‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 51 sur 60 · TOME II. 3o · texte numérisé non relu

TOME II. 3o

ments de regret sont comme Tamour du sol natal , et ne sont pas plus raisonnes que lui. Le Suisse n'échangerait pas ses montagnes contre les plus riantes vallées , contre les plaines les plus riches , contre les rives les plus fécondes des fleuves. Le Lapon aime à tourner autour des glaces du pôle, et il ne lui vient point dans la pensée de chercher un climat plus hospitalier. Les Gaulois, dit-on, refusèrent long-temps le hlé, aliment nouveau qui ne pouvait leur faire oublier le faîne du hêtre ou le gland du chêne. Le serf du Jura ne voulait point du bienfait de Témancipation , qui lui était présenté par le plus vertueux des monarques. Alors on entend ce cri retentir parmi les tribus : « Di- « rons-nous aux ossements de nos pères : Ossements « de nos pères, levez- vous et marchez avec nous? » Ah ! ne méprisons point cette religion des souvenirs qui va si bien au cœur de l'homme ! Mais le temps dédaigne toutes ces affections fondées sur l'intérêt ou l'habitude , fondées sur les plus nobles qualités de l'être moral. Il faut que la société marche dans l'accomplissement de ses destinées; il faut même qu elle y marche au travers du sang et des larmes, si cela est nécessaire. Dieu n'a pas donné la société à l'homme comme un lieu de repos, comme une tente au milieu du désert , comme un oasis parmi les sables qui ressemblent à une mer orageuse.

Il me resterait, mon fils, à vous expliquer comment à une société nouvelle il faut de nouvelles traditions dans les sciences et dans les arts. L'esprit humain, à la voix de Descartes, a secoué le jou^ de lautorité. Bacon , qui ouvrit la route à Newton , introduisit dans l'étude des sciences une méthode pour écarter les obstacles et les préjugés, et pour rendre les routes accessibles au plus grand nombre. Notre littérature, qui ne fut point fondée sur nos propres origines, demandait depuis long-temps à secouer le joug délimitation qui lui fut imposé, et qu'elle ne portait plus volontairement. L'égaUté s'est introduite dans les domaines de l'intelligence et de l'imagination. Moins d'hommes ont des facultés immenses, parceque plus d'hommes ont des facultés dont ils peuvent user. La renommée n'a point assez de places pour tous ceux qiii sont appelés à ses solennités; et l'on pourrait presque dire des domaines de la gloire ce que Bossuet disait des domaines de la mort. Gésar n'oserait plus gourmander ses Soldats indociles avec des mots tels que ceux-ci: Hûmànum paucis vivit genus. Les muses devenues plébéiennes célèbrent les actions des simples particuliers, au lieu de ne consacrer à la mémoire, comme autrefois, que les noms des grands de la terre. Les arts sont au service de tous, et ne dédaignent pas de décorer Thabitation du plus simple

citoyen. Les sentiments de 1 homme sont toujours l'apanage de la poésie ; mais il suffit de les éprouver pour qu'ils puissent être peints : l'intérêt se puise dans la situation, au lieu de se puiser dans le ran(>. Il n'est plus nécessaire d'être un demi-dieu pour monter le navire Argo; il n'est plus nécessaire d'être roi ou fils de roi pour manier la rame ou le g^ouvernail : tous peuvent prétendre à tout. L'avenir qui doit résulter d'un tel ordre de choses, si nouveau sur la terre, ne peut être entrevu.

Cependant, mon fils, je ne vous promets point le bonheur pour la société: ce grand développement des facultés de tous les hommes ne produit point le bonheur, car il en résulte le développement de courtes ambitions, de basses jalousies, de vanités ridicules. H y a long-temps qu'il a été dit : « La science est une grande affliction de l'esprit. » Ainsi la science s'étendant à toutes les classes rendra peut-être toutes les classes malheureuses. Moralistes, vous avez maintenant une mission nouvelle à remplir ; vous avez à montrer que la science n'élève point Ihomme, et qu'elle seule ne produit pas une amélioration réelle.

L'esprit de l'homme s applique avec autant de persévérance et de profondeur à de petites choses qu a de grandes. Qui sait combien de fois l'intelligence tout entière d'Archimède, de Newton, de

Leibnitz, fut employée à supputer oiseusement ou les poutres d un plancher, ou les g^outtes d'eau contenues dans un vase? Et ce calcul si pleinement vain et ridicule les absorbait autant que le problème de la couronne ou l'invention du binôme. Que cette vaste intelligence des plus beaux génies veuille embrasser un grain de sable ou se perdre dans les ellipses des planètes , il n'y a aucune différence : c'est toujours un abyme. Après cette vie, nous serons tout étonnés de ce que nous n'avons pas compris des choses qui seront alors pour nous si simples. Newton et le pâtre le plus ignorant seront sur le même niveau, sous le rapport intellectuel. C'est ainsi que nous nous jouons de nos jours avec les propositions d'Euclide ; c'est ainsi et bien plus encore , car aucune science ne voudra reconnaître de limite. Ce qui subsistera seul , ce sera le sentiment moral.

Ne peut-on pas conclure de là que tout est égal pour l'exercice de l'intelligence humaine, et qu'il n'y a ni grande ni petite conception de l'esprit? Qu'est-ce en effet que cette intelligence que le froissement d'un papier dérange , que le vol d'une mouche contre une vitre peut distraire des plus hautes méditations? Les destinées du monde seront-elles donc suspendues pendant le temps que cet homme puissant qu'on croit les tenir en ses mains sera in-

terrompu dans la série de ses pensées par le bourdonnement importun du plus vil insecte?

Ce qu'il y a de réel, c'est le sentiment moral. Rien ne dérange, rien ne distrait le sentiment moral : l'univers peut s'écrouler sur l'homme de bien. L'homme n'est ce qu'il est que par le sentiment moral. Ce qui continuera l'existence de l'homme après cette vie, c'est le sentiment moral.

Apprécions dès à présent à leur juste valeur l'esprit, le talent, l'intelligence: honorons le sentiment moral , puisque c'est par lui que nous sommes immortels.

Il y a quelque chose de factice dans la plupart des talents modernes. Ce quelque chose de factice ne fait que s'augmenter. Gela vient de ce que nous nous sommes , à l'origine , placés dans la sphère de l'imitation. Il faut que nous nous hâtions d'en sortir.

Les lettres, il faut l'avouer, sont bien loin encore d'être au niveau de la société. Les Romains abandonnaient la pratique des arts, et même les études littéraires , aux esclaves et aux affranchis ; ce n'est que très tard que les ingénus ont ambitionné à leur tour ce genre de distinction. Le langage des muses de l'OEnotrie ou du vieux Latium était inconnu dans la ville des Scipion et des Auguste. Voilà pourquoi les Romains n'ont eu, ainsi que

nous, qu'une littérature crimitation , c est-à-dire une littérature qui netait pas fondée sur leurs propres origines. La guerre ou les affaires publiques furent seules dignes d'occuper Fesprit de ces maîtres du monde ; et les esclaves et les affranchis ne pouvaient pas entrer par la pensée dans un ordre social auquel ils étaient étrangers. Ce qui s'est passé ailleurs est analogue à ceci. Les citoyens de notre ancien ordre de choses, ceux qui composaient la classe privilégiée, ceux enfin qui avaient véritablement une patrie , dédaignèrent long-temps toutes les cultures de l'esprit et de l'imagination. Ainsi ceux-là seuls qui jouissaient des bienfaits de la société ne se mirent point en état de nous donner une littérature nationale; les autres ne pouvaient nous la donner. Les hommes aiment les distinctions; sitôt qu'ils en ont une naturelle par la naissance, ils sont trop disposés à n'en point chercher d'autre, ou à n'en chercher que dans les devoirs qui leur sont imposés par la naissance. D'ailleurs les lettres et les arts sont une décoration de la société, dont elle ne sent le besoin que lorsqu'elle est arrivée à un état fixe et stable.

La situation actuelle nous offrirait quelques remarques assez curieuses , si nous voulions entrer dans de plus grands détails; mais il faut se borner.

Chez les anciens, les talents dépourvus du sen-

tiinent moral ne craignaient pas de s'en montrer dépourvus : ils restaient naturels. Cela est arrivé rarement, mais enfin cela est arrivé. Aussi, parmi eux, l'expression du sentiment moral est toujours vraie, et par conséquent douée d'ascendant sur les autres. La puissance de fascination était inconnue; et la magistrature du pénie était toujours une magistrature bienfaisante.

Chez nous, nul talent n'ose se montrer sans le sentiment moral : ceux qui en sont dépourvus l'affectent et le simulent. Gela tient au factice de l'imitation, que nous venons de signaler, et au christianisme, qui a mis le sentiment moral dans la société, au lieu qu'auparavant il n'était que dans les individus. Dès-lors nul n'a osé paraître en manquer; mais l'expression n'en est point naïve, et elle ne retentit point dans le cœur de l'homme. Les anciens, qui étaient plus à l'aise dans leur croyance religieuse , n'avaient point à feindre. Il est juste aussi de remarquer que la conscience sociale, qui commençait à se former avant le christianisme, mais peu avant, avait déjà établi cette dissimulation c{ui ne trompe personne. Appien nous a conservé la formule des préambules placés à la tête des listes de proscription à Rome. Ce qu'il y a de singulier, ce sont les tournures qui sont données pour rendre ces actes , ou quelque chose de juste en soi , ou quel-

que chose de nécessaire. Les progrès de la société amènent ces sortes d'hypocrisies. Quoi qu'il en soit, celle que nous venons de signaler au sujet du sentiment moral est tout-à-fait la même que celle qui nous a déjà frappés dans l'expression du sentiment religieux. Beaucoup d hommes à présent, qui n'ont que les croyances générales de la société, croient devoir affecter les croyances spéciales des individus.

Telles sont, noble jeune homme, les raisons qui me font croire que la société va s'ouvrir des routes nouvelles. Il faut absolument qu'elle secoue l'imitation pour les lettres et pour les arts, comme elle doit secouer le factice pour les sentiments. La société ne peut marcher que dans la vérité, et elle n'y marche plus depuis long-temps. L'homme de l'ère qui vient de finir, aussi bien que l'homme de l'ère qui va commencer, mentent également. La société est plus morale que l'individu , parceque la société est plus vraie.

Mais, comme je vous l'ai déjà dit, noble jeune homme, je ne vous promets le bonheur ni pour la société, ni pour les individus. Au reste, et je suis ici dans vos généreux sentiments , dans vos sentiments désintéressés; au reste, mon fils, qu'importe le bonheur ou le malheur? Que l'homme collectif, l'être social, agrandisse son intelligence, améliore ses jours d'exil j mais que l'homme individuel , l'être

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