LIVRE 11, CHAPITRE X
a dans la durée des Idées qui ont été gravées dans la mémoire, nous pouvons remarquer que quelques-unes de ces idées ont été produites dans l'entendement par un objet qui n'a affecté les sens qu’une seule fois , et que d'autres s’étant présentées plus d’une fols & l’esprit, n’ont pas été fort remarquées , l'esprit ne se les imprimant pas profondément , soit par nonchalance , comme dans les enfants , soit pour être occupé à autre chose , comme dans les hommes faits , fortement appliqués à un seul objet. Et il se trouve quelques personnes en qui ces idées ont été gravées avec soin , et par des impressions souvent réitérées ; et qui pourtant ont la mémoire très-faible , soit en conséquence du tempérament de leur corps , ou par quelque autre défaut. Dans tous ces cas , les idées qui s’impriment dans l’âme , s'affaiblissent bientôt , et souvent s’effacent pour toujours de l’entendement , sans laisser aucunes traces , non plus que l’ombre que le vol d’un oiseau fait sur la terre; de sorte qu’elles ne sont pas plus dans l’esprit , que si elles n’y avaient jamais été.
S S. Ainsi, plusieurs des idées qui ont été produites dans l’esprit des enfants , dès qu’ils ont commencé d’avoir des sensations ( quelquesunes desquelles , comme celles qui consistent en certains plaisirs et en certaines douleurs, ont peut-être été excitées en eux avant leur naissance, et d’autres pendant leur enfance); plusieurs, dis-je, de ces idées se perdent entièrement, sans qu’il en reste le moiudre vestige, si elles ne sont pas renouvelées dans la suite de leur vie. C’est ce qu’on peut remarquer dans ceux qui, par quelque malheur, ont perdu la vue lorsqu'ils étaient fort jeunes: car, comme ils n'ont pas fait grande réllexion sur les couleurs , ces idées n’étant plus renouvelées dans leur esprit , s'effacent entièrement , de sorte que, quelques années après , il ne leur reste non plus d’idée ou de souvenir des couleurs qu'à des aveugles de naissance. Il y a, à la vérité, des gens dont la mémoire est heureuse jusqu'au prodige. Cependant il me semble qu'il arrive toujours du déchet dans toutes nos idées , dans celles-là même qui sont gravées le plus profondément, et dans les esprits qui les conservent le plus longtemps : de sorte que si elles ne sont pas renouvelées quelquefois par le moyen des sens, ou par la réflexion de l'esprit sur cette espèce d’objets qui en a été la première occasion , l’empreinte s'efface , et enfin il n’en reste plus
aucune image. Ainsi les idées de notre jeunesse , aussi bien que nos enfants , meurent souvent avant nous. En cela notre esprit ressemble à ces tombeaux dont la matière subsiste encore : on voit l’airain et le marbre , mais le temps en a effacé les inscriptions, et réduit en poudre tous les caractères. Les images tracées dans notre esprit sont peintes avec des couleurs légères ; si on ne les rafraîchit quelquefois , elles passent et disparaissent entièrement. De savoir quelle part ont à tout cela la constitution de nos corps et l’action des esprits animaux , et si le tempérament du cerveau produit cette différence, en sorte que dnns les uns il conserve, comme le marbre , les traces qu’il a reçues , en d’autres comme une pierre de taille, et en d’autres A peu près comme une couche de sable , c’est ce que je ne prétends pas examiner ici ; quoiqu’il puisse paraître assez probable que la constitution du corps a quelquefois de l’influence sur la mémoire, puisque nous voyons souvent qu’une maladie dépouille l’âme de toutes ses idées, et qn’une fièvre ardente confond en peu de jours et réduit en poudre toutes ces images, qui semblaient devoir durer aussi longtemps que si elles eussent été gravées dans le marbre.
§ 6. Des idées constamment répétées peuvent à peine se perdre.
Mais par rapport aux idées mêmes , Il est aisé de remarquer que celles qui , par le fréquent retour des objets ou des actions qui les produisent , sont le plus souvent renouvelées ( comme celles qui sont introduites dans l’âme par plus d’un sens ) , s'impriment aussi plus fortement dans la mémoire , et y restent plus longtemps et d’une manière plus distincte. C’est pourquoi les idées des qualités originales des corps , je veux dire , la solidité , l’étendue , la figure , le mouvement et le repos ; celles qui affectent presque incessamment nos corps , comme le froid et le chaud; et celles qui sont des affections de toutes les espèces d’êtres , comme l 'existence , la durée et le nombre , que presque tous les objets qui frappent nos sens , et toutes les pensées qui occupent notre esprit, nous fournissent à tout moment; toutes ces idées, dis-je, et d'autres semblables , s’effacent rarement tout à fait de la mémoire , tant que notre esprit retient 1 encore quelques idées.
1 Car il arrive souvent que, dans un Age fort avance, l’homme, venant S retomber dans sa première enfance . no retient plus aucune idée. Le 'proverbe, Bis pueri ïe-
J 7. Dans cette seconde perception , ou , si j'ose ainsi parler , dans cette revue des idées placées dans la mémoire , ['esprit est s ornent autre chose que purement passif, car la représentation de ces peintures donnantes dépend quelquefois de la volonté. L'esprit s'applique fort souvent à découvrir une certaine idée qui est comme ensevelie dans la mémoire, et tourne, pour ainsi dire , les yeux de ce côté-là. D’autres fois aussi ces idées se présentent comme d’ellesmémes à notre entendement , et bien souvent elles sont réveillées , et tirées de leurs cachettes pour être exposées au grand jour, par quelque violente passion ; car nos affections offrent à notre mémoire des idées qui , sans cela , auraient été ensevelies dans un parfait oubli. Il faut observer , d'ailleurs , à l'égard des idées qui sont dans la mémoire, et que notre esprit réveille par occasion, que, selon ce qu'emporte ce mot de réveiller, non-seulement elles ne sont pas du nombre des idées qui sont entièrement nouvelles à l’esprit , mais encore que l'esprit les considère comme des effets d’une impression précédente , et qu'il recommence à les connaître comme des idées qu’il avait connues auparavant. De sorte que , bien que les idées qui ont été précédemment imprimées dams l'esprit, n’y soient pas constamment présentes , elles sont pourtant connues, à l’aide de la réminiscence , comme y ayant été auparavant empreintes, c’est-à-dire, comme ayant été antérieurement aperçues et connues par l’entendement.
S 8. Deux défauts dans la mémoire : un entier oubli, et une grande lenteur à rappeler
les idées qu'elle a en dépôt.
la mémoire est nécessaire à une créature intelligente , presque au môme degré que la perception. Elle est d’une si grande importance , que si elle vient à manquer , toutes nos autres facultés sont , pour la plupart , inutiles : car nos pensées, nos raisonnements et nos connaissances , ne peuvent s'étendre au delà des objets présents sans le secours de la mémoire , qui peut avoir deux défauts.
Le premier est de laisser perdre entièrement les idées , ce qni produit une parfaite ignorance. Car , comme nous ne saurions connaître quoi
nés, n'exprime ce malheur que très-iinparfailement. lin «nhm » U mamelle reconnaît sa nourrir.' ; et un vieillard, réduit à ce triste étal de caducité, méconnaît sa femme, et le® domestiques qui sont presque toujours autour de sa personne pour le serv ir.
que ce soit qu’autantqnc nous en avons l'idée, dès epte ccttc idée est effacée nous sommes dans une parfaite ignorance à cet égard.
Un second defaut dans la mémoire, c'est d’étre trop lente, et de ne pas réveiller assez promptement les idées qu'elle tient en dépôt, pour les fournir à l’esprit à point nommé , lorsqu'il en a besoin. Si cette lenteur vient à un grand degré , c’est stupidité. Et pour celui que cc défaut empêche de rappeler les idées ( qui sont en effet dans sa mémoire ) Justement dans le temps qu'il en a besoin , Il vaudrait presque autant qu'il ne les eût pas, puisqu'elles ne lui servent pas à grond'chose : car un homme naturellement pesant , qui , venant à chercher dans son esprit les idées qui lui sont nécessaires, ne les trouve pas à point nommé , n'est guère plus heureux qu’un homme entièrement ignorant. C'est donc l'affaire de la mémoire de fournir à l’esprit ces idées dormantes dont elle est la dépositaire, dans le temps qu’il en a besoin; et c’est à les avoir toutes prêtes dans l’occasion , que consiste ce que nous appelons invention, imagination , et vivacité d’esprit.
§ 9. Tels sont les défauts que nous observons dans la mémoire d’un homme comparé à un autre homme. Mais ii y en a un autre (pie nous pouvons concevoir dans la mémoire de l'homme en général, comparé avec d’autres créatures intelligentes , d'une nature supérieure, lesquelles peuvent exceller, en ce point, au-dessus de l'homme , jusqu'à avoir constamment un sentiment actuel de toutes leurs actions précédentes ; de sorte qu'aucune des pensées qu’ils ont eues , ne disparaisse jamais à leur vue. Que cela soit possible , nous en pouvons être convaincus par la considération de la toute-science de Dieu , qni connaît toutes les choses présentes , passées et à venir, et devant qui toutes les pensées du cœur de l’homme sont toujours à découvert. Car qui peut douter que Dieu ne puisse communiquer à ces esprits glorieux , qui sont immédiatement à sa suite , quelques-unes de ses perfections, en telle proportion qu’il veut, autant que des êtres finis en sont capables ? On rapporte de M. Pascal , dont le grand esprit tenait du prodige, que jusqu'à ce que le déclin de sa santé eût affaibli sa mémoire , il n’avait rien oublié de tout cc qu’il avait fait, lu ou pensé, depuis l'âge de raison. C'est là un privilège si peu connu de la plupart des hommes , que la chose parait presque incroyable à ceux qui , so-