PREMIÈRE PARTIE. 3i
cent les petits carrés de terre où repose l'espérance précaire de Tannée.
Terrais donc au hasard , pendant qu'on était occupé, dans le bourg voisin, à réparer ma voiture. Heureusement, il était de très bonne heure, et j'espérais qu'avant la fin du jour, je pourrais continuer ma route. Accoutumé aux contrariétés , je supportais ce retard sans trop d'impatience.
Un voyageur n'est jamais complètement seul et délaissé. La patrie absente, la famille et les amis dont on est séparé, les contrées inconnues que l'on va parcourir : en voilà plus qu'il n'en faut pour peupler les déserts, et pour que l'imagination ne soit pas un instant oisive. Éloigné de ses habitudes , privé de ses affections , le voyageur passe en revue ses souvenirs et ses espérances : un peu de plaisir et beaucoup d'amertume se mêlent à tous ses rêves, car un voyage est comme une suite de rêves qui se succèdent; et la vie elle-même est-elle autre chose qu'un rêve plus ou moins douloureux?
J'étais ainsi absorbé dans des pensées vagues et sans objet, lorsque j'en fus distrait par un enfant qui vint à passer près de moi : au profond salut qu'il me fit, je conçus de suite la meilleure opinion du caractère et des mœurs des bonnes gens qui habitaient le village.
J'arrêtai l'enfant pour lui faire quelques ques-
3i4 L'HOMME SANS NOM.
tions auxquelles il répondit fort bien. Je lui demandai s'il savait à qui appartenait la petite maison isolée que je venais de remarquer.
« Oh ! oui , monsieur, me dit-il , c'est la maison du Régicide. »
«La maison du Régicide! m'écriai-je; et comment se nomme-t-il? »
« C'est là son vrai nom, répondit l'enfant; du moins c'est ainsi que tout le monde l'appelle. Quand on lui parle , on ne le nomme pas autrement ; mais on évite le plus qu'on peut de lui parler, car cela l'ennuie beaucoup. Il se contente de remercier et de répondre oui ou non. Il est cependant bien bon et bien poli, mais il est toujours triste; il n'aime qu'à être tout-à-fait seul. » J'écoutais l'enfant avec attention, sans l'interrompre, et il ajouta: « Ce pauvre homme a eu autrefois de grands chagrins; on raconte à son sujet des histoires que je ne puis pas encore comprendre, parcequejesuis trop jeune.»
« Le Régicide, me disais-je en moi-même; je voudrais bien voir et entretenir un instant l'être singulier qui n'est connu que sous un tel nom , et qui ne s'offense point de ce qu'on le lui donne. » L'enfant qui me voyait préoccupé et qui comprit mon désir, me dit : « Monsieur, voilà le Régicide qui sort de sa maison , et qui vient de ce côté. »
Je vis en effet le mystérieux personnage sortir