‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 5)Chapitre 160 sur 217 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Je voulus m approcher du Temple et voir ces tours funéhres où Louis XVI était enfermé avec la plus déplorable des familles. On vous a dit la scène déchirante des adieux; je n'ai point à vous la retracer, et je n'en serais pas digne. Jamais je nai pénétré dans ce sanctuaire de tous les malheurs et de toutes les vertus ; je voulus suivre la victime auguste ; je me mêlai à cette troupe morne et étonnée, qui se remuait par une consigne inconnue, et qui avait des armes à condition de ne s'en servir que contre elle-même. Peut-être, hélas! un petit nombre d'hommes de courage et dévoués eussent suffi pour délivrer le juste; mais je ne sais quelle puissance invincible enchaînait toutes les âmes généreuses, car ce n'est pas le sentiment du danger qui peut ainsi frapper d'immobilité un grand peuple. Peuple français, sans doute tu avais trop à expier pour que le sang innocent ne fût pas versé pour toi et en ton nom! Et lui, cet homme qui fut ton roi, qu avait-il mérité? Ah ! il avait mérité de ne plus habiter une terre désormais livrée à toutes les malédictions célestes. Dieu voulait Voter du milieu de nous avant d'achever de vider la coupe de la colère ; Dieu enfin voulait le faire sortir du monde, comme jadis les envoyés de Dieu firent sortir un autre juste d'une ville coupable qui allait périr dans un abyme de feu.

« Cette multitude armée , marchant avec ordre

35o L'HOMME SANS NOM.

autour et à la suite du char où reposait paisiblement celui qui attendait la couronne du martyr, cette multitude, impassible en apparence, gémissait avec amertume. J'ai vu des larmes couler sur la plupart des visages , mais ces larmes étaient aussitôt essuyées avec effroi. Il y avait dans tout cet appareil et dans tout cet ensemble , comme dans tous les esprits et au fond de tous les cœurs, l'étreinte de l'anathème et dune immense douleur. Ce îï était point une victime vulgaire qui allait être immolée ; la royauté apparaissait toujours : elle se manifestait jusque dans le soin que l'on mettait à l'effacer. On protégeait par les armes l'assassinat de celui qui, dans le temps où il était revêtu de la puissance, refusa de protéger au prix du sang son pouvoir, sa liberté, sa vie. Malgré leur audace , malgré leur feinte assurance , les hommes de la révolte s'effrayaient du coup dont le retentissement ébranlait le monde. Ils ne pouvaient être rassurés par le déploiement de toute cette force militaire. Avec ces cent mille soldats d'un jour, ils auraient porté la désolation dans tout un empire , et ces cent mille soldats suffisent à peine pour leur faire croire à l'impunité , et à la consommation du sacrifice. Il fut facile alors de reconnaître que le prestige de la puissance avait survécu a la puissance abattue; l'innocence si indignement outragée poussait un cri sourd qui était entendu de

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