‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 81 sur 734 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

il!

qu’ils auraient satisfaite si Rolande ne les en eût cm- i pêchés, en leur représentant qu’ils dévoient du \ moins attendre que la dame fût sortie de cet ac- 1 cahleraent de tristesse, qui lui ôloit tout sentiment. Le respect qu’ils avoient pour leur capitaine retint leur incontinence ; sans cela , rien ne pouvoit sauver la dame; sa mort même u’aurait peut-être pas rois son honneur en sûreté.

Nous laissâmes encore celte malheureuse femme dans l’état où elle étoit. Rolande se contenta de charger Léonardc d’en avoir soin , et chacun se relira dans sa chambre. Pour moi , lorsque je fus couché, au lieu de me livrer au sommeil , je ne fis que m’occuper du malheur de la dame, .le ne doutois point que ce uc fût une personne de qualité, et j’en trouvois son sort plus déplorable. Je ne pouvois , sans frémir , me peindre les horreurs qui l'allendoient ; et je m’en sentois aussi vivement touché que si le sang ou l’amitié m’eût attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée , je révois aux moyens de préserver son honneur du péril où il étoit, et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le vieux nègre ne pouvoit sc remuer , et que depuis son indisposition la cuisinière *voit la clef de la grille. Cette pensée m’échauffa l’imagination , et me Gt concevoir un projet que je digérai bien : puis j’en commençai sur-le-champ l’exécution de la manière suivante :

Je feignis d’avoir la colique. Je poussai d’abord des plaiutcs et des gémissements, ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs ce réveillent et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m’oblige à crier ainsi. Je répondis que j’avois une colique horrible ; et , pour mieux les persuader, je me mis à grincer des dents , à faire des grimaces et des contorsions effroyables , et à m’agiter d’une étrange façon. Après cela je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m’eussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En un mot , je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu’ils étaient , s’y laissèrent tromper , et crurent qu’en effet je sentois des tranchées violentes. Aussitôt ils s’empressent tous à me soulager. L’un m’apporte une bouteille d’eau-de-vic, et m’en fait avaler la moitié; l’autre me donne, malgré moi, un lavement d’huile d’amandes douces ; un autreva chauffer une serviette, et vient me l’appliquer toute brûlante sur le ventre. J’avois beau crier miséricorde , ils imputaient mes cris à ma colique, et continuoient à me faire souffrir des maux véritab'es, en voulant m’en ôter un que je n’avois point. Enfin , ne pouvant plus y résister , je fus obligé de leur dire que je ne sentois plus de

tranchées , et que je les conjurais de me douner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes , et je me gardai bien de me plaindre davantage , de peur d’éprouver encore leur secours.

Cette scène dura près de trois heures , après quoi les voleurs , jugeant que le jour ne devoit pas être fort éloigné, sc préparèrent à partir pour Mansilla. Je voulus me lever, pour leur faire croire que j’avois grande envie de les accompagner, mais ils m’en empêchèrent. Non, non, (ïil lilas, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils; ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous ; pour aujourd’hui , tu n’cs pas en état de nous suivre. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela , de crainte qu’on ne sc rendît à ines instances ; je parus seulement très- mortifié de ne pouvoir être de la partie : ce que je fis d’un air si naturel, qu’ils sortirent tous du souterrain , sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j’avois tâché de hâter par mes vœux , je me dis à moi-même : Oh ça , Gil Blas , c’est à présent qu’il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Domingo n’est point en état de s’opposer à ton entreprise, et Léonardc ne peut t’empêcher de l’exécuter : saisis cette occasion de t’échapper, tu n’en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes pistolets, et j’allai d’abord à la cuisine ; mais , avant que d’y entrer , comme j’entendis parler Léonarde, je m’arrêtai pour l’écouter. Elle parloit à la dame inconnue, qui avoit repris ses esprits , et qui , considérant toute son infortune , pleurait alors et sc désespérait. Pleurez , ma fille , lui disoit-elle , fondez en larmes , n’épargnez point les soupirs; cela vous soulagera. Votre saisissement étoit dangereux ; mais il n’y a plus rien à craindre puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s’apaisera peu 5 peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d’honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu’une princesse; ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoigneront tous les jours de l’affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être à votre place.

Je ne donnai pas le temps h Léonarde d’en dire davantage. J’entrai ; et, lui mettant un pistolet sur la gorge , je la pressai d’un air menaçant de inc remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action ; et , quoique très-avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à In vie pour n’oser me refuser ce que je lui dcmnndois. Lorsque j’eus la clef entre mes mains, j’adressai la parole à la dame affligée : Madame, lui dis-je , le ciel vous envoie un libérateur, levez-vous i>our

me suivre ; je vais vous mener où il vous plaira que je tous conduise, ta dame ne fut pas sourde à ma voix; et mes paroles fi renl tant d’impression sur son esprit, que , rappelant tout cc qui lui resloit de forces, elle se leva, vint se jeter à mes pieds, et me conjura de conserver son honneur. Je la relevai , et l’assurai qu'elle pouvoit compter sur moi. Ensuite je pris des cordes que j’aperçus dans la cuisine ; et , à l’aide de la dame , je liai Léonardc aux pieds d’une grosse table , en lui protestant que je la tuerois si elle poussoit le moindre cri. Après cela , j'allumai de la bougie , et j’allai avec l’inconnue à la cliambrc où étaient les espèces d’or et d’argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et de doubles pistolcs qu’il y en put tenir ; et pour obliger la dame à s’en charger aussi , je lui représentai qu'elle ne faisoit que reprendre son bien. Quand nous en eûmes une bonne provision , nous marchâmes vers l’écurie, où j’entrai seul, avec mes pistolets en état. Je coraptois bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval, et j’éiois dans la résolution de le guérir pour jamais de scs maux, s’il s'avisoit de vouloir faire le méchant: mais, par bonheur, il éloil alors si accablé des douleurs qu’il avoit souffertes et de celles qu’il souffrait encore , que je lirai mon cheval de l’écurie sans même qu’il parût s’en apercevoir, ta dame m’atteudoit à la porte. Nous enfilâmes promptement l’allée par où l’ousortoit du souterrain. Nous arrivons à la grille , nous l’ouvrons , et nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt , pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver.

Le jour conunençoit à paraître lorsque nous nous vîmes hors de cet abime. Nous songeâmes aussitôt à nous éloigner. Je me jetai en selle : la dame monta derrière moi , et , suivant au galop le premier sentier qui se présenta , nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes ; nous en prîmes une au hasard. Je mourais de peur qu’elle ne nous conduisît à Mansilla , et que nous ne rencontrassions Holando et ses camarades. Heureusement ma crainte fut vainc. Nous arrivâmes à la ville d’Aslorga sur les deux heures après-midi. J’aperçus des gens qui nous regardoient avec une extrême attention , comme si c’eût été pour eux un spectacle nouveau de voir une femme à cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie. J’ordonnai d’abord qu’on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Fendant qu’on exécutait mes ordres , je conduisis la dame ii une chambre, où nous commençâmes à nous

bi.as.

entretenir; ce que nous n'avions pu faire en chemin , parce que nous étions venus trop vite. Elle nie témoigna combien elle étoit sensible an service que je venois de lui rendre , et me dit qu’aprè.s j une action si généreuse, elle ne pouvoit se persuader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l’avois arrachée. Je lui contai mon histoire, pour confirmer la bonne opinion qu’elle avoit conçue de moi. Par-là , je l’engageai à me donner sa confiance , et à m’apprendre ses malheurs , qu’elle me raconta comme je vais le dire dans le cliapitre 1 suivant.

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