LIVRE III, CHAPITRE III
ne sont que de simples productions de notre esprit, dont la nature générale n'est autre chose que la capacité que l’entendement leur communique, de signifier ou de représenter plusieurs particuliers. Car In signification qu'ils ont, n’est qu’une relation, qui leur est ajoutée par l'esprit de l’homme.
S 12. Les idées abstraites sont les essences des genres et des especes.
Ainsi , ce qu’il faut considérer immédiatement après, c’est quelle sorte de signification appartient aux mots généraux. Car il est évident qu’ils ne signifient pas simplement une seule chose particulière , puisque , en ce cas-là , ce ne seraient pas des termes généraux, mais des noms propres. D’autre part , il n'est pas moins évident qu’ils ne signifient pas une pluralité de choses : car, si cela était, homme et hommes signifieraient la même chose; et la distinction des nombres, comme parlent les grammairiens, serait superflue et inutile. Ainsi , ce que les termes généraux signifient, c'est une espèce particulière de choses; et chacun de ces termes acquiert cette signification, en devenant signe d'une idée abstraite que nous avons dans l’esprit : et à mesure que les choses existantes se trouvent conformes à cette idée, elles viennent à être rangées sous cette dénomination, ou ce qui est la même chose , à être de cette espèce. D’où il parait clairement que les essences de chaque espèce de choses ne sont que ces idées abstraites. Car puisque avoir l’essence d'une espèce , c’est avoir ce qui fait qu’une chose est de cette espèce; et puisque la conformité à l’idée à laquelle le nom spécifique est attaché, est ce qui donne droit à ce nom de désigner cette idée , U s'ensuit nécessairement de là, qu'avoir cette essence , et avoir cette conformité , c’est une seule et même chose ; parce que être d'une telle espèce, et avoir droit nu nom de cette espèce , est une seule et même chose. Ainsi , par exemple , c'est la même chose d'être homme , ou de l’espcce d’homme, et d'avoir droit nu nom d'homme; comme être homme, ou de l’espèce d homme, et avoir l'esscnec d'homme, est une seule et même chose. Or, comme rien ne peut être homme, ou avoir droit au nom d’homme , que ce qui a de la conformité avec l’idée abstraite que le nom d’homme signifie, et qu’aucune chose ne peut être un homme , ou avoir droit à être compris dans l’espèce homme, que ce qui a l'essence de cette espèce, il s'ensuit que l'idée abstraite ljue ce nom emporte , et l'essence de cette espèce,
n’est qu'une seule et même chose. Par où il est aisé de voir que les essences des espèces des choses , et , par conséquent , la réduction des choses en espèces , est un ouvrage de l'entendement , qui forme lui-même ces idées générales par abstraction.
S 13. Les espèces sont l'ouvrage de l'entendement , mais elles sont fondées sur la ressemblance des choses.
le ne voudrais pas qu'on s’imaginât Ici que J’oublie, et moins encore que je nie, que la nature , dans la production des choses , en fait plusieurs semblables. Rien n’est plus ordinaire surtout dans les races des animaux , et dans toutes les choses qui se perpétuent par semence. Cependant , je crois pouvoir dire que la réduction de ces choses en espèces, sous certaines dénominations, est l'ouvrage de l'entendement, qui prend occasion de la ressemblance qu’il remarque entre elles de former des Idées abstraites et générales , et de les fixer dans l'esprit sous certains noms qui sont attachés à ces idées , dont ils sont comme autant de modèles. De sorte qu'à mesure que les choses particulières , actuellement existantes , sc trouvent conformes à tels ou tels modèles , elles viennent à être d'une telle espèce, à avoir une telle dénomination, ou à être rangées sous une telle classe. Car, lorsque nous disons, c’est un homme, c’est un cheval, c'est Justice, c'est cruauté , c’est une montre , c’est une bouteille ; que faisons-nous par là , que ranger ces choses sous différents noms spécifiques , en tant qu'elles conviennent aux idées abstraites dont nous avons établi que ces noms seraient les signes? Et que sont les essences de ces espèces , distinguées et désignées par certains noms, sinon ces idées abstraites , qui sont comme des liens par où les choses particulières actuellement existantes sont attachées aux noms sous lesquels elles sont rangées? En effet, lorsque les termes généraux ont quelque liaison avec des êtres particuliers, ces idées abstraites sont comme un milieu qui unit ces êtres ensemble; de sorte que les essences des espèces, selon que nous les distinguons et les désignons par des noms , ne sont et ne peuvent être autre chose que ces idées précises et abstraites que nous avons dans l'esprit. C’est pourquoi , si les essences (supposées réelles) des substances sont différentes de nos idées abstraites , elles ne sauraient être les essences des espèces sons lesquelles nous les rangeons. Car deux espèces peuvent être avec autant de fondement une seule es-
de l'entendement humain.
jM ce , que deux differentes essences peuvent être l'essence d’une seule espèce ; et je voudrais bien qu’on me dit quelles sont les altérations qui peuvent ou ne peuvent pas être faites dans un cheval , ou dans le plomb, sans que l’une ou l’autre de ces choses soit d’une autre espèce. Si nous déterminons les espèces de ees choses par nos idées abstraites , il est aisé de résoudre cette question ; mais , quiconque voudra se borner en cette occasion & des essences supposées réelles, sera , je m’assure , tout à fait désorienté , et ne pourra jamais connaître quand une chose cesse précisément d’être de l’espèce d’un cheval ou de l’espece du plomb.
S 14. Chaque idée abstraite distincte est une essence distincte.
Personne , au reste , ne sera surpris de m'entendre dire que ces essences, ou Idées abstraites, qui sont les mesures des noms et les bornes des espèces , sont l’ouvrage de l’entendement , si l’on considère qu'il y a du moins des idées complexes qui, dans l’esprit de diverses personnes, sont souvent différentes collections d'idées simples; et qu'ainsi , ce qui est avarice dans l'esprit d’un homme , ne l'est pas dans l’esprit d’un autre. Bien plus, dans les substances, dont les idées abstraites semblent être tirées des choses mêmes, on ne peut pas dire que ees idées soient constamment les mêmes, non pas même dans l’espèce qui nous est la plus familière, et que nous connaissons de la manière la plus intime ; puisqu'on a douté plusieurs fois si le fruit qu’une femme a mis au monde était homme, jusqu'à disputer si l’on devait le nourrir et le baptiser : ce qni ne pourrait être , si l’idée abstraite ou l'essence à laquelle appartient le nom ü' homme , était l’ouvrage de la nature, et non une diverse et incertaine collection d’idées simples, que l’entendement unit ensemble, et à laquelle il attache un nom , après l’avoir rendue générale par voie d'abstraction ’. De sorte que, dans le fond, chaque idée distincte, formée par abstraction, est une essence distincte ; et les uoms qui signifient de telles idées distinctes sont des noms de choses
* ■ Si nous ne pouvons pM toujours juger par le dehors « des ressemblances de l'intérieur, est-ce quelles en sont " moins dans la nature? Lorsqu'un doute si un monstre
- est homme, c’est qu’on doute s’il a de la raison.... Au " reste , que les hommes joignent , ou non , telles ou telles
- idées, et même quels nature les joigne actuellement,
" ou non, cela ne fait rien pour le* essences , genres nu
- espèces, puisqu'il ne s'y agit <pie des possibilités, qui I
- sont imléjH'tHliiules de notre pensée. »
essentiellement différentes. Ainsi , un cercle diffère aussi essentiellement d’un ovale, qu'une brebis d’une chèvre ; et la pluie est aussi essentiellement différente de la neige, ifue l'eau diffère de la terre : puisqu’il est impossible que l’idée abstraite, qui est l’essence de l’une, soit ainsi communiquée a l’aufrc. Et ainsi deux idées abstraites, qui diffèrent entre elles par quelque endroit, et qui sont désignées par deux noms distincts, constituent deux sortes ou espèces distinctes, lesquelles sont aussi essentiellemeut différentes que les deux Idées les plus opposées du monde.
$ 15. Il y a une essence réelle et une nominale.
biais parce qu'il y a des gens qui croient , et non sans raison, que les esseuces des choses nous sont entièrement inconnues , il ne sera pas hors de propos de considérer les différentes significations du mot essence.
Premièrement , l’essence peut se prendre pour la propre existence de chaque chose. Ainsi , dans les substances en général, la constitution réelle, intérieure et inconnue des choses, d’où dépendent les qualités qu'on y peut découvrir, peut être appelée leur essence. C'est la propre et originaire signification de ce mot, comme il parait par sa formation , le terme d’essence signifiant proprement 1 l’être, dans son acception primitive. Et c’est dans ce seus que nous l’employons encore, quand nous parlons de I’essenee des choses particulières sans leur donner aucun nom.
En second lieu, la subtilité des Écoles s’étant fort exercée sur le genre et l’espèce, qui y ont été le sujet de bien des disputes, le mot d’essence a presque perdu sa première signilleatiou , et ail lieu de désigner la constitution réelle des choses, il a presque été entièrement appliqué à la constitution artificielle du genre et de l’espèce. Il est vrai qu’on suppose ordinairement une constitution réelle de l’espèce de chaque chose, et il est hors de doute qu’il doit y avoir quelque constitution réelle , d’où cette collection d'idées simples coexistantes doit dépendre. Mais, comme il est évident que les choses ne sont rangées eu sortes ou espèces, sous certains noms, qu’en tant qu'elles conviennent avec certaines idées abstraites, auxquelles nous avons attaché ces noms-là, I’essenee de chaque genre ou espèce
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