‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 27 sur 36 · DERNIÈRES C II A X S O X S · texte numérisé non relu

DERNIÈRES C II A X S O X S

Morbleu! qui parle en vers? la belle invention!

Est-ce que j'en fais, moi? l'imagination,

Est-ce que j'en ai, moi? Fils de mes propres œuvres,

Il m'a fallu, mon cher, avaler des couleuvres

Pour te donner un jour le plaisir émouvant

De guetter, lyre en main, l'endroit d'où vient le vent !

Ces frivolités-là sagement entendues

Sont bonnes, si l'on veut, à nos heures perdues;

Moi-même, j'ai connu dans une autre maison

Un commis bon enfant qui tournait la chanson.

et plus loin :

Mais je dis que Léon n'est pas même un poète! Lui, poète, allons donc ! que me chantez-vous là, Moi qui l'ai vu chez nous, pas plus haut que cela ! Comment? qu'a-t-il en lui qui passe l'ordinaire? C'est un écervelé, c'est un visionnaire, C'est un simple idiot, et je vous réponds, moi, Qu'il fera le commerce, ou qu'il dira pourquoi !

Voilà un style qui va droit au but, où l'on ne sent pas l'auteur; le mot disparaît dans la clarté même de l'idée, ou plutôt, se collant dessus, ne l'embarrasse dans aucun de ses mouvements, et se prête à l'action.

Mais on m'objectera que toutes ces qualités sont perdues à la scène, bref qu'il : « n'entendait pas le théâtre ! »

Les soixante-dix-huit représentations de Montarcy, les quatre-vingts ^Hélène Peyron et les cent cinq de la Conjuration d Amboise, témoi-

gnent du contraire. Puis il faudrait savoir ce qui convient au théâtre, — et d'abord reconnaître qu'une question y domine toutes les autres : celle du succès, du succès immédiat et lucratif.

Les plus expérimentés s'y trompent, — ne pouvant suivre assez promptement les variations de la mode. Autrefois on allait au spectacle pour entendre de belles pensées en beau langage ; vers 1S30, on a aimé la passion furieuse, le rugissement à l'état fixe ; plus tard, une action si rapide que les héros n'avaient pas le temps de parler ; ensuite la thèse, le but social ; après quoi est venue la rage des traits d'esprit ; et maintenant toute faveur semble acquise à la reproduction des plus niaises vulgarités.

Certainement Bouilhet estimait peu les thèses, il avait en horreur « les mots », il aimait les développements et considérait le réalisme, ou ce qu'on nomme ainsi, comme une chose fort laide. Les grands effets ne pouvant s'obtenir par les demi-teintes, il préférait les caractères tranchés, les situations violentes, et c'est pour cela qu'il était bien un poète tragique.

Son intrigue faiblit, quelquefois, par le milieu. Mais dans les pièces en vers, si elle était plus serrée, elle étoufferait toute poésie. Sous ce rapport, du reste, la Conjuration d ' Amboise

et Mademoiselle A ïssé marquent un progrès , — et, pour qu'on ne m'accuse pas d'aveuglement, je blâme dans Madame de Montarcy le caractère de Louis XIV trop idéalisé, dans l'Oncle Million la feinte maladie du notaire, dans Hélène Peyron des longueurs à l'avant-dernière scène du 4e acte, et dans Dolores le défaut d'harmonie entre le vague du milieu et la précision du style ; enfin ses personnages parlent trop souvent en poètes, ce qui ne l'empêchait pas de savoir amener les coups de théâtre, exemples : la réapparition de Marceline chez M. Daubret, l'entrée de dom Pèdre au 3e acte de Dolores, la comtesse de Brisson dans le cachot, le commandeur à la fin à'Aïssé, et Cassius revenant comme un spectre chez l'impératrice Fausline. On a été injuste pour cette œuvre. On n'a pas compris, non plus, l'atticisme de l'Oncle Million, la mieux écrite peut-être de toutes ses pièces, comme Faustine en est la plus rigoureusement combinée.

Elles sont toutes, au dénouement, d'un large pathétique, animées d'un bout à l'autre par une passion vraie, pleines de choses exquises et fortes. Et comme il est bien fait pour la voix, cet hexamètre mâle, avec ses mots qui donnent le frisson, et ces élans cornéliens pareils à de grands coups d'aile !

C'est le ton épique de ses drames qui causait

l'enthousiasme aux premières représentations. Du reste, ces triomphes l'enivraient fort peu, car il se disait que les plus hautes parties d'une œuvre ne sont pas toujours les mieux comprises, et qu'il pouvait avoir réussi par des côtés inférieurs.

S'il avait fait en prose absolument les mêmes pièces, on eût, peut-être, exalté son génie dramatique. Mais il eut l'infortune de se servir d'un idiome détesté généralement. On a dit d'abord « pas de comédie en vers ! » plus tard « pas de vers en habit noir ! » pour en venir à cet axiome : « pas devers au théâtre ! » quand il est si simple de confesser qu'on n'en désire nulle part.

Mais c'était sa véritable langue. Il ne traduisait pas de la prose. Il pensait par les rimes, — et les aimait tellement qu'il en lisait de toutes les sortes, avec une attention égale. Quand on adore une chose, on en chérit la doublure ; les amateurs de spectacle se plaisent dans les coulisses ; les gourmands s'amusent à voir faire la cuisine ; les mères ne rechignent pas à débarbouiller leurs . marmots. La désillusion est le propre des faibles. Méfiez-vous des dégoûtés; ce sont presque toujours des impuissants.

Lui, — il pensait que l'Art est une chose sérieuse, ayant pour but de produire une exaltation vague, et même que c'est là toute sa moralité. J'extrais d'un cahier de notes les trois passages suivants :

« Dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières en exemples. »

Pierre Corneille.

« L'Art, dans ses créations, ne doit penser à plaire qu'aux facultés qui ont vraiment le droit de le juger. S'il fait autrement, il marche dans une voie fausse. »

« Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent (dans un beau style), tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi

utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du sujet. »

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