‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 43 sur 114 · LU · texte numérisé non relu

LU

» — Hélas ! répond le père infortuné en laissant tomber une larme, quand Oscar disparut de mon château, ce cœur fut presque brisé.

LUI

« Trois fois le soleil a fourni sa course annuelle depuis qu'Oscar est loin de son père. Allan est ma seule espérance depuis que le vaillant Oscar n'est plus avec nous.

« — Fort bien! reprit le farouche étranger, et son œil lançait des regards terribles. Je serais curieux de connaître le sort d'Oscar ; ce héros vit peut-être encore.

» Qui sait ! peut-être qu'Oscar reviendrait, si ceux qui lui

étaient chers prononçaient son nom. Peut-être ce jeune guerrier n'est-il qu'égaré; les feux de joie du mois de mai peuvent encore être allumés pour lui.

» Remplissons la coupe et faisons-lui parcourir la table. Je le déclare tout haut, c'est la santé d'Oscar absent que je réclame.

LVH.

« — De bon cœur, dit le vieillard j et il rempht sa coupe jusqu'au bord. Je bois à mon fils , mort ou vivant ; je ne trouverai jamais un fils tel que lui.

Lvm.

» — Fort bien , vieillard ; mais pourquoi Allan tient-il encore la coupe dans sa main tremblante? Allons, frère d'Oscar, bois au souvenir du mort , et tiens ta coupe avec une main plus ferme. »

nx.

A la rougeur qui animait les joues d" Allan a succédé une pâleur effrayante ; les gouttes glacées de la sueur du trépas inondent tout son corps.

Trois fois il approche la coupe de ses lèvres , trois fois ses lèvres refusent de goiiter au vin qu'elle contient , trois fois ses yeux rencontrant ceux de l'étranger y lisent la colère et la menace.

« Est-ce ainsi qu'Allan accueille le tendre souvenir d'un frère ? dit l'étranger. Si tel est l'effet de l'amitié , comment reconnaîtrons-nous la haine elle-même?»

Allan , excité par ce ton railleur, élève encore la coupe : « Puisse Oscar être parmi nous pour partager notre bon-

heur ! » Il dit , et un sentiment secret glace son âme ; la

coupe échappe à ses mains et tombe.

« C'est lui! j entends la voix de mon assassin! « s'écrie un fantôme qui apparaît tout-à-coup. « La voix de mon assas- » sin ! « répète l'écho de la salle, et un orage gronde sur le château.

La lumière des flambeaux pâlit, les guerriers ont frémi, l'étranger a disparu. On remarque un fantône revêtu d'un manteau vert dont l'aspect est effrayant.

A son large baudrier pend une épée redoutable; un panache noir flotte sur son casque ; son sein est à découvert et offre une blessure encore sanglante. Sa prunelle est glacée et immobile.

Il sourit trois fois avec un air sinistre , et va fléchir le genou aux pieds d'Angus; trois fois il fronce le sourcil en regardant Allan étendu par terre, et que tous considèrent avec horreur.

On entend crier les verrous des portes du château, le tonnerre gronde dans la voûte céleste , et le fantôme au milieu des nuages disparaît sur l'aile de la tempête.

Chacun abandonne la table, le festin est interrompu. Qui sont ces deux hommes étendus sur la pierre? Le cœur d'Angus a cessé de battre ; on le rappelle à la vie.

Mais on essaie en vain d'ouvrir à la lumiêi'e les yeux

d'AUan. Ses jours sont comptes, il a vécu : Allan ne se relèvera plus.

Le cadavre d'Oscar avait été abandonné dans la sombre vallée de Glentanar ; les vents avaient soulevé ses noiçs cheveux. La flèche d' Allan était restée dans son sein.

D'où est venu ce terrible étranger ? qui était-il ? aucun mortel ne peut le dire : mais tous les vassaux ont reconnu le fantôme ; c'était le spectre d'Oscar.

L'ambition avait armé la main d'Allan; les démons avaient prêté des ailes à sa flèche homicide; l'envie l'avait éclairé de sa torche et versé ses poisons dans son cœur.

La flèche d' Allan a volé rapidement. Oscar voit couler tout son sang, sa tête est penchée vers la terre , il est entouré des ombres de la mort.

Mora avait séduit le cœur d' Allan ; son orgueil avait cédé aux charmes de la fille de Glenalvon. O douleur! pourquoi les yeux de la beauté, qui respirent l'amour, excitent-ils l'âme aux plus noirs forfaits !

Ne voyez-vous pas cette tombe solitaire qui renferme les cendres d'un guerrier.^ On la distingue à la lueur du crépuscule ; c'est le lit nuptial d'Allan.

Loin de ce heu maudit s'élève le noble monument qui sert d'asile aux illustres restes de sa famille. Ses bannières

ne furent pas plantées sur la tombe d' Allan; elles avaient été souillées du sang de son frère.

Quel vieux ménestrel, quel barde aux blancs cheveux chantera sur sa harpe les hauts faits d' Allan ? Les chants de la harpe sont la plus belle couronne de la gloire; mais qui oserait célébrer un meurtrier?

Qu'aucune main ne touche les cordes de la harpe silencieuse, qu'aucun ménestrel n'ose entreprendre l'éloge du guerrier fratricide ; le remords paralyserait sa froide main , sa harpe ne rendrait que des accords lugubres.

Aucune lyre , aucun chant de gloire , ne feront résonner les airs de son nom. L'écho répète à côté de sa tombe la malédiction d'un père expirant et les accens de mort de son frère.

NOTE

• La catastrophe de ce petit poème fut suggérée à l'auteur par l'histoire de Jéronimo et Lorenzo , dans le premier volume de l'Arménien ou le Sorcier (de Schiller) : elle rappelle aussi une scène du troisième acte de Macbeth.

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