‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 2)Chapitre 121 sur 180 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

de cette sorte d'exaltation mélancolique, poussée quelquefois jusqu'au plus déplorable vertige, lorsqu'elle devient contagieuse parmi les multitudes épouvantées.

Pour voir une telle image, le relief dune telle situation, considérez l'état où se trouve réduite la capitale de deux passés. Rome va être envahie par la solitude comme Jérusalem. La ville que l'on nomme encore la ville éternelle aurait-elle accompli toutes ses destinées? Deux sceptres différents ont été remis entre ses mains. L'un est brisé depuis bien des siècles, l'autre échappe aux mains de cette reine des nations. Un air malfaisant s'avance sur elle comme les sables du désert sur Palmyre- L'homme cesse d'y lutter de cette lutte opiniâtre que j'ai voulu peindre dans un des livres d'Orphée ^ et cette lutte est une des conditions auxquelles la terre lui a été donnée. La Genèse le dit.* Rome a vu périr successivement et la civilisation de sa forte république, et celle de son grand empire qui pesait sur l'univers, et celle du moyen âge qu'elle seule a pu dompter. Une circonstance peut sauver Rome d'une destruction complète , et empêcher que la basilique de Saint-Pierre ne devienne bientôl||| l'asile de reptiles immondes, d'oiseaux effrayants;

il faudrait que la terrible charrue des révolutiœis , après avoir retourné le sol £écoud delltalie, remuât encore profondément cette terre de plusieurs âges de volcans.

Oui, j'en ai la conviction intime, il y a dans cette vieille Italie tous les éléments nobles et généreux qui peuvent produire un grand peuple.

Vienne le moment où elle pourra s'affranchir du joug si profondément démoralisateur de l'étranger! Il y a long-temps qu'on l'a dit, puisque c'est à propos des projets de Henri IV : C'est être le maiti*e des Italiens que de leur rendre la liberté.

Voyez un autre spectacle digne de votre attention. Dans ces derniers temps, un nouveau Titan, confiné au milieu des vastes mers, est mort seul sur un rocher. Celui-ci a voulu faire autrement que Prométhée. Prométhée, c'est le génie civilisateur, le génie du progrès et de l'avancement, enchaîné par la tiestinée inq^orable. Bonaparte, c^est le génie égoïste, qui veut que le monde entier soit employé à élever le piédestal de sa statue isolée; et cette statue isolée a eu le sort du fameux colosse à la tète d'or et aux pieds d'argile. Bona- ^llparte trouva beau de combattre la civilisation avec les armes fournies par elle-même. Il voulut faire

rétrog^rader les sociétés humaines dont il était le plus éclatant produit. Bonaparte à légué au monde cet esprit de retardement qui ne meurt jamais , contre lequel Thomme doit perpétueilemént'lcbmbattre, sans prendre aucun repos, comme il doit perpétuellement combattre contre les forces de la nature, et toujours sans prendre aucun repos^ Sitôt qu'un homme se décourage dans les épreuves de l'initiation , il s afiFaisse dans sa propre misère, il se complaît dans son abrutissement , il cesse en quelque sorte d'être une créature humaine: il en est ainsi d'une nation.

Bonaparte ne fonda pas dans Tavenir, et le présent lui est échappé. Grande leçon! Il a disparu seul. Il a brillé un instant comme un météore étranger à notre système social. Nul peuple ne dit : C'est sa pensée sympathique qui nous gouverne.

Les souverains n'ont secoué le joug de Bonaparte qu'en affranchissant les peuples, ou en promettant de les affranchir, ou enfin en. reconnaissant l'émancipation de ceux qui s'étaient trouvés dans des circonstances telles, qu'ils s'étaient affranchis par le fait. Les peuples ont plus qu'on ne croit l'instinct de la conservation , mais c'est toujours par la voie de la liberté. L'ordre est un besoin des peuples, et ils ne peuvent manquer de satisfaire à ce besoin ^ lorsqu'on les laisse accoinplir une révolution de-

venue nécessaire , sans la contrarier en ce qu'elle a d'utile et de bon. Les princes ne savent pas prévenir une révolution y parcequils ont perdu la faculté d'instituer. Voyons -nous en effet à présent des princes feire des peuples? N'oublions pas ceci pour la suite; il n'est pas temps encore de s arrêter sur cette considération, qui est cependant d'une si grande importance.

Reportons notre pensée sur les circonstances qui ont servi à l'afFranchissement graduel des peuples modernes. Le bienfait des croisades fut loin d'être prévu; mais les communes étaient fondées, et le bienfait subsista : d'ailleurs les classes privilégiées donnaient trop d'iriquiétude au pouvoir. Bonaparte une fois renversé, le bienfait n'a pas subsisté^ parceque rien n'a été fondé. Les souverains de l'Europe ne parviendront à civiliser l'Asie qu'en affrancbissant leurs propres peuples.

Depuis l'émancipation par le christianisme, le^ génie de rayancemerUe^t disséminé dans le monde; mais il y est répandu parmi une multitude qui est désarmée. Le génie du retardement, au contraire, est concentré dans le petit nombre, mais dans le petit nombre armé de la puissance sociale , de la force d'organisation. A l'origine dçs sociétés humai-

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