‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 109 sur 144 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

doit l'achever. Leducation privée doit donc finir, et l'éducation publique commencer à peu près entre huit et onze ans.

La société veut former l'homme pour son service, et tout l'homme, c'est-à-dire sa faculté pensante, sa faculté aimante, sa faculté agissante. « L'Egypte, » dit Bossuet, « n'oubliait » rien de ce qui peut polir Yesprit, ennoblir le cœur, et forti- » fier le corps. »

Mais l'homme n'a pas seulement des facultés, il a des passions, ou plutôt une passion, la source de toutes les autres : c'est la passion de dominer; et selon que l'homme est fort, d'esprit ou de corps, il cherche à dominer les autres par l'ascendant de son esprit, ou par celui de ses forces.

Cette passion est un ressort puissant, que l'éducation doit mettre en jeu, pour rendre l'homme capable de grands devoirs, en attendant que la religion puisse proposer un motif plus désintéressé à ses vertus.

Ici paraît toute l'insuffisance de l'éducation domestique. Si l'enfant est seul, comme il arrive souvent, l'instituteur ne peut employer le ressort de l'émulation. S'ils sont plusieurs enfants, il est forcé de le briser; car l'émulation entre frères dégénérerait en rivalité, produirait des divisions, et affaiblirait le respect que les plus jeunes doivent porter à l'aîné : d'ailleurs il ne peut y avoir de concurrence, ni par conséquent d'émulation entre frères, toujours inégaux en âge, et par là plus ou moins avancés dans leurs études.

L'éducation particulière rétrécit l'esprit, parce qu'elle élève un enfant au milieu des soins domestiques et des affaires personnelles; elle concentre les affections, parce que l'enfant ne voit que sa famille et ses parents; elle n'exerce pas assez le corps, parce que l'enfant, toujours seul, se promène plus qu'il ne se sert de ses forces.

Non-seulement l'éducation particulière est insuffisante pour former l'homme public, mais elle est dangereuse, parce que les parents exigeants, s'ils sont éclairés, admirateurs aveugles,

242 DE l'éducation commune et publique.

s'ils ne le sonl pas, voient trop, ou ne voient pas assez les imperfections de leurs enfants, et contractent ainsi, pour toute la vie, des préventions injustes, ou une mollesse déplorable.

Elle est dangereuse, parce que les enfants y apprennent ou y devinent tout ce qu'ils doivent ignorer, parce qu'elle place un enfant au milieu de petits intérêts et de petites passions : que s'il apprend à saluer avec grâce, à manger proprement, on le forme trop souvent à la vanité, à la curiosité, à l'humeur; on fait entrer dans les moyens d'éducation des observations critiques sur les personnes qu'il a accoutumé de voir, et on lui donne ainsi le goût de la médisance et du persifflage, toutes choses qui rétrécissent le moral, ou même le dépravent à un point qu'on ne saurait dire.

L'éducation particulière serait insuffisante et dangereuse, même quand on commencerait par faire l'éducation de toute la maison, maîtres et valets. Aussi ceux qui ont écrit sur l'éducation particulière veulent qu'on élève les enfants loin des villes, et exigent la perfection dans tous ceux qui les entourent et qui sont employés à leur instruction. Mais en conseillant aux parents de vaquer eux-mêmes à l'éducation de leurs enfants, ils supposent que les pères n'ont aucune fonction publique à exercer, et ils ne sentent pas que, si cette méthode était universellement répandue, les enfants seraient toujours élevés, et la société ne serait jamais servie; ils supposent encore que les parents auront une fortune assez considérable pour payer à grands frais d'habiles instituteurs, et fournir à la dépense des divers objets relatifs aux connaissances humaines qui entrent dans le plan de l'éducation publique, et qu'on ne trouve que dans les grands établissements; ils supposent enfin ce qui ne peut convenir qu'au particulier opulent, et ils proposent par conséquent ce qui ne peut être pratiqué que par un très-petit nombre de personnes.

11 faut donc une éducation publique pour disposer lc>

Page 1