DEBAT
VENVS.
Es tu blefsé, mon fils? Qui t'a ainfi bandé les yeus? AMOVR.
Folie m'a tiré les yeus : &• de peur qu'ils ne me fuffent renduz, elle m'a mis ce bandeau qui iamais ne me peut eRre oté.
VENVS.
O quelle infortune ! he moy miferable ! Donq tu ne me verras plus, cher enfant? Au moins fi te pouuois arrofer la plaie de mes larmes.
Venus tache à dejnouer la bandt.
AMOVR.
Tu pers ton tems : les neuz font IndifTolubles Vf NVS.
O maudite ennemie de toute fapience, ô femme abandonnée, ô à tort nommée Deefle, &. à plus grand tort immortelle. Qui vid onq telle iniure? Si lupiter, &. les Dieus me croient. A tout le moins que iamais cette mefchante n'ait pouuoir fur toy, mon fils.
AMOVR.
A tard fe feront ces defenfes, il les failloit faire auant que fufle aueugle : maintenant ne me feruiront gueres.
VENVS.
Et donques Folie, la plus miferable chofe du monde,
ha le pouuoir d'oter à Venus le plus grand plaifir qu'elle ufl; en ce monde : qui efloit quand fon fils Amour la voyoit. En ce efloit fon contentement, fon defir, fa félicité. Helas fils infortuné ! O defaftre d'Amour ! O mère defolee! O Venus fans fruit belle! Tout ce que nous aquerons, nous le laiflbns à nos enfans : mon trefor n'eft que beauté, de laquelle que chaut il à un aueugle? Amour tant chéri de tout le monde, comme as tu trouué belle fi furieufe, qui t'ait fait outrage ! Qu'ainfi foit dit, que tous ceus qui aymeront (quelque faueur qu'ils ayent) ne foient fans mal, & infortune, à ce qu'ils ne fe dient plus heureus, que le cher fils de Venus.
AMOVR.
Ceffe tes pleintes douce mère : & ne me redouble mon mal te voyant ennuiee. Laifie moy porter feul mon infortune : &. ne defire point mal à ceus qui me fuiuront.
VENVS.
Allons, mon fils, vers lupiter, & lui demandons vengeance de cette malheureufe.
CAiXe*;
DISCOVRS III.
VENVS.
I onques tu uz pitié de moy, lupiter, quand le fier Diomede me naura, lors que tu me voyois trauailler pour fauuer mon fils Enee de l'impetucfité des vents, vagues, 8t autres dangers, efquels il fut tant au fiege de Troye, que depuis : fi mes pleurs pour la mort de mon Adonis te murent à compafTion : la iufte douleur, que i'ay pour l'iniure faite à mon fils Amour, te deura faire auoir pitié de moy, le dirois que c'eft, fi les larmes ne m'empefchoient. Mais regarde mon fils en quel eflat il eft, & tu connoitras pourquoy ie me pleins.
IVPITER.
Ma chère fille, que gaignes tu auec ces pleintes me prouoquer à larmes? Ne fcez tu l'amour que ie t'ay
DEBAT DE FOLie ET DAMOVR. 2}
portée de toute mémoire? As tu défiance, ou que ie ne te veuille fecourir, ou que ie ne puifle?
VENVS.
Eftant la plus afligee mère du monde, ie ne puis parler, que comme les afligees. Encore que vous m'ayez tant montré de faueur & d'amitié, fi efl ce que ie n'ofe vous fuplier, que de ce que facilement vous otroiriez au plus eftrange de la terre. le vous demande iuflice, & vengeance de la plus malheureufe femme qui fuft iamais, qui m'a mis mon fîis Cupidon en tel ordre que voyez. C'efl Folie, la plus outrageufe Furie qui onques fut es Enfers.
IVPITER.
Folie ! ha elle efté fi hardie d'atenter à ce, qui plus vous eftoit cher? Croyez que fi elle vous ha fait tort, que telle punicion en fera faite, qu'elle fera exemplaire. le penfoy qu'il n'y uft plus débats & noifes que entre les hommes : mais fi cette outrecuidee ha fait quelque defordre fi près de ma perfonne, il lui fera cher vendu. Toutefois il la faut ouir, à fin qu'elle ne fe puifTe pleindre. Car encore que ie puiffe fauoir de moymefme la vérité du fait, fi ne véus ie point mettre en auant cette coutume, qui pourroit tourner à confequence, de condamner une perfonne fans l'ouir. Pource, que Folie foit apelee.
FOLIE
Haut & fouuerein lupiter, me voici prefte à refpondre
à tout ce qu'Amour me voudra demander. Toutefois i'ay une requefte à te faire. Pource que ie fay que de premier bond la plus part de ces ieunes Dieus feront du coté d'Amour, & pourront faire trouuer ma caufe mauuaife en' m'interrompent, & ayder celle d'Amour accompagnant fon parler de douces acclamacions : ie te fuplie qu'il y ait quelcun des Dieus qui parle pour moy, & quelque autre pour Amour : à fin que la qualité des perfonnes ne foit plus tôt confideree, que la vérité du fait. Et pource que ie crein ne trouuer aucun, qui, de peur d'eftre apelé fol, ou ami de Folie, veuille parler pour moy : ie te fuplie commander à quelcun de me prendre en fa garde & proteccion.
IVPITER.
Demande qui tu voudras, & ie le chargeray de parler pour toy.
FOLIE, le te fuplie donq que Mercure en ait la charge. Car combien qu'il foit des grans amis de Venus, fi fuis ie feure, que s'il entreprent parler pour moy, il n'oublira rien qui férue à ma caufe.
IVPITER.
Mercure, il ne faut iamais refufer de porter parole pour un miferable 8t afligé : Car ou tu le mettras hors de peine, &. fera ta louenge plus grande, d'autant qu'auras moins ù de regard aus faueurs U richeffes, qu'à la iuflice &. droit d'un poure homme : ou ta prière
ne lui feruira de rien, & néanmoins ta pitié, bonté & diligence, feront recommandées. A cette caufe tu ne dois diferer ce que cette poure afligee te demande : Et ainfi ie veus 84 commande que tu le faces.