TROISIÈME PARTIE
appuyée d'aucune croyance, qui est contraire à tous nos instincts actuels, que la force seule peut prolonger au-delà de son existence vraie. Il ny a plus de nobles que des individus et non des races , et ces individus nobles sont ceux qui s'élèvent au niveau du progrès social ; il n'y a plus de plébéiens que les individus en arrière de ce progrès. Nous rencontrerions encore ici la pensée des hiérarchies pythagoriciennes, si je ne venais pas d'expliquer la raison qui me porte à m'en occuper ailleurs plus spécialement. Qu'il me soit permis néanmoins d'ajouter à ce que je disais tout-à-l'heure, que le tort des pythagoriciens fut d'avoir voulu faire de leur institut philosophique une institution politique, et que ce fut là sans doute la cause de la funeste catastrophe dont je parlais.
Nul ne peut franchir malgré lui un grade dans Tinitiation humaine : tout avancement doit être consenti par celui à qui il est offert. Ce sera toujours ainsi, à mesure que la société fera des progrès adoptés par les uns, niés par les autres. C'est cela qui constitue en définitive le peuple vaincu et le peuple vainqueur : seulement la victoire a un autre signe que la puissance des armes. La force réelle finit toujours par être du côté de l'avenir, au lieu de rester du côté du passé ; c'est dans de tels temps que les dieux abandonnent le sénat décrépit de
3o8 PALINGÉNÉSIE SOCIALE.
Pompée, et se mettent, contre Gaton lui-même, avec le tribunal transformé de Gésar.
Que des peuples païens aient jadis, avant lere de Taffranchissement, fait la traite des esclaves sur les rives inhospitalières du Pont-Euxin, il faut bien le croire ; mais pourra-t-on croire que des peuples chrétiens l'aient faite si lon^o^-temps , sous la protection des lois, dans un monde qu'ils auraient dû vouloir civiliser, pour en trafiquer ainsi dans un monde dont ils avaient exterminé les races indi- {]fènes? Pourra-t-on croire sur-tout que ce détestable commerce ait survécu aux lois odieuses qui le régularisaient, qui du moins en réglaient les cruels procédés ?
Le système des castes na pu, sans inconvénient, chez les Indiens , passer de la forme religieuse dans la forme civile ; mais il n en est pas ainsi de l'égalité chrétienne, parceque le but de la Providence est que tous les hommes parviennent à la dignité humaine.
Il m'est souvent venu dans la pensée , et ceci expliquerait la raison de la vengeance divine sur un peuple , en dépouillant toutefois cette expression de ce que le langage ordinaire lui donne de passionné ; il m'est, dis-je, plus dune fois venu dans la pensée.
que si les Juifs n'eussent pas voulu rester superstitieusement attachés à leurs traditions , à la lettre de leurs livres, à la marque cruelle dans la chair, aux formes, aux pratiques, enfin à la loi gravée sur la pierre ; s'ils eussent consenti à recevoir l'adoption après la tutéle , s'ils eussent embrassé la doctrine de l'amour, ils n'auraient pas éprouvé la ruine épouvantable qui les priva de leur état social, qui les dépouilla pour toujours de leur rang parmi les nations, sans leur ôter leur individualité nationale, dont ils ont tant à souffrir. Ils voulurent périr malgré leurs vainqueurs.
Que la société ancienne entre dans la société nouvelle , c'est là son salut : qu'elle y entre avec ses dynasties, pour les conserver. Glovis abaissa sa tête sous la loi chrétienne, ses fiers sicambres l'imitèrent. De quoi s'agit-il à présent? d'un développement du christianisme, sous peine de périr.
Au reste, ne soyons pas étonnés s'il est des hommes qui se refusent à ce développement , qui ignorent la langue des vainqueurs nouveaux. E'apôtre du passé est venu ranimer leur foi aveugle, car ils sont, pour la plupart, hors détat de le comprendre. Mais qu'ils sachent une chose : les Juifs malheureux , qui ont péri par milliers et par centaines de milliers au siège de Jérusalem, furent des victimes déplorables, et ne furent pas des martyrs. Le nom de
3io PALINGÉNÉSIE SOCIALE.
martyr ne se donne qu'à celui qui meurt dans sa foi pour Tavenir. Tant que Ton reste attaché aux opinions qui ne sont plus, aux sentiments que Dieu lui-même a ôtés du milieu de la société, on est obligé de se réfugier dans Fabsurde. Lisez la vie de cet empereur si puissant, qui voulut, mais en vain, rétablir le polythéisme, en présence même du christianisme; il fut justement nommé l'apostat, parcequ'il avait apostasie l'avenir, après l'avoir compris. Tout le mysticisme, toute la théurgie, toutes les superstitions les plus tristes n'ont pu le sauver d'une flétrissure dont ses grandes qualités , dont ses vertus austères auraient dû cependant le garantir.
Quelques uns aussi de ceux qui ne peuvent être en sympathie qu'avec la société ancienne , la voyant perdue , croient que c'est la fin de toutes choses. Je m'explique fort bien une si funeste pensée. Les siècles nouveaux , comme nous l'avons déjà remarqué , ont toujours été accompagnés de ces sortes de terreurs.
Je ne serais point étonné si j'apprenais que, sur son lit de mort , il s'est trouvé un homme qui, au lieu de dire comme Ézéchias : Voilà que je vais mourir, a dit : Voilà que le monde va s'abymer dans le néant. Je le plaindrais , je ne me hâterais pas de le déclarer fou. Il y a quelque chose de si intime dans le sentiment de l'existence ! il y a tant de besoin de réa-