AVERTISSEMENT AU LECTEUR
De grands et nombreux travaux sur la langue du XVl"^'' siècle ayant mis les textes de cette période à la portée de tous les lettrés, celui que Jean de Tournes a donné sous les yeux de Louise Labé, ne comporte que de rares annotations. Par contre, la justification ou l'explication de tous les faits avancés dans les recherches historiques se trouve en note à la fin du second volume.
Charles Boy.
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EVVRES
DE
LOVÏZE
LABE'
LIONNOIZE.
Reuues & corrigées par
ladite
Dame.
A LI ON PAR lAN DE TOVRNES.
Auec Priuilege du Roy.
--»^S2Vv
î^.gypf c^ STANT le tems venu, Madamoifelle, que ï^ les feueres loix des hommes n'empefchent plus les femmes de s'apliquer eus fciences :r^ -\4 & difciplines : il me femble que celles qui ont la commodité, doiuent employer cette honnefte liberté que notre fexe ha autre fois tant defiree, à icelles aprendre : & montrer aus hommes le tort qu'ils nous faifoient en nous priuant du bien & de l'honneur qui nous en pouuoit venir : Et fi quelcune paruient en tel degré, que de pouuoir mettre fes concepcions par efcrit, le faire fongneufement & non dédaigner la gloire, & s'en parer pluftot que de chaînes, anneaus, & fomptueus habits : lefquels ne pouuons vrayement eftimer nôtres, que par ufage. Mais l'honneur que la fcience nous procurera , fera entièrement notre : 84 ne nous
pourra eftre oté, ne par fineffe de larron, ne force d'ennemis, ne longueur du tems. Si i'eufTe eflé tant fauorifee des Cieus, que d'auoir l'efprit grand afTez pour comprendre ce dont il ha ù enuie, ie feruirois en cet endroit plus d'exemple que d'amonicion. Mais ayant pafsé partie de ma ieuneffe à l'exercice de la Mufique, St ce qui m'a refté de tems l'ayant trouué court pour la rudefTe de mon entendement, & ne pouuant de moymefme fatisfaire au bon vouloir que ie porte à notre fexe, de le voir non en beauté feulement, mais en fcience 8i vertu paffer ou égaler les hommes : ie ne puis faire autre chofe que prier les vertueufes Dames d'efleuer un peu leurs efprits par defTus leurs quenoilies & fufeaus, &. s'employer à faire entendre au monde que fi nous ne fommes faites pour commander, fi ne deuons nous eftre defdaignees pour compagnes tant es afaires domefliques que publiques, de ceus qui gouuernent 8t fe font obeïr. Et outre la reputacion que notre fexe en receura nous aurons valu au publiq, que les hommes mettront plus de peine &. d'ellude aus fciences vertueufes, de peur qu'ils n'ayent honte de voir précéder celles, defqucUes ils ont prétendu eflre toufiours fuperieurs quafi en tout. Pource, nous faut il animer l'une l'autre à fi louable entreprife : De laquelle ne deuez efiongner ny efpargner votre efprit, ià de plufieurs & diuerfes grâces acompagné : ny votre ieuneffe, &. autres faueurs de fortune, pour aquerir cet honneur que les lettres & fciences ont acoutumé porter aus perfonnes qui les fuyuent. S'il y ha quelque chofe recommandable après
la gloire & l'honneur, le plaifir que l'ellude des lettres ha acoutumé donner nous y doit chacune inciter : qui eft autre que les autres recreacions : defquelles quand on en ha pris tant que Ion veut, on ne fe peut vanter d'autre chofe, que d'auoir paTsé le tems. Mais celle de l'eflude laiffe un contentement de foy, qui nous demeure plus longuement : Car le pafsé nous refiouit, & fert plus que le prefent : mais les plaifirsdes Tentimens fe perdent incontinent, &. ne reuiennent iamais, &• en efl; quelquefois la mémoire autant facheufe, comme les . aétes ont eflédeledables. Dauantage les autres voluptez font telles, que quelque fouuenir qui en vienne, fi ne nous peut il remettre en telle difpoficion que nous eftions : &. quelque imaginacion forte que nous imprimions en la telle, fi connoiflbns nous bien que ce n'efl; qu'une ombre du pafsé qui nous abufe 8t trompe. Mais quand il auient que mettons par efcrit nos concepcions, combien que puis après notre cerueau coure par une infinité d'afaires 8t incefiamment remue, fi efl ce que long tems après reprenans nos efcrits, nous reuenons au mefme point, & à la mefme difpoficion ou nous eftions. Lors nous redouble notre aife, car nous retrouuons le plaifir pafsé qu'auons ù ou en la matière dont efcriuions, ou en l'intelligence des fciences ou lors eftions adonnez. Et outre ce, le iugement que font nos fécondes concepcions des premières, nous rend un fingulier contentement. Ces deus biens qui prouiennent d'efcrire vous y doiuent inciter, eflant affeuree que le premier ne faudra d'acompagner vos efcrits, comme il fait tous
VOS autres a6tes & façons de viure. Le fécond fera en vous de le prendre, ou ne l'auoir point : ainfi que ce dont vous efcrirez vous contentera. Quant à moy tant en efcriuant premièrement ces ieunefles que en les reuoyant depuis, ie n'y cherchois autre chofe qu'un honnefte paffetems & moyen de fuir oifiueté : & n'auoy point intencion que perfonne que moy les duft iamais voir. Mais depuis que quelcuns de mes amis ont trouué moyen de les lire fans que l'en fufTe rien, & que (ainfi comme aisément nous croyons ceus qui nous louent) ils m'ont fait à croire que les deuois mettre en lumière : . ie ne les ay osé efconduire, les menaffant ce pendant de leur faire boire la moitié de la honte qui en prouiendroit. Et pource que les femmes ne fe montrent volontiers en publiq feules, ie vous ay clioifie pour me feruir de guide, vous dédiant ce petit euure, que ne vous enuoye à autre fin que pour vous acertener du bon vouloir lequel de long tems ie vous porte, & vous inciter fa faire venir enuie en voyant ce mien euure rude &. mal bâti, d'en mettre en lumière un autre qui foit mieus limé & de meilleure grâce.
Dieu vous maintienne en fanté.
De Lion ce 34. luillet
>555- Votre humble amie Louïze Labé.