‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 4)Chapitre 135 sur 172 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

aussi générale que cela était possible dans le temps. Cicéron allume contre Verres tous les foudres de leloquence, parcequun citoyen romain avait été frappé de verges, et non point parceque c'était un homme à qui avait été infligé ce châtiment ignominieux. La plupart des peuples anciens n'ont eu aucun respect pour l'homme même; il fallait être ou Romain , ou Grec , ou libre , ou noble , etc. , et , comme a dit Aristote, le droit suppose [égalité. Gloire au christianisme!

J'ai développé ailleurs cette considération, que le sentiment de l'humanité est nouveau sur la terre , pris dans le sens général que nous avons signalé, c'est-à-dire pris dans son acception la plus simple. Gloire encore au christianisme! gloire à l'heureuse fécondité de ses principes bienfaisants !

Souvenons-nous des lois si dures de la guerre, des représailles, du despotisme odieux exercé sur les colonies par de cruelles métropoles ; souvenonsnous du régime atroce des esclaves... Ceux à qui l'on crevait les yeux pour qu'ils n'eussent pas de distraction en tournant la meule... Ceux que l'on enchaînait dans une loge pour être portiers, et qui devaient détacher les chiens dans le besoin, sans qu'ils eussent la faculté de se détacher euxmêmes : encore ces derniers étaient-ils choisis parmi les esclaves dont la fidélité était le plus éprouvée.

Si l'on eût proposé d'abolir de si exécrables coutumes , n aurait-on pas dit : Gomment ferons-nous moudre notre blé? comment serons- nous sûrs que nos portes seront bien gardées?.... Mon Dieu! n oublions pas le code Noir, peut-être le plus infâme de tous, le plus infâme sur-tout , parcequ'il a été fait par des peuples qui se disaient chrétiens ! On frémit de reporter sa pensée non seulement sur le sort qui leur était réservé , mais encore sur les moyens par lesquels ils étaient obtenus. La récolte de ce fatal produit , le trafic , le transport , l'emploi, tout était un phénomène de cruauté et de perversité... A-t-on assez long-temps versé le ridicule sur ceux qui imploraient l'abolition de la traite des nègres? a-t-on assez long-temps répété : Comment ferions-nous pour cultiver nos colonies?... Il ne faut pas tout dire ; car, encore à présent, on aurait besoin de couvrir sa face pour cacher sa honte.

Et cependant Dieu déposait au fond des vaisseaux négriers les germes d'un mal qui , sous le nom de fièvre jaune, venait de temps en temps jeter l'épouvante parmi nous.

Je citais tout-à-l'heure la loi romaine, relativement à la peine de mort. Avec de l'érudition , je . pourrais remonter plus haut. Sabacos, en Egypte, avait , dit-on , aboli la peine de mort. Un autre roi

fonda la Ville des Malfaiteurs. Je ne puis approuver ridée exprimée par une telle désignation. 11 faut que le droit d'asile soit complet. Ne flétrissez pas l'homme que vous voulez améliorer.

Dans les peines on regarde toujours l'utilité de la société; ne serait-il pas temps enfin, comme j'en ai déjà exprimé le désir, de compter pour quelque chose l'utilité du coupable lui-même, de ne pas l'exclure de toute confraternité humaine? Si cela est vrai, si cela est juste, comme je n'en doute point, il faut réclamer jusqu'à ce qu'elle soit obtenue; il faut réclamer avec persévérance, avec acharnement, l'abolition de toute peine qui entraîne un effet irrévocable après elle. Ne craignons pas de désoler l'impassibilité de ceux qui veulent continuer de supplier par le sang , par la torture , par la gêne, par les geôliers et les bourreaux. Non, ne nous lassons pas de le redire, non, il ne faut pas, autant qu'on le peut, placer le malheureux sous la loi absolue de l'irrévocable; il ne faut pas lui river les fers de son mauvais destin : c'est bien assez qu'il se place, par la triste direction de ses propres penchants , sous cette loi fatale , et que trop souvent il se ferme de plein gré tout chemin de retour. Laissons une place au repentir, à l'amélioration morale ; et , quelquefois encore , n'en doutez pas , cette place que vous croirez n'avoir accordée

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qu'à la possibilité du repentir pourra servir à réparer quelque erreur douloureuse.

Mais allons plus loin. Il est permis de douter de Futilité des peines ri|;oureuses, flétrissantes, en un mot, irrévocables; il est permis, dis-je, den douter, même dans l'intérêt de la société. H y a des faits nombreux, très extraordinaires, et fort attestés, qui établissent qu'à différentes époques, la vue des supplices a produit sur l'ima^o^ination d'un certain nombre de personnes l'effet de créer en elles le funeste besoin , le vertige amer, de se donner à leur tour en spectacle dans ces cruelles tragédies. Des sectaires, des mélancoliques, n'ont-ils pas cbercbé aussi, faute d'autre célébrité, la gloire d'une torture publique qu'ils avaient vu endurer avec une constance de martyr? Le supplice de Jean Gbâtel fit peut-être Ravaillac. Le coupable sait que dans nos lois actuelles il encourt la peine de mort : ne lui laissez donc pas la pensée du danger, pensée si souvent pleine d'attrait, et qui, même dans nos préjugés, pourrait si souvent ennoblir la révolte contre les lois.

L'application de la peine de mort produit le mal moral de porter à croire que le meurtre n'est pas mauvais en soi , mais selon la circonstance. La société s'élève dans l'échelle des idées morales , et elle en est parvenue à celle-ci , que le meurtre , hors le

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