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Oeuvres de M. Ballanche

L'édition provisoire du premier volume de la Palingénésie sociale a été imprimée en 1827 chez M. Jules Didot aîné. Celle-ci est fort augmentée.

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Je veux exprimer ta grande pensée de mon siècle. Cette pensée dominante, profondément sympathique et religieuse, qui a reçu de Dieu même la mission auguste cf organiser le nouveau monde social, je veux la chercher dans toutes les sphères des diverses facultés humaines, dans tous les ordres de sentiments et didées; je

veux , si je puis , en signaler toutes les métamorphoses successives. J'en suivrai la trace, autant qu'il me sera donné de l'apercevoir, au travers des traditions et des événements , parmi toutes les régions de [intelligence et de [imagination, depuis la source reculée ou elle se cache dans le sein des origines jusqu'à [instant de complète évolution oii, pleinement développée dans les esprits dont elle est [ame et la vie, elle doit se révéler enfin par les plus éclatantes , les plus irrésistibles manifestations. Il faudra donc dire tantôt nos regrets, tantôt peut-être nos dédains, pour le passé; nos efforts généreux ou intéressés, harmoniques ou individuels, comme nos découragements , et même nos vaines révoltes, pour le présent; nos espérances quelquefois affermies, plus souvent incertaines et douteuses, pour [avenir. Oui, cette pensée intime, divinement assimilatrice , puise sa substance et sa force dans tout ce qui a été, dans tout ce qui est, dans tout ce qui doit être; et, par sa nature, elle tend à devenir [élément premier de toute civilisation, c est-à-dire une croyance.

Le présent, le passé, [avenir, relativement à la société en général, peuvent donc, à toutes les époques, et surtout aux époques de fin et de renouvellement, offrir le sujet de trois épopées réunies par une pensée unique , ancienne dans un ordre de choses et d idées, nouvelle dans un autre ordre, et néanmoins toujours identique et toujours homogène ; et ces trois épopées ainsi réunies

ne foîvneraient quune seule et vaste trilogie. C'est ce que fai entrepris pour la société actuelle ^ héritière ellemême de tant de sociétés antérieures , façonnée par tant d états préparatoires, et qui subit en ce moment la douloureuse épreuve dune immense transformation .

Le génie audacieux du Dante conçut un projet semblable à celui qui m'occupe. Pour peindre son siècle, il voyagea dans les trois mondes qui pour lui représentaient toute l'initiation du genre humain : telfut le sujet de son triple cantique, monument si extraordinaire de l'imagination la plus féconde et la plus puissante , tableau passionné^ énergique et sombre du m,oyen âge , dont le règne farouche expire à peine, sorte de cosmogonie sociale et poétique, qui a créé, dans toutes nos littératures modernes, ce qu'elles ont de spontané et d indépendant des imitations classiques.

Ainsi que le Dante, je veux visiter les lieux infréquentés de la foule, les lieux qu'habitent les intelligences, oh est le berceau mystérieux de toutes les destinées humaines. Mais je dois écarter de moi ces terribles évocations qui jettent l'épouvante dans les âmes : le moyen âge se retire avec ses rigueurs et ses servitudes; le christianisme, loi d'émancipation et de grâce, a conquis la sphère civile tout entière; l'initiation^ dépouillée de ses terreurs, de ses mythes redoutables , désormais sans doute sera douce et pacifique.

Les idées gouvernent les esprits avant de gouverner

/es corps : ces reines immortelles , que [œil ne peut voir^ dont le sceptre ne peut être brisé, régnent long-temps sur nous, à notre insu, car un temps s'ignore; et lorscpi elles viennent dans le monde réalisé se saisir de l'empire légitime qui leur appartient, elles restent encore, pour le plus grand nombre, obscurément enfouies au fond des choses. Cest pourquoi le spectacle du monde réalisé ne dit rien à ceux qui nont pas pénétré dans le monde des idées; Platon le savait bien.

Béatrix abaissa, en quelque soHe, les gloires célestes, afin de pouvoir y introduire un être doué de toutes les facultés de la poésie , mais en qui ces facultés éminentes étaient comprimées par des organes mortels; et, pour rendre accessibles les faits divins aux sens trop grossiers dun enfant de la terre, il a fallu les enfermer dans la forme admirable du symbole. Au reste, le symbole primitif, tel qu il fut à Corigine des choses, témoigne magnifquement des condescendances paternelles de la Providence divine à l'égard de sa faible créature.

S'il fut donné au Dante de se rendre [expression puissante de son temps, qui me donnera d'être [expression vraie du mien? qui rendra moins téméraire le projet que f ai formé? qui abaissera pour moi les gloires célestes? de qui tiendrai-je le rameau d'or de [initiation ^ qui me présentera les faits divins sous la forme accessible du symbole ? Toutefois le symbole actuel ne peut plus être le symbole primitif, les condescendances di-

vines devant changer selon les progrès du genre Im-

rnain.

Un artiste entouré d'une grande renommée, un sta- C<;;'v'> i^*^ tuairequi naguère jetait tant d'éclat sur la patrie illustre du Dante, et dont les chefs-d'œuvre de t antiquité avaient si souvent exalté la qracieuse imagination , un jour, ^ n pour la première fois , vit une femme qui fut pour lui ^p » comme une vive apparition de Béatrix. Plein de cette émotion religieuse que donne le génie, aussitôt il demande au marbre, toujours docile sous son ciseau, d'exprimer la soudaine inspiration de ce moment; et la Béatrix du Dante passa du vague domaine de la poésie dans le domaine réalisé des arts. Le sentiment qui réside dans cette physionomie harmonieuse, maintenant est devenu un type nouveau de beauté pure et virginale, qui à son tour inspire les artistes et les poètes.

Cette femme, dont je veux taire ici le nom, que je veux laisser voilée, comme fit le Dante, est douée de toutes les sympathies généreuses de ce temps. Elle a visité , avec le petit nombre, le lieu qu'habitent les intelligences : c'est dans ce lieu de paix immuable, d'inaltérable sécurité, quelle a contracté de nobles amitiés , ces amitiés qui ont rempli sa vie, qui, nées sous d'immortels auspices, sont également à l'abri du temps et de la mort, comme de toutes les vicissitudes humaines.

Je m'adresse donc à celle qui a été vue comme une vive apparition de Béatrix. Puisse-t-elle m'encourager

de son sourire, de ce sourire sérieux d'amour et de grâce, qui exprime à-la-fois la confiance et la pitié pour les peines de l'épreuve, pour les ennuis d'un exil qui doit finir; présage doux et serein, ou se lit dès à présent la certitude de nos espérances infinies, la grandeur de nos destinées définitives !

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Un savant laborieux et modeste, dont le nom est resté cher à toutes les âmes religieuses, et qui a été justement appelé le bramine de l'histoire naturelle, Charles Bonnet , a écrit un traité pour montrer comment, dès le temps même de son existence passagère, l'être mortel peut manifester en lui l'être immortel, comment l'être impérissable et incorruptible est contenu dans l'être corruptible et périssable; et, voulant que le titre seul du traité qu'il méditait représentât tout de suite l'idée de cette glorieuse évolution , de cette grande métamorphose de l'homme, il a cru devoir nommer son livre la Palingénésie philosophique.

Ce que Charles Bonnet a essayé pour Fhomme individuel, je l'ai tenté pour Ihomme collectif: l'ouvrage que j'imprime aujourd'hui a été écrit tout entier dans cette vue. Ainsi les divers essais dont il se compose, très distincts quoique très analogues entre eux, ont été inspirés par le même sentiment, celui de la sympathie sociale; ils sont dominés par

la même pensée générale, celle de la condition imposée à l'homme de vivre en société , de n'être que par elle; enfin ils sont également consacrés à retracer, sous des formes variées et quelquefois symboliques, la peinture de toute transformation des sociétés humaines.

L'homme, hors de la société, n'est, pour ainsi dire, qu'en puissance d'être; il n'est progressif et perfectible que par la société.

L'homme est destiné à lutter contre les forces de la nature , à les dompter, à les vaincre : si , durant cette lutte pénible, il veut prendre quelque repos, c'est lui qui est dompté, qui est vaincu; il cesse en quelque sorte d'être une créature intelligente et morale.

Cette lutte contre les forces de la nature est une épreuve et un emblème; le véritable combat, le combat définitif, est une lutte morale.

Enfin la providence de Dieu, qui n'a jamais cessé de veiller sur les destinées humaines , a voulu qu elles fussent une suite d'initiations mystérieuses et pénibles, pour qu'elles fussent méritoires comme foi et comme labeur.

Tels sont les principes dont je désire établir la conviction intime, affermir et fortifier le sentiment profond. En un mot, le haut domaine de la Providence sur les affaires humaines, sans que nous cessions d'agir dans une sphère de liberté ; l'empire de

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lois invariables régissant éternellement, aussi bien que le monde physique, le monde moral, et même le monde civil et politique ; le perfectionnement successif, l'épreuve selon les temps et les lieux, et toujours Fexpiation; l'homme se faisant lui-même, dans son activité sociale comme dans son activité individuelle: n'est-ce point ainsi que Ton peut caractériser la religion générale du genre humain , dont les dogmes plus ou moins formels, plus ou moins obscurcis, reposent dans toutes les croyances?

Ce n'est point là ce qu'on a voulu appeler la religion naturelle. La religion naturelle du déiste est une erreur analogue à celle du contrat primitif dans l'institution sociale.

Je prends toujours mon point de départ dans les traditions.

Platon, après avoir peint à sa manière l'origine des choses, dit qu'il est impossible d'expliquer cette origine et la nature de la cause, et qu'il faut s'en rapporter à ces hommes divins qui étaient plus près du commencement; alors il se saisit des cosmogonies traditionnelles. Lorsque Platon parle du système du monde, il se sert d'une expression qui revient à celle-ci, quelqu'un m'a dit. Ce quelqu'un est sans doute le personnage inconnu qui, pour lui, aussi bien que pour nous, est le représentant ou le dépositaire de toute tradition.

C'est une formule de ce genre, et l'analogie de

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certaines doctrines, qui donnèrent lieu, dans les premiers siècles de notre ère, à considérer Platon comme appartenant à un christianisme antérieur, préparatoire pour la gentilité. Au reste, les mythes et les systèmes indiens n'ont été inconnus ni à Pythagore ni à Platon ; cela est prouvé par leurs brillantes excursions vers un monde contemplatif, et par la nature de leurs symboles.

Sans doute il ne peut m être donné de dévoiler le plan de la Providence, son dessein sur la grande famille humaine; car ce plan est caché dans des profondeurs inaccessibles à nos yeux , et ce dessein ne nous sera complètement révélé qu'après cette vie; mais du moins il me sera permis de montrer qu'il y a un plan et un dessein. Ce que nous voyons nous racontera une partie de ce que nous ne voyons pas ; et toujours serons-nous autorisés à croire, de toutes nos forces religieuses les plus intimes, qu'une créature intelligente et morale ne peut être condamnée à subir une fin ignoble et misérable.

J'ai un autre but que je ne dois pas signaler d'avance ; le lecteur saura bien le découvrir : d'ailleurs il est des choses qui ne s'expriment point, qui se font sentir.

Ce but , qui est le plus réel de tous , qui marque le plus les besoins de la société actuelle en Europe , ce but sera manifesté à-la-fois par toutes les parties de cette composition successive, qui forment une sorte

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d'épopée cyclique, et dont les principales, celles pour qui les autres ont été faites, sont Orphée, la Faille des expiations, une Elégie.

Mais il ne me suffisait pas de réunir tant d'objets si divers, je voulais encore les comprendre tous dans l'expression d'un titre général qui caractérisât par lui-même une telle unité de sentiment, de pensée, de peinture; il me fallait donc un nom qui, en s'appliquant à l'homme collectif, contînt à-la-fois l'idée de mort, et l'idée de résurrection, ou de restitution de l'être; car, à moins de quelque grande catastrophe qui les abolisse à jamais, les sociétés humaines, malgré leurs changements de formes, conservent aussi leur individualité , la conscience de leur identité morale. Le titre de Palingénésie sociale s'offrait naturellement à moi; je l'ai adopté.

Servius attribue à Platon la doctrine de la métempsycose, et à Pythagore celle de la palingénésie. Ce témoignage unique, à mon avis, est assez singulier pour qu'il vaille la peine d'être remarqué. Il serait possible en effet , mais ce n'est pas ici le lieu , il serait possible de démontrer que la philosophie italique primitive , cette reine de toutes les philosophies élevées, cette admirable héritière des théosophies antiques et des mythographies cosmogoniques, fut fondée sur la palingénésie. Il paraîtrait que le dogme de la palingénésie est le même que celui de la métempsycose, l'un ésotérique, et l'autre exo-

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térique; ou plutôt que le second est une transformation du premier. Platon a jugé à propos de revêtir le second des couleurs de sa brillante imagination. Ce dogme sert d'enveloppe à une idée philosophique très ancienne quoiqu'elle n'appartienne point encore à la poésie primitive; c'est celle de la vie considérée comme une épreuve. Toutefois, il faut bien en faire ici la remarque , la poésie qui fut réellement primitive nous est absolument inconnue ; et plus tard nous chercherons s'il n'est pas possible d'en retrouver quelque trace. En un mot, la métempsycose est une extension du système des épreuves et des purifications , une transformation plus accessible à l'intelligence populaire.

En effet, sous un certain rapport, le genre humain pourrait être considéré comme le même individu passant par une suite de palingénésies.

Mais en remontant à l'origine , il fallait bien rencontrer le dogme un et identique de la déchéance et de la réhabilitation , ce dogme sévère et unanime qui explique la suite des destinées humaines, leur développement sous forme d'initiations successives, chaque initiation précédée d'une épreuve , et toute épreuve infligée comme expiation.

Le génie d'un peuple, c'est ce qui fait que ce peuple est lui, et non tel autre: un peuple aussi est en quelque sorte un individu ; il en est de même d'une race humaine.

Le génie dun peuple résulte d'un fait primitif, d'un fait mystérieux analogue à un fait cosmogonique; s'il y a quelque possibilité de le signaler, il y a impossibilité absolue de l'expliquer : dans tous les cas, ce fait primitif, caché dans le secret des origines, gouverne un peuple tout le temps de son existence, et même après qu'il a cessé d'exister comme peuple.

Le génie d'un peuple et le génie de sa langue sont choses identiques.

Les principes généraux des langues, les principes généraux des sociétés humaines sont également choses identiques.

La nature du patriciat romain , signalée avec soin dans une des parties de cet ouvrage, jettera, je l'espère, un jour nouveau et immense sur ce qu'il y a de plus primitif dans les sociétés humaines, dans l'essence, si j ose parler ainsi, des peuples et des races.

Toutefois il ne faut jamais perdre de vue ce qui a si souvent été affirmé dans le volume précédent, à savoir que la société fut imposée à l'homme, que rien par conséquent ne peut précéder linstitution sociale ; à savoir encore que le genre humain est un, que la langue humaine est une, et que ces deux unités sont inséparables, se posent réciproquement l'une l'autre.

Ainsi donc, quoique ma pensée, en apparence,

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