chapitre v. ios
ni meilleures mains. 11 s'attacha d'abord à gagner mon esprit par la douceur : il y réussit , et par-là se lit aimer de mes parents, qui m'abandonnèrent à sa conduite. Ils n'eurent pas sujet de s’en repentir; il me perfectionna de bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu’il aiinoit , il m’en inspira si bien le goût, qu'au latin près, je devins un garçon universel. Dès qu’il vit que je n’avois plus besoin de ses préceptes, il alla les offrir ailleurs.
Si dans mon enfance j’avois vécu au logis fort librement , ce fut bien autre chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Je me moquois à tout moment de mon père et de ma mère. Ils ne faisoient que rire de mes saillies, et plus elles étoient vives, plus ils les trou voient agréables. Cependant je faisois toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur ; et , comme nos parents ne nous donnoient point assez d’argent pour continuer une vie aussi délicieuse , chacun déroboit chez lui ce qu’il pouvoit prendre ; et cela ne suffisant point encore , nous commençâmes à voler la nuit. Malheureusement le corrégidor apprit de nos nouvelles. Il voulut nous faire arrêter; maison nous avertit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite, et nous nous mîmes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce temps-là, messieurs, Dieu m’a fait la grâce de vieillir dans la profession , malgré les périls qui y sont attachés.
Le capitaine cessa de parler en cet endroit , et le lieutenant prit ainsi la parole : Messieurs, une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolando a produit le même effet. Mon père étoit boucher à Tolède ; il passoit avec justice pour le plus grand brutal de la ville , et ma mère n’avoit pas un naturel plus doux. Ils me foueltoient dans mon enfance comme à l’envi l’un de l’autre ; j’en recevois tous les jours mille coups. La moindre faute que je commcttois étoit suivie des plus rudes châtiments. J’avois beau demander grâce les larmes aux yeux, et protester que je me repentois de ce que j'avois fait , on ne me pardonnoit rien , et le plus souvent on me frappoit sans raison. Quand mon père me battoit, ma mère, comme s’il ne s'en fût pas bien acquitté, se mettoil de la partie, au lieu d’intercéder pour moi. Ces traitements m’inspirèrent tant d’aversion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j’eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d’Aragon , et me rendis à Saragossc en demandant l’aumône. Là je me faufilai avec des gueux qui menoient une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefaire l’aveugle, à |iaroitre estropié, à mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin , comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie,
nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun couroit à son poste ; et le soir, nous réunissant tous, nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avoient eu pitié de nous pendant le jour. Je m’ennuyai pourtant d’être avec ces misérables ; et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m’associai avec des chevaliers d’industrie. Ils m’apprirent à faire de bous tours : mais il nous fallut bientôt sortir de Saragosse, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de justice qui nous avoit toujours protégés. Chacun prit son parti. Pour moi , j’entrai dans une troupe d’hommes courageux qui faisoient contribuer les voyageurs ; et je me suis si bien trouvé de leur façon de vivre , que je n’en ai pas voulu d’autre depuis ce lemps-là. Je sais donc, messieurs, très-bon gré à mes parents de m’avoir si maltraité ; car, s’ils m’avoient élevé un peu plus doucement, je ne scrois présentement sans doute qu’un malheureux boucher ; au lieu que j’ai l’honneur d’être votre lieutenant.
Messieurs , dit alors un jeune voleur qui étoit assis entre le capitaine et le lieutenant , les histoires que nous venons d’entendre ne sont pas si composées ni si curieuses que la mienne. Je dois le jour à une paysanne des environs de Séville. Trois semaines après qu’elle m’eut mis au monde (elle étoit encore jeune, propre et bonne nourrice), on lui proposa un nourrisson. C’étoit un enfant de qualité, un fils unique qui venoit de naître dans Séville. Ma mère accepta volontiers la proposition ; elle alla chercher l’enfant. On le lui confia ; et elle ne l’eût pas sitôt apporté dans son village , que, trouvant quelque ressemblance entre nous , cela lui inspira le dessein de me faire passer pour l’enfant de qualité, dans l’espérance qu’un jour je rcconnoîlrois bien ce bon office. Mon père, qui n’étoit pas plus scrupuleux qu’un autre paysan , approuva la supercherie; de sorte, qu’après nous avoir fait changer de langes, le fils de don Rodrigue de Herrcra fut envoyé, sous mon nom, à une autre nourrice , et ma mère me nourrit sous le sien.
Malgré tout ce qu'on peut dire de l'instinct cl de la force du sang , les parents du petit gentilhomme prirent aisément le change. Ils n’eurent pas le moindre soupçon du tour qu’on leur avoit joué ; et jusqu’à l’âge de sept ans je fus toujours dans leurs bras. Leur intention étant de me rendre un cavalier parfait, ils me donnèrent toutes sortes de maîtres : mais j’avois peu de dispositions pour les exercices qu’on m’apprenoit , cl encore moins de goût pour les sciences qu’ou me vouloit enseigner. J’aimois beaucoup mieux jouer avec les valets, que j’allois chercher à tous moments dans les cuisines ou dans les écuries. Le jeu ne fut pas
toutefois long-temps ma passion dominante : je n’avois pas dix-sept ans, que je m'enivrais tous les jours. J’agaçois aussi toutes les femmes du logis. Je m'attachai principalement à une servante de cuisine, qui me parut mériter mes premiers soins. GVtuit une grosse joufflue, dont l’enjouement et l’embonpoint me plaisoienl fort. Je lui faisois l’amour avec si peu de circonspection, que don Rodrigue meme s’en aperçut. Il m’en reprit aigrement, me reprocha la bassesse de mes inclinations; et , de peur que la vue de l'objet aimé ne rendit ses remontrances inutiles, il tuit ma princesse à h porte.
Ce procédé me déplut ; je résolus de m’en venger. Je volai les pierreries de la femme de don Rodrigue ; et, courant chercher ma belle Hélène, qui s’étoit retirée chez une blanchisseuse de scs amies, je l’enlevai en plein midi, afin que personne n’en ignorât. Je passai plus avant ; je la menai dans son pays, où je l'épousai solennellement, tant pour faire plus de dépit aux Ilcrrcra, que pour laisser aux enfants de famille un si bel exemple à suivre. Trois mois après ce mariage, j’appris que don Rodrigue étoit mort. Je ne fus pas insensible à cette nouvelle. Je me rend» promptement à Séville pour demander son bien; mais j'y trouvai du changement. Ma mère n’étoil plus, et en mourant elle avoit eu l’indiscrétion d’avouer tout , en présence du curé de son village et d’autres bons témoins. I jc fils de don Rodrigue tenoit déjà ma place , ou plutôt b sienne , et il venoit d’être reconnu avec d’autant plus de joie, qu’on étoit moins satisfait de moi; de manière que n’ayant rien à espérer de ce côté - b , et ne nu* sentant plus de goût pour ma grosse femme, je me joiguis à des chevaliers de b fortune, avec qui je commençai mes caravanes.
Le jeune voleur ayant achevé son Iristoire , un autre dit qu’il étoit fils d’un marchand de Hurgos ; que dans sa jeunesse , poussé d’une dévotion indiscrète, il avoit pris l’habit et fait profession dans un ordre fort austère, et que quelques années après il avoit apostasie. Enfin les huit voleurs parlèrent tour à tour; et lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble. Ils changèrent ensuite de discours. Ils mirent sur le tapis divers projets |>our b campagne prochaine; et après avoir formé une résolution , ils se levèrent de table pour s’aller coucher. Ils allumèrent des bougies , et se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans 1a sienne, où pendant que jc l’aidois à se déshabiller : Eh bien ! Gil lilas, me dit-il, tu vois de quelle manière nous vivons. Nous sommes toujours dans b joie; b haine ni l’envie ne se glissent point parmi nous ; nous u 'avons jamais ensemble le moindre démêlé;
BLAS
nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable , car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine d’être avec des voleurs. Eh ! voit- ; on d’autres gens dans le monde? Non , mon ami, j tous les hommes aiment à s’approprier le bien ; d’autrui ; c’est un sentiment général ; b manière seule en est différente. Les conquérants, par exemple, s'emparent des états de leurs voisins. Les per- , sonnes de qualité empruntent et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agents de change, commis, et tous les marchands , tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice, je n’en parierai point ; on n’ignore pas ce qu’ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu’ils sont plus humains que nous; car souvent nous ôtons b vie aux innocents, et eux quelquefois b sauvent aux coupable.