LIVRE II, CHAPITRE IV
qui puisse exister , et la regardant comme inséparablement attachée au corps, quelque part qu'il soit , et de quelque manière qu'il soit modifié'.
S 3. La solidité remplit l’espace.
Or, par cette idée qui appartient au corps, nous concevons que le corps remplit V espace : autre idée qui emporte que partout ou nous imaginons quelque espace occupé par une substance solide, nous concevons que cette substance occupe de telle sorte cet espace, qu’elle en exclut toute autre substance solide, et qu'elle empêchera à Jamais deux autres corps qui se meuvent en ligne droite l'un vers l'autre de venir à se toucher, si elle ne s'éloigne d'entre eux par une ligne qui ne soit point parallèle à celle sur laquelle ils se meuvent actuellement. C'est là une idée qui nous est suffisamment fournie par les corps que nous manions ordinairement.
S 3 .La solidité est différente de l’espace.
Or, cette résistance qui empêche que d'autres corps n'occupent l’espace dont un corps est actuellement en possession , cette résistance , disje , est si grande qu'il n'y a point de force, quelque grande quelle soit, qui puisse la vaincre. Que tous les corps du monde pressent de tous côtés une goutte d'eau , ils ne pourront Jamais surmonter la résistancequ'ellefera, quelque molle qu'elle soit , jusqu'à s’approcher l'uu de l'autre, si auparavant ce petit corps n'est ôté de leur chemin : en quoi notre idée de la solidité est différente de celle de Y espace pur (qui n’est capable ni de résistance ni de mouvement) , et de l’idée de In dureté. Car un homme peut concevoir deux corps éloignes l’un de l'autre qui s'approchent sans toucher ni déplacer aucune chose solide , jusqu’à ce que leurs surfaces viennent à se rencontrer. Et par ià nous avons , à ce que je crois , une idée nette de l’espace sans solidité. Car, sans recourir à l'annihilation d’aucun corps particulier , je demande si un homme ne peut point avoir l'idée du mouvement d'un seul corps, sans qu'aucun autre corps succède immédiatement à sa place. Il est évident , ce me semble , qu’il peut fort bien se former cette Idée ; parce que l’idée de mouvement , dans un certain corps,
■ ■ Dans le fomi, l« solidité, en Uni qu'elle lionne une
- notion distincte , se conçoit par la pure raison , quoique
- les sens fournissent au raisonnement de quoi prouver • qu'elle est dans fa nature. •
ne renferme pas plutôt l’Idée de mouvement dans un autre corps , que l’idée d’une figure carrée dans nn corps renferme l'idée de cette figure dans un autre corps. Je ne demande pas si tes corps existent de telle manière que le mouvement d’un seul corps ne puisse exister réellement sans le mouvement de quelque autre : déterminer oela , c’est soutenir ou combattre l’existence actuelle du vide, à quoi je ne songe pas présentement Je demande seulement si l’on ne peut point avoir l'idée d’un corps particulier qui soit en mouvement, pendant que les autres sont en repos. Je ne crois pas que personne le nie. Cela étant , la place que ie corps abandonne en se mouvant nous donne l'idée d’un pur espace sans solidité, dans ieqnel un autre corps peut entrer sans qu’aucune chose s'y oppose ou l'y pousse. Lorsqu'on tire le piston d’une pompe , l'espace qu'il remplit dans le tube est visiblement le même , soit qu’un autre corps suive le piston à mesure qu’il se meut, ou non ; et lorsqu'un corps vient à se mouvoir , il n’y a point de contradiction à supposer qu’un autre corps , qui lui est seulement contigu , ne le suive pas. La nécessité d'un tel mouvement n'est fondée que sur la supposition que le monde est plein , mais nullement sur l'idée distincte de l’espace et de la solidité, qui sont deux idées aussi différentes que la résistance et la nonrésistance, l'impulsion et la non-impulsion. Les disputes mêmes que les hommes ont sur le vide montrent clairement qu'ils ont des Idées d’un espace sans corps , comme je le ferai voir ailleurs.
S 4. En quoi la solidité diffère de la dureté.
Il s'ensuit encore de là que la solidité diffère de la dureté , en ce qde la solidité d'un corps n’emporte autre chose, si ce n'est que ce corps remplit l'espace qu’il occupe , de telle sorte qu’il en exclut absolument tout autre corps : au lieu que la dureté consiste dans une forte union de certaines parties de matière qui composent des amas d’une grosseur sensible , de sorte que toute la masse ne change pas aisément de ligure. Eu effet , le dur et le mou sont des noms que nous donnons aux choses , seulement par rapport à la constitution particulière de nos corps. Ainsi , nous donnons le nom de dur à tout ce que nous ne pouvons sans peine faire changer de figure en le pressant avec quelque partie de notre corps; et, au contraire , nous appelons mou ce qui change la situation de ses parties, lorsque
DK L’ENTENDEMENT HUMAIN.
nous venons & le toucher sans faire aucun effort considérable et pénible.
Mais la difficulté qu’il y a à faire changer de situation aui différentes parties sensibles d'un corps , ou à changer la figure de tout le corps , cette difficulté , dis-je , ne donne pas plus de solidité aux parties les plus dures de la matière qu’aux plus molles ; et un diamant n’est point , plus solide que l’eau. Car , quoique deux plaques île marbre soient plus aisément jointes l'une à l'autre , lorsqu’il n’y a que de l'eau ou de l’air entre deux, que s’il y avait un diamant, ce n’est pas a cause que les parties du diamant sont plus solides que celles de l’eau , ou qu'elles résistent davantage , mais parce que les parties de l'eau pouvant être plus aisément séparées les unes des autres, elles sont écartées plus facilement par un mouvement oblique, et laissent aux deux pièce* de marbre le moyen de s'approcher l'une de l’autre. Mais si les parties de l'eau pouvaient n'être point chassées de leur place par ce mouvement oblique , elles empêcheraient éternellement l’approche de ces deux pièces de marbre , tout aussi bien que le diamant ; et il serait aussi impossible de surmonter leur résistance par quelque force que ce fût , que de vaincre la résistance des parties du diamant. Car, que les parties 'de matière les plus molles et les plus pliables qu'il y ait au monde soient entre deux corps quels qu’ils soient , si on ne les chasse point de là , et qu’elles restent toujours entre deux , elles résisteront aussi invinciblement à l’approche de ces corps , que le corps le plus dur qu’on puisse trouver ou imaginer. On n'a qu’à bien remplir d'eau ou d'air un corps souple et mou , pour sentir bientôt de la résistance en le pressant ; et quiconque s'imagine qu’il n’y a que les corps durs qui puissent l'cmpécher d'approcher ses mains l’une de l'autre , peut se convaincre aisément du contraire , par le moyen d’un ballon rempli d'air. L'expérience que j'ai oui dire avoir été faite à Florence avec un globe d'or concave , qu'on remplit d’eau et qu'on referma exactement , fait voir la solidité de l'eau, toute liquide qu'elle est. Car ce globe, ainsi rempli , étant mis sous une presse qu’on serra à toute force , autant que les vis le purent permettre , l'eau se fit chemin elle-même à travers les pores de ce métal si compacte. Comme les particules ne trouvaient point de place dans | le creux du globe pour sc resserrer davantage , elles échappèrent au dehors , où elles s exhalé- I rent en forme de rosée, et tomberont ainsi goutte
à goutte, avant qu'on pût faire ceder les cèles du globe à l'effort de la machine qui les pressait avec tant de violehce.
$ 5. Selon cette idée de la solidité , l’étendue du corps est distincte de l'étendue de l’espace '. Car l'étendue du corps n'est autre chose qu'une union ou continuité de parties solides , divisibles et capables de mouvement ; au lieu que V étendue de l’espace est une continuité de parties non solides, indivisibles et immobiles. C’est d'ailleurs de la solidité des corps que dépend leur impulsion mutuelle, leur résistance et leur simple impulsion. Cela posé , il y a bien des gens, au nombre desquels je me range, qui croient avoir des idées claires et distinctes du pur espace et de la solidité , et qui s'imaginent pouvoir penser à l’espace sans y concevoir quoi que ce soit qui résiste ou qui soit capable d'être poussé par aucun corps. C'est là , dis-je , l’idée de l'espace pur, qu'lis croient avoir aussi nettement dans l'esprit que l'Idée qu'on peut sc former de l'étendue du corps : car l'idée de la distance qui est entre tes parties opposées d'une surface concave est tout aussi claire , selon eux, sans l’idée d’aucune partie solide qui soit entre deux, qu’avec cette idée. D'un autre «lté , ils se persuadent qu’outre l’idée de l'espace pur, ils en ont une autre tout à fait différente de quelque chose qui remplit cet espace, et qui peut en être chassé par l’impulsion de quelque autre corps, ou résister a ce mouvement. Que s’il se trouve d'autres gens qui n’aient pas ces deux idées distinctes , mais qui les confondent , et des deux n'en fassent qu’une , je ne vois pas que des personnes qui ont la même idée soies différents noms, ou qui donnent le même nom à des idées différentes, puissent s'entretenir ensemble ; pas plus qu’un homme qui n’est ni aveugle ni sourd,
1 « Comme, en concevant plusieurs choses à la fois, ou « conçoit quelque chose de plus que le nombre, savoir a res numérotas, et que cependant il n'y a point deux « multitudes, l'une abstraite, celle des nombres, et l’autre » concrète, celle des choses nombrèes , on peut dire de a même qu’il ne faut point s'imaginer deux étendues, a l’une abstraite, de l'espace, l’autre concrète, des corps , a le concret n'étant tel que par l'abstrait. Et comme tes a corps passent d'un endroit de l'espace à l’autre, c’esta à -dire qu’ils changent d'ordre entre eux, les choses aussi a passent d’un endroit de l’ordre, ou d'un nombre, à a l'autre, c'est-à-dire, que la première devient la seconde, a la seconde devient la troisième, etc. En effet, le temps et « le lieu ne sont que des espèces d'ordre , et dans ces or- . deps ia place vacante (qui s'appelle vide à l'égard de « l'espace), s'il V en avait, marquerait la possibilité seu- ’ li ment de ce qui manque , avec son rapport à factuel. »