DEUXIÈME PARTIE. 4o
qui a été versé, il n'y en a pas une seule goutte qui puisse s élever contre lui.
Ainsi donc jamais holocauste ne fut plus noble et plus pur; jamais vierge plus illustre et plus innocente ne paya de sa vie une plus grande rançon .
Le sentiment de l'humanité, en donnant à cette expression le sens le plus général , ce que Gicéron appelait humani generis caritas, est un sentiment tout-à-fait nouveau dans l'application. Il resta longtemps une théorie spéculative que les esprits distraits ou affirmatifs ne regardaient que comme un rêve(i). Fénélon, le premier, a cru que de la théorie on pouvait parvenir à la pratique. Considéré sous ce point de vue, le Télémaque a eu une très grande influence sur la société. Ce livre admirable qui n était destiné qu'à instruire les rois, a été adopté
(i) Si le Régicide eût développé son idée , il n'eût pas manqué de remarquer sans doute i° que les philosophes anciens, placés dans un milieu social où l'esclavage était admis, devaient toujours , sans l'exprimer , exclure de ce sentiment une portion de l'espèce humaine; i° que sous la loi chrétienne; qui rend tous les hommes frères, cette fraternité universelle fut, pendant plusieurs siècles, tout-à-fait circonscrite dans le seul domaine de la religion. Bien d'autres considérations se seraient offertes à lui.
4o4 L'HOMME SANS NOM.
par les peuples. Le sentiment nouveau , que je signale ici , et qui naissait en quelque sorte clans toutes les âmes généreuses, a eu ses apôtres intolérants, ses aveugles fanatiques, ses impatients propagateurs. Il en est résulté toutes les exagérations de nos philosophes du dix-huitième siècle. Il en est résulté la révolution : la conquête du sentiment de F humanité a coûté, comme toutes les autres conquêtes, du sang, des crimes, les attentats les plus inouïs. Les croisés ne souillèrent-ils pas quelquefois la sainte et noble guerre du tombeau de Jésus-Christ?
La société , lorsqu'une fois elle est parvenue à un certain degré de lumière , prend une marche plus rapide. Les progrès de l'intelligence aident à perfectionner le sentiment moral. Les exagérations passent; le bien qui a été fait reste. Les écrivains du siècle dernier devraient, à présent, être discutés dans cette pensée ; et alors on serait en état de connaître les services réels qui'ls peuvent avoir rendus à l'humanité.
Sans doute les grands écrivains exercent une très notable influence, mais c'est lorsqu'ils poussent les hommes dans le sens de la société , ou lorsqu'ils la devancent.