TOME I I
riiifiiii, au lieu de rester fixe dans la sphère étroite et funeste du fini.
Tels sont les termes de faccusation : eomme elle est très grave, sur-tout aujourd'hui que la théorie brillante de Finfini s est fait au milieu de nous un si éloquent interprète , je dois mettre quelque prix à me disculper.
Une première remar([ue va jeter un jour décisif sur toutes les questions de ce genre.
Il me paraît évident que la révélation et finfini sont deux mots différents pour exprimer une même chose: religieusement et historiquement, c'est la révélation ; philosophiquement et idéalement, c'est l'infini.
L'accusation portait donc à faux : je ne m'étais point perdu dans le fini ; s'il est une préoccupation qui m'ait dominé , c'est bien plutôt la préoccupation religieuse.
J'avais fait assez d efforts pour ne pas sortir de la thèse spéculative et purement philosophique; mes efforts avaient été complètement inutiles. Le philosophe ignoré qui me gourmandait n'a pu luimême m'offrir le moyen de dégager linconnue ; c'est qu en effet cela n'était pas possible : Ancillon y avait échoué.
Si depuis j'ai été porté dans la sphère libre et indépendante de l'infini , c'est par mes études sur les
ADDITIOIN AU CHAPITRE X. 871
orijoines de la langue latine; en d'autres termes, par le sentiment des déductions historiques. Encore là fallait-il aboutir à la révélation, qui est toujours la grande inconnue, le dernier résultat de toutes les éliminations.
Par tout ce qui a été dit plus haut, il est facile de comprendre que Finfini, ou le spontané, ou rintuition, ou la forme primitive de l'intelligence humaine, ou la parole, sont ce que j'appelais la révélation.
p Les vieux monuments de la langue latine , sous ce rapport, nous raconteront, plus tard, comme la Bible.
J'en ai l'intime conviction, toute étude approfondie et consciencieuse d'une langue ancienne, n'importe laquelle, sera toujours adéquate à la tradition générale.
Ainsi donc, en changeant de route, en prenant un autre guide, je suis arrivé au même lieu. Mon expérience devrait enseigner à commencer par perfectionner sa faculté d'intuition pour l'appliquer ensuite à une langue particulière, puis, de là, conclure pour toute langue, pour l'institution de la parole, identique à l'homme social et à l'homme individuel.
Maintenant je dois aborder une autre question , qui me fut faite par le même philosophe. J'avais signalé, toujours dans cet ordre d'idées, un phé-
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nomêne que je croyais être le caractère métaphysique, le si^ne le plus énergique de l'époque actuelle, de Tâge où nous sommes de lesprit humain. A mesure que nous avançons dans la civilisation, à mesure que notre éducation sociale se perfectionne, en un mot à mesure que le genre humain se développe, la pensée va s affranchissant , de plus en plus , des liens de la parole : tel est , en effet , le résumé de ma théorie de la révélation du langage. Il est de mon devoir de présenter , dans toute sa sévérité , Tobjection de mon antagoniste. Je me servirai de ses propres expressions; seulement je les condenserai un peu, pour quelles tiennent moins de place.
« Plus la civilisation se perfectionne , plus la pensée devient esclave des signes oraux et vocaux , c'est-à-dire de la parole, moins nous avons de pensées sans employer cet ordre de signes : les signes oraux sont tout pour nous ; nous finissons par ne plus évoquer les idées (les rapports rendus
< concrets et fixés), et par ne plus opérer le rappel
< des images et des sentiments qu'avec le secours de
< ces signes.
« Dans l'origine , les mots ont tous été imitatifs
< ou analogiques , et destinés à peindre ou à rappeler c une relation physique. Par une transformation
< opérée en vertu des lois merveilleuses de Fana-
« logie , Ton s'est servi de ces mêmes sons vocaux « pour représenter soit nos perceptions intellec- '< tuelles, soit les rapports intellectuels, les volontés, « les actes de l'esprit , que faisaient naître nos sensa- « tions et nos besoins. L'abbé Morellet, dans son " Traité de l'imitation musicale, a parfaitement dé- « veloppé la marche de l'esprit humain dans l'em- « ploi de ces modes analogiques.
" Tant que l'on conserve , comme cela a lieu dans « les langues primitives, la double intelligence du « sens physique et de son analogie avec le sens in- <i tellectuel, les mots restent des peintures à double " fonction ; les langues sont figurées et poétiques. »' Avant la création de ces mots , ou pendant les dif- " férentes époques successives du perfectionnement « de la parole , on pense souvent avec des images ; un « grand nombre de perceptions de rapports a lieu , « et ces perceptions sont des idées , des pensées »' réelles , qui demeurent indépendantes de la pa- « rôle , faute de mots pour les rendre concrètes , les « fixer, les exprimer.
« Ce phénomène a dû se manifester chez les peu- " pies neufs , tout comme chez les autres peuples ; « c'est un phénomène analogue à celui que l'on '( peut supposer dans les enfants et dans les sourds- " muets. Mais à mesure que les mots se créent, que "les conjugaisons et les déclinaisons s'établissent,
"enfin que les formes (grammaticales s'organisent, " les idées, les pensées (liaisons d'idées), passent dans « le domaine de la parole, se fixent dans Tordre des " signes vocaux;
" Et la pensée devient , de plus en plus , dépen- " dante de la parole.
« La pensée alors n'est plus évoquée que par cette « nature de signes; la perception d'un rapport rap- " pelle immédiatement son signe oral représentatif; « et la perception et le signe se confondent ensem- « ble, sont simultanément perçus.
« En Europe, où nos langues ne sont que des < langues dérivées, la valeur des mots qui peignent «à-la-fois le rapport physique, ou l'être physique, K avec le rapport analogique intellectuel , s'est pres- « que totalement perdue. Cet événement avait eu '< lieu dans les langues primitives; mais il est bien « plus promptement survenu dans les langues dé- « rivées. Non seulement nous n'avons plus de pen- " sées sans qu'il s y lie des signes oraux simulta- « nément perçus avec elles , mais pour nous s'est *< évanoui dans l'ordre intellectuel le sentiment de « l'analogie physique du mot. »
Or cet événement que, dans une telle hypothèse, j aurais confondu avec celui que j'ai voulu signaler, c'est cet événement que j'aurais pris pour l'émancipation de la pensée des liens de la parole.
Si j'eusse dit, toujours dans cette hypothèse, que les mots ne sont plus l'expression nette, sijjnificative de nos idées, de nos perceptions de rapports intellectuels ; que l'analogie de ces rapports intellectuels avec les êtres physiques et les rapports physiques n'est plus sentie ; que le langage a cessé d'être figuré, pour former comme une classe de signes purement abstraits lorsqu'ils frappent notre entendement , j'aurais dit une grande vérité.
Ici, il faut être juste, la patience échapperait s'il ne s'agissait pas de répondre à un homme qui fut si éclairé, et que la religion de l'amitié prend sous sa sauvegarde; la patience échapperait, car cest encore l'événement que j'ai retracé, mais mal saisi, mal raconté, mal caractérisé. N'est-il pas évident que l'abstrait se dégage du concret, et que chacun est tenu de faire sa langue pour la conformer à sa pensée?
«D'ailleurs, ajoute mon contradicteur, quand on « reporte son attention sur les mots et les expressions « considérés en eux-mêmes , dans nos langues déri- « vées , f on parvient souvent et facilement à en « découvrir la nature physique et matérielle. Un «< ouvrage curieux serait le tableau de ces concor- " dances. De Brosses, Court de Gébelin, les étyumologistes, s'en sont quelquefois occupés; mais < nous ne possédons rien de complet ni de systé-
u matique sur cette partie de la métaphysique du «langage: on éclaircirait, par un pareil tableau, " d'une manière lumineuse, les recherches psycho- « logiques. »
Ce tableau, à mon avis, remplirait la lacune qui existe entre le président de Brosses et Court de Gébelin , mais laisserait subsister la lacune bien autrement importante qui resterait toujours entre ces deux grands grammairiens et Aristote, Kant et Ancillon.
Quoi qu'il en soit, celui qui, au sujet de l'institution du langage, m'accusait de m'être placé en dehors de la sphère de l'infini, en était bien plus éloigné qu'il ne le croyait. Et cependant il avait reconnu 1 absolu dans le moi de l'homme exprimant par le son un rapport entre l'être physique et l'être métaphysique , et faisant passer ce son émis à l'état de signe abstrait.
Comment se fait-il alors qu'il ait professé la formation successive de la parole, la coordination graduelle des éléments dont toutes les langues se composent? comme si l'intelligence humaine n'était pas tout d'une pièce ! comme si le moi humain n'était pas toujours et n'avait pas été toujours identique à lui-même!
Ceci néanmoins s'explique très bien. Celui qui se croyait l'antagoniste du fini plaçait l'infini dans
rhomme même. Ainsi l'homme aurait commencé par s'inventer; puis il aurait inventé le monde; puis il -aurait inventé Dieu. Mais alors il resterait toujours à trouver la lumière qui fit que l'homme put s'apercevoir une première fois; le moteur qui dut le porter inévitablement à sortir, une première fois aussi , de lui-même.
L'homme est progressif, et non successif.
Il y a gradation dans l'échelle animale, et même on ignore où elle commence ; il y a saut lorsqu'on arrive à l'homme: la Genèse consacre pour l'homme une création à part.
Chaque essence animale souvent y est désignée par un nom collectif, mais les individus en sont séparés; l'homme seul est un.
Il faut donc chercher la gradation intellectuelle de l'homme ,dans l'espèce humaine; cette gradation s'est manifestée dès lorigine : j'apporterai en preuve le système contenu dans la langue latine, où j'ai trouvé , ainsi qu'on le verra , le dogme enveloppé et simultané de la déchéance et de la réhabilitation ; ce dogme est le véritable lieu de l'infini pour l'espèce humaine.
Selon moi, prétendre faire commencer le langage par l'interjection et l'onomatopée, c'est comme prétendre faire commencer la religion par le fétichisme; encore serait-ce le fétichisme entendu dans
le sens que lui donnent les auteurs d'un pareil système; car le fétichisme, dans son véritable sens, n'est autre chose que la croyance en l'esprit enchaîné, par un lien magique, dans le signe grossier; et ce n est qu'ainsi que ce signe est pourvu de puissance.
Qui a mis dans les mots cette force logique , qui est à elle seule un destin?
Qui a conservé dans le verbe l'infinitif, qui est un aoriste général, et qui témoigne de l'infini, lieu primitif de toutes les langues?
Qui a fait que la langue latine, par exemple, contient toute une psychologie, tout un ordre social? Gomment se fait-il que cette psychologie soit une des expressions de l'Orient? Gomment se fait-il encore que cet ordre social nous soit révélé par des mots , et qu'il nous ait été si long-temps voilé par l'histoire? Un tel phénomène attirera souvent toute notre attention.
J'ai cité un exemple général, je vais citer un exemple particulier.
Le mot quelquefois ne signifie pas la chose, mais la chose oblige le mot à être vrai ; car il est dans sa nature d'être une expression vraie, ou destinée à devenir vraie. Ainsi le mot hostis des xii Tables désigne une sorte d'existence sans nom dans nos langues modernes : c'est lindividu frappé d une in-
capacité absolue d'entrer jamais dans la communion civile. Ensuite ce mot a signifié, selon les prop^rès de l'ordre social, étranger, hôte, ennemi. N est-il pas vrai que toutes ces diverses acceptions sont contenues et comme enveloppées dans l'acception primitive? n'est-il pas vrai que l'on trouverait toute une série de faits découlant du principe inconnu qui a produit ce mot?
L'histoire d'un grand nombre de mots serait aussi féconde en enseignements.
Je ne veux pas disséquer ce mot jusqu'au bout, mais je ne puis m'abstenir de remarquer que, soit M. Lévesque, en le comparant avec des mots de l'ancien slavon et de l'ancien grec, soit MM. Lennep etScheid, dans leur savant Etjmologicum, ont trouvé qu'il implique l'idée d'exclusion, d'expulsion. Je ne puis m'abstenir de remarquer sur-tout que ni les uns ni les autres n'avaient en vue d'expliquer le fameux texte des xii Tables. Cette confirmation de mes théories me paraît un fait assez considérable.
Il a été un temps où le mot faisait le sens, et un autre temps où le sens faisait le mot: voilà tout le problème de l'institution et de la génération du langage.
La lettre tue et l'esprit vivifie : c'est là toute la doctrine de l'affranchissement de la pensée.
38o ADDITION AU CHAPITRE X.
L Institut royal de France avait proposé pour sujet du prix qu'il devait adjuger en 182 5, « d'exa- " miner si l'absence de toute écriture , ou l'usage « soit de l'écriture hiéroglyphique ou idéographi- « que, soit de l'écriture alphabétique ou phonogra- «phique, ont eu quelque influence sur la fornia- " tion du langage chez les nations qui ont fait usage « de l'un ou de l'autre genre d écriture , ou qui ont " existé long-temps sans avoir aucune connaissance «< de l'art d'écrire; et, dans le cas où cette question » paraîtrait devoir être décidée affirmativement, de »' déterminer en quoi a consisté cette influence. »
La même question a été remise au concours en 1825 et 1826. Le concours de 1826 n'ayant pas répondu aux espérances de la commission chargée d'examiner les mémoires , le prix fut prorogé à 1 828 ; et de nouveaux développements furent ajoutés au programme, pour mieux expliquer les conditions du problème à résoudre.
J'ignore les termes du programme et des développements qui ont été jugés nécessaires; je sais seulement que le prix a été partagé entre M. le baron Massias et M. Schleyermacher, bibliothécaire à Darmstadt, et que ces deux concurrents ont donné chacun une solution différente. M. Massias fait imprimer son mémoire; M. Schleyermacher fera sans doute imprimer le sien.
J'avoue que j'ai besoin de connaître ces deux mémoires pour saisir la question proposée, qui sans doute a reçu son sens de celui que lui ont donné les deux concurrents couronnés.
M. Fabre d'Olivet a voulu montrer une langue dérivée tout entière du signe : c'est là l'objet de sn Grammaire hébraïque, publiée en i8i5.
M. Fabre d'Olivet est -il parvenu à asseoir une opinion aussi extraordinaire sur des bases incontestables? Pour expliquer comment il a pu prétendre à établir une telle opinion , comment il est arrivé à un tel résultat, il faudrait discuter ses idées sur les langues en général , sur la langue sacrée des Égyptiens en particulier, sur le génie hiérographique contenu, selon lui, dans l'hébreu; et je n'ai point assez de science, ni assez d'espace. Je n'ajouterai rien à ce que j'en ai dit plus haut, page 233. Ce qui me rappelle ce grand travail de M. Fabre d'Olivet, cest la question proposée par l'Institut , et sur-tout les termes dans lesquels elle est proposée.
M. Fabre d'Olivet avait dit ailleurs: « Il n'y a rien de conventionnel dans la parole. »
Oui; mais une loi existe, et il s'agit de savoir s*il est possible de la découvrir.
FIIS DE l'addition AU CHAPITRE X.
ET
Omnia fata laborant
Si quidquam mutare velis. . . .
Luc, Phars. , VI.
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