisinière ; nous t’avons rencontré, cela est heureux pour lo;. Tu tiendras ici la place d’un garçon qui s'est laissé mourir depuis quinze jours. C’étoit un jeune homme d’une complexion très - délicate. Tu me |urois plus robuste què lui , tu ne mourras pas sitôt. Véritablement tu ne reverras plus le soleil ; mais , en récompense, tu feras bonne chère et bon feu. Tu passeras tes jours avec léonarde , qui est une créature fort humaine : tu auras toutes tes petites commodités. Je veux te faire voir, ajouta-t-il, j que tu n’es pas ici avec des gueux. En même temps j il prit un flambeau , et m’ordonna de le suivre.
Il me mena dans une cave , où je vis une in- j finilé de bouteilles et de pots de terre bien bou- . chés, qui étaient pleins , disoit-il, d’un vin excel- ! lent. Ensuite il me fit traverser plusieurs chambres. Dans les unes, il y avait des pièces de toile ; dans les autres, des étoffes de laine et des étoffes de soie. J’aperçus dans une autre de foret de l’argent , sans compter beaucoup de vaisselle à diverses armoiries. Après cela , je le suivis dans un grand salon que trois lustres de cuivre éclairaient, et qui servoit de communication à d’autres chambres, lime fit b de nouvelles questions. Il me demanda comment i
je me nommois , pourquoi j’étois sorti d’Oviédo : et lorsque j’eus satisfait sa curiosité : Eh bien î Gil Mas, me dit-il, puisque tu n’as quitté ta patrie que pour chercher quelque bon poste, il faut que tu sois né coiffé pour être tombé entre nos mains. Je te l’ai déjà dit , tu vivras ici dans l’abondance, et rouleras sur l’or et sur l’argent. D’ailleurs , lu y seras en sûreté. Tel est ce souterrain , que les officiers de la sainte Hemiandad viendraient cent fois dans cette forêt sans le découvrir. L’entrée n’en est connue que de moi seul et de mes camarades. Peut-être me demanderas-tu comment nous l’avons pu faire, sans que les habitants des environs s’en soient aperçus ; mais apprends , mon ami , que ce n’est point notre ouvrage , et qu’il est fait depuis long-temps. Après que les Maures se furent rendus maîtres de Grenade, de l’ Aragon et de presque toute l’Espagne , les chrétiens qui ne voulurent point subir le joug des infidèles prirent la fuite, et vinrent se cacher dans ce pays-ci , dans la Biscaye et dans les Asturies , où le vaillant don Pélage s’étoit retiré. Fugitifs et dispersés par pelotons, ils vivoient dans les montagnes ou dans les bois. Les uns demeuraient dans les cavernes, et les autres firent plusieurs souterrains , du nombre desquels est celui-ci. Avant ensuite eu le bonheur de chasser d’Espagne leurs ennemis, ils retournèrent dans les villes. Depuis ce temps-là leurs retraites ont servi d’asile aux gens de notre profession. Il est vrai que la sainte Ilermandad en a découvert et détruit quelques-unes; mais il en reste encore; et , grâce au ciel , il y a près de quinze années que j’habite impunément celle-ci. Je m’appelle le capitaine Kolando. Je suis chef de la compagnie ; et l’iiomme que tu as vu avec moi est un de mes cavaliers.