‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 151 sur 217 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

tous d'un philtre empoisonné qui allumait une fièvre de frénésie en même temps factice et vraie. Néanmoins la funèbre et sauvage éloquence de quelques uns, la vive conviction qui parfois éclatait dans leurs discours extravagants et sans mesure , tout en me faisant frémir, me subjuguaient moi-même malgré toute l'antipathie que j'opposais , et me plongeaient tout entier dans le bain mortel d'une funeste et délirante contagion. J'étais comme en proie à un rêve affreux d'où je ne pouvais m' arracher. L'ivresse des idées du siècle, breuvage peut-être trop généreux pour moi, m'avait dès long-temps dépouillé de ma raison sans me dépouiller de ma nature primitive, sans me dépouiller de mes premiers instincts. L'exagération des sentiments, l'immensité des pensées a je ne sais quoi qui étonne toujours les intelligences faibles, les cœurs mal affermis, et je trouvais beau d'immoler ses propres affections. Je me débattais contre la puissance du mal; souvent, hélas! je détestais et j'admirais. Mon Dieu ! mon Dieu ! quel théâtre pour le plus lâche et le plus simple des hommes! Que faisais-je au milieu de cette atmosphère de crimes, de sang, de larmes, de poignantes douleurs, de farouches vertus! Non, je n'étais à la hauteur ni de ces crimes étrangers à nos mœurs, ni de ces vertus transplantées de vive force, et qui n'étaient point acclimatées.

« Ne soyez point étonné, monsieur, si je me perds dans les discours que je vous tiens. Je voudrais vous transporter parmi les vagues furieuses qui battaient le vaisseau. Je voudrais vous faire participer à l'incohérence des idées qui nous remuaient dans tous les sens ; vous rendre témoin de notre trouble , de nos terreurs ; vous faire assister à ces orgies de dissolution, de mort, de vengeance. Je voudrais enfin vous rendre l'un de nous. Je voudrais sur-tout éviter d'arriver au moment fatal qui fit de moi un affreux parricide. Je voudrais à-la-fois vous cacher et vous découvrir mon ame , et implorer en même temps et votre pitié et votre mépris. Mais continuons.

«Je ne vous rappellerai point, monsieur, toutes les phases du procès de Louis XVI , toutes les questions qui furent agitées et résolues d'avance, pour marcher avec plus de certitude et de célérité au dénouement de ce drame terrible. La plupart d'entre nous, il faut le dire et vous le savez, avaient l'intention de sauver le monarque déchu ; mais ils ne craignirent pas de trahir leurs sentiments dans les délibérations préliminaires, et de se réunir à une majorité coupable ou égarée. Nous commençâmes par arracher à notre roi le manteau de son inviolabilité constitutionnelle , par le condamner avant de l'entendre, par lui refuser tout sursis, par violer

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