‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 126 sur 144 · CHAPITRE Xi. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xi. I

On ne manquera pas de m'objecter qu'il y a des sujets qui ne réussissent pas dans l'éducation publique, et d'autres qui réussissent dans l'éducation domestique. D'abord je ne parle pas de l'éducation publique telle qu'elle existe aujourd'hui, puisque, de l'aveu du rapporteur au conseil d'État, cité plus haut, « elle est presque nulle partout, que la génération qui » vient de toucher à sa vingtième année est irrévocablement » sacrifiée à l'ignorance, que nos tribunaux, nos magistra- » tures, ne nous offrent que des élèves de nos anciennes uni- » versités, et qu'enfin le système d'éducation qu'on suit au- » jourd'hui est essentiellement mauvais. » Je ne parle pas de l'éducation domestique qu'on donne aujourd'hui, parce qu'elle est beaucoup meilleure depuis que les circonstances n'ont laissé que cette ressource à un grand nombre d'hommes habiles et vertueux; mais je parle des temps ordinaires, et alors que prouve l'objection? Il faut savoir ce qu'on entend par réussir dans l'éducation publique. L'éducation d'un jeune homme a réussi, si elle lui a donné les dispositions nécessaires à acquérir les connaissances de son état, et surtout à en pratiquer les vertus; car les vertus sont, dans les sciences qui tiennent à la morale et à la politique, les premières connaissances, et jamais dans ces sciences on n'a le cœur mauvais sans avoir l'esprit faux. Un sujet a réussi dans l'éducation privée, il aurait peut-être mieux réussi dans l'éducation publique; il n'a pas réussi dans un collège, il eût peut-être été pire à la maison: il en résulte qu'il y a des sujets que les hommes ne peuvent détériorer, et d'autres que l'instruction ne peut rendre meilleurs; il faut en conclure qu'il y a des hommes que la nature destine à être gouvernés, et d'autres qu'elle destine à gouverner, si ce n'est par l'autorité des places, du moins par celle de la raison et de l'exemple; car la nature, pour l'intérêt de la société, accorde toujours aux hommes instruits et vertueux l'autorité sur les autres, que leur âge ne leur donne pas encore, ou que le gouvernement leur refuse.

270 suite de l'éducation publique.

Au reste, il ne faut pas que l'administration prenne des programmes de collèges pour ses listes de promotion. Ces réputations naissantes ont besoin de 1 épreuve du temps et de l'expérience; ce sont les fleurs du printemps qui promettent, mais qui ne donnent pas toujours les fruits de l'automne.

Quand l'éducation des collèges est finie, alors commence l'éducation de la profession, qui complète l'instruction, et finit l'homme social. Le jeune homme qui veut s'adonner à la pratique de la peinture, de l'architecture, de la médecine, se forme auprès des grands peintres, des habiles architectes, des médecins célèbres; le jeune homme destiné à la fonction de juger, ou à celle de combattre, doit s'instruire auprès de ceux que l'âge et l'expérience ont formés à ces importantes fonctions, el il doit trouver des instituteurs dans tous ses anciens, bien loin de voir en eux des égaux, et quelquefois des inférieurs, comme il arrivait trop souvent dans les corps militaires, depuis les changements survenus à leur discipline, où l'ancienneté d'âge n'était pas assez respectée : innovation désastreuse, destructive de la société, qui a besoin de la sagesse des vieillards, pour diriger et modérer la force des jeunes gens.

Il ne faut donc pas que les institutions publiques soient en contradiction avec l'éducation publique, et que le jeune homme, en entrant dans le monde, y trouve un système tout nouveau de principes et de maximes d'où il puisse conclure que ses maîtres sont des imposteurs, ou que ses parents sont des hommes corrompus, ou qu'enfin il n'y a ni principes ni règle fixe, et que la conduite de chacun est livrée aux chances de ses besoins et au caprice de ses passions.

Je n'ai pas parlé des écoles militaires, parce que les véritables et seules écoles militaires doivent être les corps militaires, comme l'école du commerce est le comptoir, et l'école de l'aariculturc est la terre.

Page 1