‹ Œuvres de Lord Byron (volume 2)Chapitre 1 sur 277 · LE CONSEIL DES DIX · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DES DIX

LAGIUNTA, etc., etc.

ANGIOLINA , femme du Doge.

MARIANNA , son amie.

Suivantes, etc., etc.

La Scène est à Venise, en i355.

La conspiration du doge Maiino Faliero est ini des évènemens les plus remarquables dans les annales du gouvernement de la cité et du peuple les plus singuliers de l'histoire moderne. Elle eut lieu en 1355. Tout ce qui tient à Venise est ou fut extraordinaire ; son aspect ressemble à un songe , et son histoire à un roman. La conspiration du doge Faliero se trouve dans toutes ses chroniques 5 elle est surtout détaillée dans les Vies des Doges , par Marin Sanuto , cité dans l'appendice. Son récit simple et clair est peut-être plus dramatique en lui-même qu'aucun drame sur ce sujet.

Il paraît que Marino Faliero fut un homme de talent et

de couraffe. Je le trouve commandant en chef des forces de o

terre au siège de Zara , où il battit le roi de Hongrie et son armée de quatre-vingt mille hommes , dont il tua huit mille sans cesser de tenir les assiégés en échec , exploit auquel je n'en puis comparer aucun dans l'histoire, excepté celui de César à Alésia , et celui du prince Eugène à Belgrade ; il fut ensuite commandant de la flotte dans la même guerre , et prit Gapo-d'Istria.

Il était ambassadeur à Gênes et à Rome quand il reçut la nouvelle de son élection au dogat de Venise ; son absence est une preuve qu'il ne fit aucune intrigue pour l'obtenir , puisqu'il apprit en même temps la mort de son prédécesseur et sa nouvelle dignité. Mais il semble avoir été d'un caractère violent. Sanuto raconte que, plusieurs années avant d être parvenu au dogat , et lorsqu'il était podestat et capitaine à Trévise, il donna un soufflet à l'évêque , qui avait mis de la lenteur à apporter l'hostie 5 et là -dessus le bon Sanuto prononce contre lui un jugement comme celui dont

1 PRÉFACK.

Twackuiu fiappa Square*; mais il ne nous dit pas s'il fui puni ou l'épiimanclé par le sénat pour cet outrage. 11 paraît (ju'il fit ensuite sa paix avec l'Eglise, car nous le voyons ambassadeur à Rome et investi du fief de Val di Marino , dans les marches de Trévise , avec le titre de comte , par Lorenzo , comte - évèque de Ceneda. Pour ces faits mes auteurs sont Sanuto , Vettor Sandi , Andrea Navagero , et la relation du siège de Zara , publiée en premier lieu parTinfatiffable abbate Morelli, dans ses Momimenti Veneziani di Darla litteratiira , impi-imés en 1796 ; j'ai consulté tous ces auteurs dans la langue originale.

Les modernes, Daru , Sismondi etLaugier, sont à peu près d'accord avec les anciens chroniqueurs. Sismondi attribue la conspiration de Faliero à la jalousie , mais je ne trouve nulle part cette assertion confirmée par les historiens nationaux. Vettor Sandi, il est vrai, dit que altri scrissero che... dalla gelosa siispizion di es so Doge siasi fatto ( Michel Sténo ) staccar con ^iolenza , etc. , etc. ; mais il paraît que cette opinion n'a pas été générale ; Sanuto et Navagero n'en disent rien , et Sandi lui - même ajoute , un moment après, quêter altre Veneziane memorie traspiri che non il solo desiderio di vendetta lo dispose alla congiura , ma anche la innata ahituale ambizion sua per cui anelava a farsi principe independents Sans doute son premier motif fut l'affront grossier des paroles écrites par Michel Sténo sur le fauteuil ducal , et la punition légère et disproportionnée que les Quarante prononcèrent contre le coupable , qui était un de leurs tre capi. Il paraît aussi que les attentions de Sténo avaient pour objet une des suivantes de la femme du Doge , et non la Dogaressa elle-même , contre qui ne s'élève aucune insinuation malicieuse au milieu des éloges donnés à sa beauté , et quoiqu'elle fût remarquable par sa brillante jeunesse. Personne ne dit positivement ( à moins que ce que prétend Sandi ne soit une assertion ) que le Doge fût excité par la jalousie ; mais il le fut plutôt par son respect pour

* Les deux Précepteurs de Toni Jones, a. p.

son épouse et son propre honneur , que ses services passés et sa dignité actuelle devaient rendre sacré.

Je ne crois pas que les auteurs anglais aient parlé de la conspiration de Faliero, si ce n'est le docteur Moore dans son tableau d'Italie. Son récit est faux ; c'est un bavardage rempli de grossières plaisanteries sur les vieux maris et les jeunes femmes , et il s'étonne qu'un si grand événement eût une si légère cause. Il est inconcevable qu'un observateur des hommes, aussi profond que l'auteur de Zeluco y soit surpris de ee fait historique. Il savait qu'un bassin d'eau répandu sur la robe de mistriss Marsham priva le duc de Marlborough de son commandement , et amena la paix d'Utrecht ; que Louis XIV fut entraîné dans les guerres les plus terribles, parce que son ministre fut piqué de le voir critiquer une fenêtre, et voulut lui donner d'autres occupations ; il savait qu'Hélène perdit Troie ; que Lucrèce expulsa les Tarquins de Rome; que la Gava introduisit les Mîiures en Espagne; qu'un mari insulté appela les Gaulois à Clusium et de là à Rome ; qu'un seul vers de Frédéric II sur l'abbé de Bernis , et un mot sur madame de Pompadour , furent cause de la bataille de Rosbach ; que l'évasion de Dearbhorgil avec Marc Murchad produisit l'esclavage de l'Irlande ; qu'une pique personnelle entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la première expulsion des Bourbons ; il savait enfin, pour ne pas multiplier les exemples, que Gommode, Domitien et Galigulane furent pas les victimes de leur tyrannie, mais d'une vengeance particulière ; et que l'ordre de faire débarquer Gromwell du vaisseau sur lequel il devait se rendre en Amérique, fut la ruine du roi et de la nation. Pour peu qu'on réfléchisse après ces exemples, il est Vi-aiment extraordinaire que le docteur Moore soit surpris qu'un homme habitué à commander, et qui avait rempli les charges les plus Importantes , montre un ressentiment si barbare dans un siècle de bar- I)arie , pour l'affront le plus grossier qu'on puisse faire à un homme, qu'il soir pTinre> on vnssnl. Ti'àge de Fnlioro

r, PRÉFACE.

nest pciiiit une objection; il ne fait que rendre la chose plus probable.

The young man's wralh is like straw on fire But like red-hoc steel is the old man's ire. Young men soon give and soon forget affronts. Old age is slow at both. '

Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques : » Tale fù il fine ignominioso di un'uomo, che la sua nas- » cita, la sua età, il suo carattere, dovevano tener lontano « dalle passioni produttrici di grandi delitti. I suoi talenti » per lungo tempo esercitati ne' maggiori impieghi , la sua » capacità sperimentata ne' goveini e nelle ambasciate , gli >' avevano acquistato la stima et la fiducia de' cittadini, ed " avevano uniti i suffragi per corlocarlo a la testa délia repu- » blica. Innalzato ad un grado che terminava gloriosamente « la sua vita, il risentimento di un' ingiura leggiera insinué » nel suo cruore tal veleno che bastô a corrompere le anti- » che sue qualità , ed a condurlo al termine degli scellerati ; « serio esempio , che prova non esservi età , in cui la pru- » denza umana sia sicura , e che nell' uomo restano sempre » passioni capaci a disonorarlo , quando non invigili sopra « se stesso. » (Laugier , traduction italienne, vol. IV, p. 30, 3 1 .) Où le docteur Moore a-t-il trouvé que Marino Faliero demanda la vie ? J'ai consulté les chroniques ; je n'y trouve rien de tel. Il est vrai qu'il avoua tout ; il fut conduit au lieu des tortures ; mais il n'est pas dit qu'il ait imploré la clémence de ses juges ; et le fait de la torture prouve autre chose qu'un manque de fermeté, qui eût été sans doute mentionné par ces historiens minutieux, nullement prévenus en sa faveur. Ce serait, en effet, une chose contraire à son caractère de guerrier, au siècle dans lequel il vécut, et à l'âge où il mourut, comme à la vérité de l'histoire. Je ne

" «La colîîie du jeune homme est eonmie une flamme de padle; mais celle du » vieillard ressemble au fer rougi par le l'eu. Les jeunes gens font bientôt un » affront et l'oublient l)ientôt, la vieillesse est moins prompte à le faire el à le > pardonner. »

puis souffrir qu'on s'excuse sur la distance des temps quand on calomnie un personnage historique. Certainement la vérité appartient aux morts et aux infortunés ; ceux qui sont morts siu' un échafaud ont généralement assez de torts sans leur attribuer ceux que les périls et le trépas qu'ils ont bravés rendent les plus improbables.

Le voile noir qui est peint sur la place que le portrait de Marino Faliero devait occuper parmi ceux des Doges , l'escalier du Géant où il fut couronné, dépouillé de la couronne et décapité, firent sur moi une impression profonde, ainsi que son caractère ardent et son étrange histoire. Je fus, en 1819, plus d'une fois à la recheiche de son tombeau dans l'église de San Giovani et San Paolo. Pendant que j'étais debout près du monument d'une autre famille, un prêtre survint et me dit : « Je puis vous montrer des monuniens plus beaux. » Je lui dis que je cherchais celui de la famille Faliero , et surtout du doge Marino. « Oh ! me répondit-il, je vais vous le faire voir;» et, me conduisant en dehors, il me montra du doigt un sarcophage placé dans le mur, avec vme inscription illisible. Il m'apprit que ce sarcophage venait d'un couvent voisin, et avait été transporté là où il était actuellement depuis l'arrivée des Français. Il l'avait vu ouvrir, ajouta-t-il, lors de la translation; il contenait quelques ossemens, mais aucun indice positif de décapitation.

La statue équestre dont j'ai fait mention dans le troisième acte n'est point celle d'un Faliero, mais de quelque autre guerrier aujourd'hui oublié, quoique d'ime date plus moderne.

Il y eut deux autres doges de cette famille avant Marino : Ordelafo, qui mourut à la bataille deZara, en 1117 (où par la suite son descendant vainquit les Huns), et Vital Faliero, qui régna en 1082. Sa famille, originaire de Fano , était une des plus illustres et des plus riches de la ville qui contient les familles les plus anciennes de 1 Eui'ope. Toutes les recherches que j ai faites pour mon sujet prouveront

l'intérêt qu'il m'inspirait. Que j'aie réussi ou non dans ïa tragédie, jai du moins transporté dans notre langue un fait historique digne de mémoire.

Voilà quatre ans que j'ai médité cet ouvrage; et avant d'en avoir bien exan>iné les détails, j'étais assez disposé à le fonder sur la jalousie de Faliero ; mais m'apercevant que ce serait manquer à l'histoire, et la jalousie étant d'ailleurs une passion épuisée au théâtre, je lui ai donné une forme plus historique. Je fus aussi décidé par les conseils de feu Matthew Lewis '^ , à qui je parlais de mon intention , à Venise, en 1817. — «Si vous faites votre héros jaloux, me dit-il, souvenez-vous que vous avez à lutter avec des écrivains distingués, sans parler de Shakspeare, et des objections à faire sur un sujet épuisé. Tenez-vous-en au caractère ardent et naturel du vieux Doge, qui vous tirera d'affaire, s'il est bien dessiné , et faites votre plan aussi régulier que possible. »

Sir William Drummond me donna à peu près le même conseil. Ce n'est pas à moi qu'il convient de décider jusqu'à quel point j'ai suivi ces instructions , ou si elles m'ont été utiles. Je n'ai aucun projet pour le théâtre; dans son état actuel , ce n'est peut-être pas un objet élevé d'ambition : d'ailleurs j'ai été trop derrière les coulisses pour y avoir jamais songé. Je ne puis concevoir qu'un homme d'un caractère irritable se mette à la merci d'un parterre.... le lecteur dédaigneux, le critique railleur, les articles amers d'un journal, sont des calamités éparses et éloignées ; mais quand un auditoire éclairé ou ignorant foule aux pieds une production qui, bonne ou mauvaise, a été un travail mental pour l'auteur, voilà une vexation réelle et immédiate , augmentée encore par le doute où l'on est de la compétence de ses juges , et par la certitude de l'imprudence qu'on a commise en les choisissant pour tels. Si j'étais capable de composer luie tragédie qu'on jugeât digne de la scène , le succès ne me causerait aucun plaisir, et nue chute me ferait beaucoup de

* L'auteur du Moine, â, p.

peine. C'est pourquoi , même pendant que je faisais partie du comité d'un théâtre , je ne tentai jamais d'y débuter comme auteur, et je ne le ferai jamais*; il y a siirement des talens dramatiques dans un pays où existent Joanna Baillie, Milman et John Wilson. La Fille de la Peste*'' et la Chute de Jérusalem'^**, sont des pièces remplies du meilleur matériel pour la tragédie qu'on ait vu depuis Horace Walpole , excepté celui qu'on remarque dans plusieurs passages d'Ethivaldet de Montfort**** . C'est la mode de déprécier Horace Walpole ; d'abord parcequ'il était grand seigneur , et

* Pendant que je faisais partie du comité de Drury-Lane , je puis assurer que mes collègues et moi nous fimes tout pour remettre en honneur le véritable drame. Je voulus ressusciter De Mont fort, mais en vain; tout ce que je tentai pour ï'Ivan de Sotheby , qui était regardé comme une pièce bonne à être jouée , fut encore inutile. Je ne négligeai rien non plus pour exciter M. Coleridge à écrire une tragédie. Ceux qui ne sont pas dans le secret auront peine à croire que l'École de la Médisance est la pièce qui a fait le moins d'argent , vu le nombre de fois qu'elle a été sur l'affiche depuis qu'elle a paru. C'est ce que m'a assuré le directeur, M. Dibdin. J'ignore ce qui a eu lieu depuis le Bertram de Maturin ; je puis donc par ignorance blesser l'amour-propre de quelque nouvel auteur distingué; si cela est, je lui en demande pardon. Voici cinq ans que je suis absent d'Angleterre ; jusqu'à l'année dernière , je n'ai point lu de journaux ; je ne reçois les nouvelles du théâtre que par la gazette parisienne de Galignani , que je ne lis même que depuis un an. Qu'il me soit donc permis d'éloigner de moi le soupçon de vouloir offenser des auteurs tragiques ou comiques que je ne connais pas , et auxquels je souhaite toute sorte de succès. Les longues lamentalions sur l'état actuel de l'art dramatique ne viennent point cependant de la faute des acteurs. Je ne puis concevoir rien de mieirx que Kemble, Cooke et Kean dans leurs différens genres, ou qu'EUislon dans la haute comédie et dans quelques rôles de tragédie. Je n'ai jamais vu miss O'Neil, ayant constamment tenu à ma résolution de ne rien voir qui put diviser ou troubler mon souvenir de miss Siddons. Siddons et Kemble étaient Yidéal de l'action tragique. Je n'ai rien vu qui leur rcssemblùt, même en personne; voilà pourquoi nous ne verrons plus Coriolan et Macbeth. Quand on blâme Kean de manquer de dignité, on devrait se rappeler que c'est une grâce et non un art qu'on puisse acquérir par l'élude. Dansions les rôles non sdbnatuubi.s il est parfait. Ses défauts appartiennent ou semblent appartenir aux rôles eux-mêmes, ei rendent son jeu plus franc. Quant à Kemble, nous pourrions dire de son jeu ce que le cardinal de Retz disait du marquis de Montrose : « Qu'il était le seul homme qui lui rappelât les héros de 1) Plutarque. »

*' The city of the plague (La Peste de Londre?, par Wilson), â. t.

*** Par Milman. a. p.

*"• Par Joanna Baillie.

ensuite parcequ'il était un gentleman (homme du monde); mais, pour ne rien dire de la composition de ses lettres incomparables et du Château cVOtrante , il est Xultimus Romanorum, l'auteur de la Mère mystérieuse, tragédie du premier ordre, et non un drame d'amour larmoyant; il est le père du premier roman et de la dernière tragédie de notre langue, et digne sûrement d'une place plus élevée qu'aucun auteur de nos jours, quel qu'il soit.

En parlant de la tragédie de Mariiio Faliero ^ j'ai oublié de dire que , quelque éloigné que je sois encore de l'unité , le désir de me préserver de l'irrégularité reprochée aux pièces du théâtre anglais m'a conduit à représenter la conspiration comme déjà formée avant que le Doge y accède , tandis que, dans le fait, il l'avait lui-même préparée avec Israël Bertuccio. Les autres caractères ( excepté celui de la duchesse), les incidens et presque le temps de l'action, qui fut extraordinairement court pour un tel projet dans la vie réelle, tout est strictement historique; j'en excepte encore le lieu des conférences , qui se passèrent toutes dans le palais. Si j'avais été plus fidèle sur ce point, l'unité aurait été mieux observée; mais je désirais amener le Doge au milieu de la troupe des conjurés, au lieu de le faire toujours dialoguer d'une manière monotone avec les mêmes individus. Quant aux faits réels, je renvoie le lecteur aux extraits de l'appendice.

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