‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 252 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE IV

$ 9. Notre connaissance n’est pas moins véritable ou certaine, parce que les idées de morale sont de notre propre invention, et que c'est nous qui leur donnons des noms.

Mais, dira-t-on , si la connaissance morale ne consiste que dans la contemplation de nos propres idées morales , et si ces idées , comme celles des autres modes , sont de notre propre invention, quelle étrange notion aurons-nous de la justice et de la tempérance 7 Quelle confusion entre les vertus et les vices , si chacun peut s'en former telles idées qu’il lui plaira ? Il n’y aura pas plus de confusion ou de désordre dans les choses mêmes , et dans les raisonnements qu’on fera sur leur sujet , qu’il n’y aurait de désordre dans les démonstrations des mathématiques , ou de changement dans les propriétés des figures et dans les rapports que l'une a avec l'autre , si un homme faisait on triangle à quatre côtés , et nn trapèze à quatre angles droits , c’est-à-dire , en bon français , s’il changeait les noms des figures, et qu'il appelât d’un certain nom ce que les mathématiciens appellent d’un autre. Car , qu'un homme se forme l’idée d’une figure à trois angles , dont l’un soit droit , et qu’il l'appelle , s'il veut , équitatère ou trapèze , ou de quelque autre nom , les propriétés de cette idée , et les démonstrations qu’il fera sur son sujet , seront les mêmes que s’il l’appelait triangle rectangle. J’avoue que ce changement de nom , contraire à la propriété du langage, troublera d’abord celui qui ne sait pas quelle idée ce nom signifie ; mais dès que la figure est tracée , les conséquences sont évidentes, et la démonstration parait clairement. 11 en est justement de même à l’égard des connaissances morales. Par exemple , qu’un homme ait l’idée d’une action qui consiste à prendre aux autres , sans leur consentement , ce qu'une honnête Industrie leur a fait gagner , et qu'il lui donne , s'il veut , le nom de justice; quiconque prendra ici le nom sans l’idée qui y est attachée , s’égarera infailliblement, en y attachant une autre idée de sa façon. Mais séparez l’idée d'avec le nom , ou prenez le nom tel qu’il est dans la bouche de celui qui s'en sert, et vous trouverez que les mêmes choses conviennent à cette idée, qui lui conviendront, si vous l’appelez injustice. A la vérité , les noms impropres causent ordinairement plus de désordre dans les discours de morale , parce qu’il n’est pas si facile de le» rectifier que dans les mathématiques , où |a figure , une fois tracée et exposée aux yeux ,

fait que le mot est inutile , et n'a plus aucune force; car qu’est -il besoin de signe lorsque la chose signifiée est présente 7 Mais dans les termes de morale , on ne saurait foire cela si aisément, ni si promptement , à cause de tant de compositions compliquées qui constituent les idées complexes de ces modes. Cependant, qu’on vienne à nommer quelqu'une de ces idées d’une manière contraire à la signification que les mots ont ordinairement dans cette tangue , cela n’empêchera point que nous ne puissions avoir une connaissance certaine , démonstrative de leurs diverses convenances ou disconvenances, si nous avons le soin fie nous tenir constamment aux mêmes idées précises, comme dans les mathématiques , et que nous suivions ces idées dans les différentes relations qu’elles ont l’une à l'autre, sans que leurs noms nous fassent jamais prendre le change. Si nous séparons une fois l’idée en question d’avec le signe qui tient sa place, notre connaissance tend également à la découverte d’une vérité réelle et certaine , quels que soient les sons dont nous nous servirons.

$ 10. Des noms mal imposés n’altèrent point la certitude de notre connaissance.

Une autre chose à quoi nous devons prendre garde , c’est que lorsque Dieu , ou quelque autre législateur, ont défini certains termes de morale, ils ont établi par là l'essence de cette espèce à laquelle ce nom appartient; et il y a du danger, après cela, de l'appliquer ou de s'en servir dans un autre sens. Mais, en d’autres rencontres, c'est une pure impropriété de langage que d'employer ces termes de morale d’une manière contraire à l’usage ordinaire du pays. Cependant, cela même n’altère point la certitude de la connaissance , qu’on peut toujours acquérir, par une légitime considération et par une exacte comparaison de ces idées, quelques noms bizarres qu’on leur donne.

S 1 1 . Les idées des substances ont leurs archétypes hors de nous.

En troisième lieu, il y a une autre sorte d’idées complexes qui , se rapportant à des archétypes qui existent hors de nous , peuvent en être différentes ; et ainsi , notre connaissance touchant ces idées peut manquer d’être réelle. Telles sont nos idées des substances , qui , consistant dans une collection d’idées simples , qu’on suppose

déduite des ouvrages de In nature, peuvent pourtant être différentes de ces archétypes , lorsqu'elles renferment plus d'idées, ou d'autres idées que celles qu'on peut trouver unies dans les choses mêmes. D’ou il arrive qu’elles peuvent manquer, et qu'en effet elles manquent d’être exactement conformes aux choses mêmes.

§ 1*. Autant nos idées conviennent avec ces archétypes, autant la connaissance que nous en avons est réelle.

Je dis donc que pour avoir des Idées des substances qui , par leur conformité avec les choses , puissent nous fournir une connaissance réelle , il ne suffit pas de joindre ensemble , ainsi que dans les modes , des idées qui ne soient pas incompatibles , quoiqu'elles n’aient jamais existé auparavant de cette manière : comme sont, par exemple, les idées de sacrilège ou de parjure, etc. , qui étnient aussi véritables et aussi réelles avant qu’après l'existence d'aucune telle action. Il en est , dis-je , tout autrement à l'égard de nos idées des substances ; car, celles-ci étant regardées comme des copies qui doivent représenter dis archétypes existants hors de nous , elles doivent être toujours formées sur quelque chose qui existe ou qui ait existé ; et il ne faut pas qu’elles soient composées d’idées que notre esprit joigne arbitrairement ensemble , sans suivre aucun modèle réel d’où elles aient été déduites , quoique nous ne puissions apercevoir aucune incompatibilité dans une telle combinaison. La raison de cela est que, ne sachant pas quelle est la constitution réelle des substances d’où dépendent nos idées simples (et qui est effectivement la cause de ce que quelques-unes d’elles sont étroitement liées ensemble dans un même sujet, tandis que d’autres en sont exclues ) , il y en a fort peu dont nous puissions assurer qu’elles peuvent ou ne peuvent pas exister ensemble dans la nature , au delà de ce qui parait par l'expérience et par des observations sensibles. Par conséquent, toute la réalité de la connaissance que nous avons des substances est fondée sur ce que toutes nos idées complexes des substances doivent être telles qu’elles soient uniquement composées d'idées simples , qu'on ait reconnu coexister dans la nature. Jusque là nos idées sont véritables; et quoiqu’elles ne soient peut-être pas des copies fort exactes des substances , elles ne laissent pourtant pas d'être les sujets de toute la connaissance réelle que nous pouvons avoir des substances: connaissance

qu’on trouvera ne s’étendre pas fort loin, comme je l’ai déjà montré. Mais ce sera toujours une connaissance réelle, aussi loin qu’elle pourra s’étendre. (Quelques Idées que nous ayons, la convenance que nous trouvons qu’elles ont avec d'autres , sera encore une connaissance. Si ces idées sont abstraites , ce sera une connaissance générale. Mais, pour la rendre réelle par rapport aux substances , les idées doivent être déduites de l'existence réelle des choses. Quelques idées simples qui aient été trouvées coexista' dans une substance , nous pouvons les joindre hardiment ensemble , et former ainsi des idées abstraites des substances ; car, tout ce qui a été une fois uni dons la nature, peut l’être encore.

S ! 8. Dans nos recherches sur les substances , nous devons considérer les idées , et ne }>as borner nos pensées à des noms, ou à des espèces qu'on suppose établies par des noms.

Si nous considérions bien cela , et que nous ne bornassions pas nos pensées et nos idées abstraites à des noms , comme s’il n’y avait , ou s’il ne pouvait y avoir d’autres especes de choses que celles que les noms connus ont déjà détamlnécs, et, pour ainsi dire, produites, nous penserions aux choses mêmes, d’une manière beaucoup plus libre et moins confuse que nous ne faisons. Si je disais , de quelques imbéciles , qui ont vécu quarante ans sans donner le moindre signe de raison , qu’ils sont quelque chose qui tient le milieu entre l'homme et la béte, cela passerait peut-être pour un paradoxe bien hardi, ou même pour une fausseté d’une très-dangereuse conséquence. Mats ce ne serait qu’un préjugé, fondé uniquement sur la fausse supposition que ces deux noms, homme et béte, signifient des espèces distinctes, si bien marquées par des essences réelles, que nulle autre espèce ne peut intervenir entre elles. Au lieu que, si nous voulons faire abstraction de ces noms , et renoncer à la supposition de ces essences spécifiques, établies par la nature, auxquelles toutes les choses de la même dénomination participent exactement et avec une entière égalité , si, dis-je, nous ne voulons pas nous figurer qu'il y ait un certain nombre précis de ces essences , sur lesquelles toutes les choses aient été formées et comme jetées au moule , nous trouverons que l'idée de la ligure, du mouvement et de la vie d'un homme destitué de raison , est aussi bien une idée distincte , et constitue aussi bien une

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