DE CAMPO-FORMIO
ET DE LEUR RAPPORT AVEC LE SYSTÈME POLITIQUE DES PUISSANCES EUROPÉENNES, ET PARTICULDÈREMENT DE LA FRANCE.
«Un État ne cesse d'être agité, jusqu'à » ce que l'invincible nature ait repris » son empire. »
Contrat Social.
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Tout corps social que sa constitution et des raisons prises dans la nature des choses f appellent à l'existence, passe, ainsi que le corps humain, par un état d'enfance et d'accroissement, pour arriver à l'état de conservation et de vérilité. Son système de conduite politique doit être relatif à chacun de ces états de sa vie sociale, comme dans l'homme le régime doit être relatif aux différents âges de sa vie physique.
1 Je sais combien on abuse de ce mot nature, dont on fait un être, comme les anciens en faisaient un de leur fatum. La nature est l'ensemble des rapports et des lois des êtres, et elle suppose un auteur, comme loi suppose un législateur.
Cette tendance à s'étendre est commune, il est vrai, à toutes les sociétés, mais dans la collision universelle qui en résulte, les peuples institués par l'homme disparaissent ; les nations constituées par la nature, je veux dire celles qui obéissent aux lois naturelles des sociétés, se maintiennent, et les Etats grandissent jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à un point d'étendue et de population, qui leur donne assez de force propre et intrinsèque pour avoir en eux-mêmes le principe de leur conservation, quand une administration ferme et éclairée sait en développer les moyens.
Aujourd'hui que les connaissances militaires sont également répandues chez les nations civilisées, et que la manière de faire la guerre est uniforme, une nation trouve un terme à ses progrès dans les progrès des nations voisines; quelquesunes même ont, à leur extension, des limites fixées par la nature : mers, fleuves, montagnes, langues même, limites que l'ambition de leurs chefs dépasse quelquefois, mais au-delà desquelles elles ne font jamais d'établissement durable.
Il faut bien se garder de chercher ici une précision mathématique, et de demander, par exemple, où est la limite juste de l'Autriche et de la Prusse; car, outre que cette précision n'est pas applicable aux vérités sociales comme aux vérités géométriques, il suffit, pour établir la proposition que j'avance, que les grandes conquêtes soient désormais impossibles, et que les grands États se balancent réciproquement jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à un certain degré d'étendue, comme les gouvernements s'agitent jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à un certain état de constitution, sans que les hommes puissent fixer davantage le lieu ou s'arrêteront les progrès, que le temps où se fixera la constitution. Or, ce balancement réciproque de forces entre les États chrétiens, qui a commencé en Europe à Charlemagne, est surtout sensible depuis Charles-Quint. Il peut arriver encore qu'un État compense ce qui lui manque en étendue pour balancer la force d'un Etat voisin, avec
d'autres avantages naturels ou acquis. C'est ici la différence de l'état a ncien du monde à l'état moderne. Rome agissait contre tous les peuples; mais les autres peuples, trop inférieurs en connaissances, ne réagissaient pas contre elle, ou ne réagirent que lorsque son action fut épuisée; et comme leur résistance était purement passive, elle fut toujours surmontée, au lieu que les nations chrétiennes modernes, semblables en lumières et en civilisation, agissent et réagissent les unes contre les autres avec des forces qui tendent à devenir égales.
Une nation parvenue au terme marqué à ses progrès s'y fixe, surtout lorsqu'il est déterminé par des limites naturelles; elle est, pour ainsi dire, au repos; elle cesse d'être dangereuse pour les autres nations, parce qu'elle cesse d'être inquiète; elle n'a plus à attaquer, parce qu'elle n'a plus à acquérir : et si elle est encore exercée par la guerre, ou agitée par des dissensions intestines, effet inévitable des passions humaines, elle n'a plus à craindre d'être effacée, par la conquête, du rang des nations, à moins qu'elle ne recèle, comme la Pologne, dans des vices de constitution, un principe d'anéantissement.
Ainsi la nation espagnole, obéissant à un principe naturel d'expansion, a formé sa société de l'agrégation de plusieurs royaumes, la Grande-Bretagne de l'accession de trois pays, la France de la réunion de plusieurs souverainetés féodales ; l'Allemagne et l'Italie tendent à réunir, la première plutôt que la seconde, en un ou plusieurs grands corps, leurs membres morcelés, et le Portugal, quand il perdra ses colonies, rentrera dans l'Espagne, comme la Navarre, détachée de la France et de l'Espagne, s'est rejointe à l'une et à l'autre; comme la Hollande, séparée de la Gaule et de la Germanie, se partagera tôt ou tard entre toutes les deux.
Entre les nations chrétiennes qui sont séparées des autres par des limites naturelles et des langues particulières, il faut distinguer la France, l'Espagne, l'Italie, qui peut-être seraient II. 35
en Europe, aujourd'hui que les nations qui l'habitent ont fait de l'art de la guerre le plus savant des arts, comme une citadelle où la civilisation se retrancherait entre les mers et les montagnes, si jamais elle était menacée par un débordement de Tartares ; et qui sait si la France en particulier, depuis si longtemps le modèle des autres nations, fixée par la disposition des lieux à une quantité déterminée de force territoriale, n'e§t pas en Europe, pour ainsi dire, comme une mesure publique et commune sur laquelle, pour l'équilibre général de l'Europe et le repos du monde, doit se régler insensiblement la force territoriale des plus grands États?
La distinction des sociétés par nations, et des nations par la démarcation des territoires et la différence des langues, terme où s'arrêtent les grandes conquêtes et les grandes révolutions, entre dans les vues du pouvoir suprême, conservateur du genre humain ; car, outre que les progrès de l'homme social sont généralement en raison de la force des États, et que tout s'agrandit dans les grandes sociétés, plus les États sont puissants, moins dans leurs guerres il y a d'opposition entre les hommes, et plus ils respectent les droits des gens et de l'humanité. La guerre entre grandes pruissances est un exercice nécessaire à leurs forces; elle est, entre de petits États, un duel à outrance entre des passions : là elle se fait à force d'art, ici à force d'hommes. Les Français et les Russes s'aiment réciproquement, même en se faisant la guerre; les Florentins et les Pisans, les Vénitiens et les Génois se haïssaient même en pleine paix, et la guerre, qui est aujourd'hui un accident entre grandes nations, était l état habituel de la société dans ces temps déplorables où toute cité était une république et toute contrée un royaume.
Aucune société en Europe n'était douée d'une plus grande force d'expansion que la France, parce qu'aucuue n'avait, dans des lois plus naturelles, des principes de vie plus forts, ni dans sa position géographique des limites plus fixes.
La France, née dans la Belgique et sur les bords du Rhin, avait rapidement occupé tout le pays où elle devait s'établir, comme un habile ingénieur embrasse d'un coup d'œil tout ie terrain qu'il veut défendre. Mais dans cette société naissante et peu accoutumée à tant d'étendue, la loi naturelle de la succession indivisible ne s'était pas développée aussi tôt que la loi de la succession masculine. La France fut donc partagée en plusieurs États, et même ces belles provinces septentrionales qui avaient été le berceau de son enfance, et d'où, comme un géant, elle avait commencé sa course, furent postérieurement portées en dot dans la maison d'Autriche, et passèrent à la branche allemande, qui voulut même les incorporer à l'empire germanique.
Il fallut réunir au tronc ces rameaux séparés, et la France avança lentement et progressivement du midi au nord, comme elle avait, à l'origine de l'établissement, couru du nord au midi ; en sorte qu'elle a fini par la Belgique où elle avait pris naissance, et qu'après une révolution de quatorze siècles, le terme de la course a été le point du départ.
Louis XIV, que les étrangers accusèrent d'aspirer à la monarchie universelle, plutôt, dit Montesquieu, sur leurs craintes que sur leurs raisons, voulut, ce semble, poser lui-même une borne à l'accroissement ultérieur de la France par la triple enceinte de places fortes dont il l'entoura du côté du Rhin; mais la disposition à s'étendre au nord, naturelle à la France, a renversé cette barrière artificielle, ou même s'en est servie comme d'un point d'appui pour s'élancer en avant, et l'on dirait que la France n'est tombée dans cet accès de délire, qu'on peut appeler surhumain, que pour y puiser cette force prodigieuse devant qui l'univers s'est lu, et consommer en peu d'années l'ouvrage de son agrandissement.
C'est là que nous en sommes : la fièvre révolutionnaire s'est calmée quand elle n'a plus eu d'objet, et aux pouvoirs populaires qui détruisent, a succédé le pouvoir un qui réta-
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blit ou qui conserve, quand on sait en connaître la force et s'en servir avec sagesse.
Après ce court exposé, examinons quel était avant la révolution, et quel doit être depuis la révolution, le système politique de la France, et cherchons- en la raison dans la nature des choses, et non dans les dispositions variables et passagères des hommes.
La nation française, depuis son établissement dans les Gaules, s'agitait pour s'étendre d'un côté jusqu'aux Alpes, de l'autre jusqu'à l'Océan, au midi jusqu'à la mer Méditerranée et aux Pyrénées, au nord jusqu'au Rhin, borne ancienne des Gaules et de la Germanie; borne naturelle, puisqu'elle embrasse la Gaule entière (et même la Suisse, toujours partie des Gaules, sous une forme ou sous une autre), en s'appuyant d'une extrémité à la partie la plus inaccessible des Alpes, et de l'autre à l'Océan, et que dans ce long cours elle reçoit d'un côté toutes les rivières de la partie adjacente des Gaules, et de l'autre toutes celles de la partie adjacente de la Germanie.
Ce n'était pas une vaine ambition dans ces chefs, qui donnait à la France cette tendance à s'accroître; la nature même lui en faisait une loi, comme elle fait à tout être une loi d'acquérir la plus grande force possible d'être, parce que la France ainsi limitée se trouvait au plus haut point de la force défensive ou conservatrice d'un État, celui oà il a le plus de population disponible avec le moins de frontières attaquables.
Depuis que la France touchait aux Alpes, aux Pyrénées, aux deux mers, elle avait du diriger tous ses efforts vers la conquête ou l'incorporation des provinces situées au nord et sur le Rhin, et ses acquisitions sous ses deux derniers rois, Louis XIV et Louis XV, l'Alsace, la Flandre, la Franche- Comté, la Lorraine lui en avaient préparé les voies, et facilité les moyens.
La limite du Rhin n'est pas indifférente à la défense de la France du côté de L'Allemagne, non que le passage d'un fleuve
présente à la tactique moderne des difficultés insurmontables, mais parce qu'un fleuve qui borde une ligne de défense dans toute sa longueur, donne de grandes facilités pour en faire parcourir aux troupes les différentes parties, et aussi parce que l'inclinaison des rivières du nord et du nord-est de la France, qui toutes se rendent au Rhin, favorise le transport des hommes et des choses sur les points attaqués, en même temps que cette disposition des eaux ajoute aux difficultés d'une invasion de la part de l'ennemi, obligé, pour pénétrer dans les terres, d'en remonter le cours l.
Cet accroissement naturel de la France était prévu depuis longtemps par de bons esprits, même en Allemagne, et Leibnitz écrivait, il y a un siècle, à Ludolphe : « Je crains que la » France,réduisantsoussadominationtoutleRhin, neretranche » d'un seul coup la moitié du collège des électeurs, et que les » fondements de l'empire étant détruits, le corps lui-même ne » tombe en ruine. »
Peut-être aussi était il nécessaire, pour le maintien de la balance de l'Europe, que la société la plus forte par les avantages de sa position, par la juste proportion de ses parties, et leur parfaite correspondance, achevât de se constituer au midi, à l'instant que la société la plus puissante par l'étendue de ses États, forte à la fois de sa civilisation récente et de son ancienne barbarie, je veux dire la Russie, commençait à s'ébranler du nord, et à peser sur l'Europe.
La France, depuis trois siècles, ne pouvait donc plus s'accroître qu'aux dépens des États de l'empire, et des pays héréditaires de la maison d'Autriche.
La France était donc, par la nature même des choses, en état permanent, nécessaire même, d'opposition avec l'empire
1 Celte dernière réflexion est tirée des Considérations sur la guerre actuelle, par le général Mathieu Dumas, qui le premier a écrit sur la guerre d'une manière aussi large que les Français l'ont faite.
et l'Autriche, unique raison des longues et sanglantes rivalités des deux maisons, que tant d'écrivains, échos les uns des autres, ont attribuées à la jalousie personnelle et passagère de Fronçois Ier et de Charles Quint; motif frivole assurément, et sans aucune proportion avec son effet. D'ailleurs la politique de François Ier était si peu la politique de la France, que François Ier voulait se faire empereur et s'établir en Italie, lorsque le système naturel de la France voulait qu'il ne fut roi que de la France, et qu'il ne s'étendît que vers l'Allemagne.
Cette discordance, plus commune autrefois qu'aujourd'hui, entre le système politique des cabinets et le système des sociétés, c'est-à-dire entre le système de l'homme et celui de la nature, est la ruine d'un État quand elle se prolonge. La France en a fait une funeste expérience dans les guerres d'Italie, contraires à son système naturel, lorsque son gouvernement voulait y former un établissement, comme sous les Valois; mais qui sont rentrées dans ce système, lorsque les conquêtes faites au-delà des Alpes ont servi d'objets d'échange contre des provinces contiguës à la France, comme il est arrivé sous Louis XV et dans la guerre actuelle.
L'État le mieux gouverné dans ses relations extérieures, et qui à la longue a les succès les plus soutenus, et donc celui danslequel le système du cabinet est le plus constamment d'accord avec le système de l'État. On a cru longtemps que le cabinet de l'Europe qui, depuis longtemps, avait le moins dévié de son système naturel, était celui de Turin; car il faut prendre garde qu'une politique habile doit varier quelquefois dans son système accidentel pour rester toujours fidèle au système fondamental de l'Étal. Au reste, l'on ne doit jamais perdre de vue que, pour juger de la sagesse d'un système politique, il ne faut pas considérer l'État pendant la guerre, mais après la guerre, et quelquefois même après un intervalle de temps assez long pour que des événements préparés dans un temps aient pu se développer dans un autre, et parvenir à
leur maturité \ Cette réflexion est particulièrement applicable à un temps de révolution générale, pendant lequel on ne peut pas toujours juger le système des cabinets, ni môme reconnaître celui des États, parce qu'une révolution trouble momentanément la politique ordinaire, pour y établir ou y affermir les rapports naturels.
Le gouvernement français, rentré, depuis François Ier et vers le temps de Henri IV, dans le système naturel de la France, l'agrandissement sur les terres de la maison d'Autriche et de l'empire, croyait donc devoir naturellement s'allier avec les puissances qui désiraient l'affaiblissement de cette maison, et par cette raison, plutôt avec les princes protestants de la ligue germanique qu'avec les princes catholiques. D'ailleurs l'accroissement de la France devait principalement se faire aux dépens des États catholiques placés sur la rive gauche du Rhin.
Depuis Henri IV, la France a donc dirigé toutes ses démarches conformément à ce système d'opposition à la maison d'Autriche et l'empire.
Ce fut dans cette vue que François Ier, Henri IV, Richelieu, Mazarin firent alliance avec les princes allemands contre l'empereur, et avec la Porte Ottomane contre la maison d'Autriche. Il fallait un lien à ce faisceau de petits princes germaniques. La France effrayait ses propres alliés de son ambitieuse protection; catholique, et non possessionnée en Allemagne, elle était sans intérêt aux yeux des uns et sans qualité aux yeux de tous, pour s'immiscer dans leurs affaires politiques. Elle fut au fond du Nord chercher la Suède, puissance protestante et co-État de l'empire, qu'un zèle de secte et un homme, le plus grand roi de ces derniers temps, avaient jeté un moment hors
1 II a été souvent militairement utile d'occuper le Piémont ; mais ce pays ne fait point naturellement partie de la France. De là vient qu'il n'y avait jamais été réuni, quoiqu'il eut été souvent occupé.
de sa politique comme de ses limites, et qui, à lepoque du traité de Westphalie, encore toute brillante de ses succès dans la guerre de trente ans, s'était élevée à un degré de force, ou plutôt de considération, qu'elle n'a pu soutenir, parce qu'il portait sur la base ruineuse de principes populaires en politique comme en religion, et qu'il était hors de toute proportion avec ses moyens naturels.
Cette alliance de la France avec les ennemis de la maison d'Autriche, alliance qui se composait à la fois de sa propre force et de la faiblesse de ses alliés, les uns faibles par la position de leurs États, l'autre faible par son ignorance; celui-là acculé à la mer Baltique, et voisin du pôle; celui-ci enfoncé dans la mer ]Sk>ire, et à moitié hors de l'Europe, celte alliance, dis-je, devait à la longue porter des fruits amers pour la France elle-même, mettre tous ses alliés, l'un après l'autre, sous le joug autrichien, et donner ainsi à la maison d'Autriche une prépondérance de forces incompatible avec l'indépendance de ses voisins. Mais à la place de la Suède, déchue de la puissance pour avoir abusé de sa force, et trop occupée à se défendre ellemême de sa propre constitution pour s'occuper de celle du corps germanique, il s'éleva dans le sein même de l'empire, à la faveur des craintes réciproques de la France et de l'empereur, une puissance que fonda l'esprit militaire du père, que hâta le génie guerrier du fils, et qui opposa avec succès sa jeunesse audacieuse à la robuste vieillesse de la monarchie autrichienne.
Le traité de Westphalie, garant en apparence de la constitution germanique, y avait mis un germe de mort en y détruisant l'unité, sans laquelle il n'existait point de constitution, puisqu'il avait opposé la puissance des membres au pouvoir du chef, et la ligue protestante ou le corps évangélique à l'union des princes catholiques, dont le monarque autrichien était le protecteur.
Mais dès que la puissance prussienne se fut élevée dans
l'empire, plus forte que la Suède, et même à cette époque, à cause de sa constitution toute militaire et des talents de son chef, militairement plus forte que la France, il n'y eut plus en Allemagne que les formes extérieures d'une constitution; et si les publicistes de Ratisbonne la cherchèrent encore dans la Bulle d'or et les protocoles de leurs chancelleries, les hommes d'Etal de tous les pays ne virent plus une constitution là où ils voyaient deux pouvoirs égaux et bientôt rivaux, et ils purent prévoir dès-lors qu'un jour la Prusse voudrait balancer la maison d'Autriche et partager l'empire, et c'est ce qui est arrivé dans cette guerre, où l'on a vu la Prusse comprendre dans sa ligne de neutralité la moitié de l'Allemagne, la détacher de la maison d'Autriche et la couvrir de sa protection.
Cependant un intérêt commun, le désir d'abaisser la puissance de la maison d'Autriche, unit l'une à l'autre la France et la Prusse, qui, plus forte contre sa rivale que tout le corps germanique ensemble, et voisine de ses États héréditaires, lui porta les coups les plus sensibles, lui enleva même une de ses plus belles provinces, et donna pendant trente ans à l'Europe le brillant, mais trompeur spectacle d'un homme qui lutte avec son génie contre une puissante société.
Cependant les rapports de la France avec l'empire et l'Autriche n'étaient plus les mêmes. Son influence sur l'Allemagne avait baissé depuis l'élévation de la Prusse sur l'horizon politique, et la facilité de développer son système naturel d'accroissement sur la Belgique et l'Allemagne cisrhénane n'était plus aussi grande.
La France déterminée, trompée peut-être par une crainte héréditaire de la maison d'Autriche, et qui croyait toujours voir le fantôme de Charles-Quint dans ses successeurs affaiblis, s'était couverte, au traité de Westphalie, des princes allemands, des protestants surtout, contre la maison d'Autriche. Mais ces princes, protestants ou catholiques, ne voulaient pas plus l'agrandissement de la France que celui de sa rivale; et
placés par la France elle-même entre elle et l'Autriche, ils faisaient aussi équilibre à l'ambition de toutes deux. Cet équilibre de volonté, plutôt que de force, cause de toutes nos guerres et de tous leurs malheurs, n'avait pas arrêté les progrès de la France sous Louis XIV, tant qu'il n'y avait eu dans la balance que des États sans force, comme les électorats ou même la Hollande; mais lorsque la confédération germanique compta au nombre de ses membres une puissance telle que la Prusse, et surtout un roi tel que Frédéric, la France, affaiblie en même temps par une administration vacillante qui laissait crouler sous elle la base des anciennes mœurs et des anciennes lois, ne joua plus en Allemagne, et par conséquent en Europe, qu'un rôle secondaire. L'Europe vit avec étonnement le marquis de Brandebourg déclarer la guerre au roi de France, et les armes de la France déshonorées à Rosbach par un membre de cette même confédération, qu'elle avait élevée et soutenue à grands frais pour lui servir de rempart contre la maison d'Autriche. Alors la confédération germanique eut dans son sein un autre garant, ou plutôt un autre chef puissant et présent, et la France devint aussi étrangère au corps germanique que la Suède, parce qu'elle lui devint aussi inutile. Le développement du système naturel de la France, je veux dire son achèvement au nord, en fut contrarié; car la Prusse, qui, pour s'emparer de la Silésie, s'était servie de l'alliance de la France, la Prusse, co-Êtat de l'empire, n'aurait pas alors plus aidé la France à s'emparer des pays allemands, que le roi très-chrctien n'aurait, quoiqu'allié des Turcs, permis qu'ils soumissent l'Autriche à leur domination.
Mais c'était surtout la tendance de la France à s'étendre sur la Belgique qui était arrêtée ou suspendue par la Prusse.
Cette puissance, que des liens religieux, politiques et domestiques, unissaient à l'Angleterre, et surtout à la Hollande, n'avait garde de permettre la réunion de la Belgique à la France, réunion que ces deux puissances redoutaient plus que
tout autre événement. D'ailleurs la Hollande, où il n'y avait plus que de l'argent, ne pouvait se passer de la protection continuelle d'une grande puissance continentale, et la Prusse, en éloignant la France des Pays-Bas hollandais, se réservait exclusivement le droit de protéger un État qui a toujours si bien payé ses protecteurs. Enfin, la Prusse voyait sans peine, au moins jusqu'à une autre disposition de choses, les Pays- Bas entre les mains du chef de l'empire et de la maison d'Autriche, qu'ils affaiblissaient par leur éloignement, qu'ils exposaient, en cas de guerre, à une invasion prompte et facile; et ce ne fut que lorsque Joseph II annonça le projet de les abandonner, et qu'il en proposa au duc des Deux-Ponts l'échange contre la Bavière, que la Prusse conçut peut-être le projet de les réunir aux Provinces-Unies, pour en former un Etat à la maison d'Orange : du moins il serait difficile de donner un motif plus politique aux troubles qui se manifestèrent dans les pays de Liège et de Brabant, et auxquels il fut public en Europe que la cour de Berlin n'était pas étrangère.
Quoi qu'il en soit de ces mystères politiques, qui ne peuvent être rendus sensibles que par leurs effets, l'attention de la Prusse à ôter à la France toute influence sur les déterminations de la Hollande ne fut pas équivoque, et dans la guerre d'Amérique, où la partialité du conseil stathoudérien, en faveur de l'Angleterre, fut marquée d'une manière si fâcheuse pour les projets maritimes de la France, la Prusse se déclara hau tentent contre le parti français, et étouffa ou prévint les effets du ressentiment de la cour de Versailles par une invasion à force ouverte, mortifiante pour la France, dont elle révéla à l'Europe la nullité politique et militaire.
Cependant le gouvernement français se consumait en intrigues, et s'épuisait d'argent pour ajuster son ancienne politique avec ses nouveaux rapports, et il s'obstinait à suivre des routes où tout était contradiction et obstacle, au lieu d'entrer dans les nouvelles voies que les événements lui ouvraient.
Puissance monarchique, elle se faisait l'alliée publique ou secrète de tous les États populaires, et de tous ceux qui voulaient le devenir; puissance catholique, elle se faisait ralliée de toutes les puissances protestantes, et société civilisée, l'alliée d'un peuple barbare. Elle envoyait de l'argent en Suède, et la Suède, avec son pouvoir partagé et ses diètes vénales et factieuses, restait dominée par l'influence de la Russie. Elle envoyait des officiers en Pologne, et la Pologne, avec son pouvoir avili et sa noblesse ambitieuse, était démembrée à ses yeux, et partagée entre son ennemi et son allié. Elle envoyait des négociateurs en Hollande, et la Hollande, avec ses délibérations éternelles, n'en restait que plus asservie à l'Angleterre. Elle envoyait des ingénieurs en Turquie, et la Turquie, avec son ignorance, n'en restait que plus faible et plus barbare; et ce qui prouve combien le bel-esprit en France avait étouffé le bon sens, c'est qu'on n'y voyait pas que les connaissances perfectionnées sont le résultat de la civilisation, et non le moyen de la civilisation; qu'avant de faire des Turcs des tacticiens habiles, il fallait en faire des hommes civilisés, ce qui n'est pas pour un peuple l'ouvrage de la politique, encore moins de la philosophie, et qu'au lieu de leur envoyer des géomètres, il eût mieux valu sans doute leur envoyer des missionnaires. La France était partout par ses intrigues, elle n'était nulle part par sa force; et l'Autriche, qu'elle voulait abaisser, devenait toujours plus forte en Allemagne par l'affaiblissement de ses ennemis.
Dans cette alliance de la France avec les princes germaniques, les puissances du Nord et la Porte Ottomane, il n'y avait de lien commun qu'une crainte bien ou mal fondée de la maison d'Autriche; tout le reste, constitution politique et religieuse, système naturel des États, vues secrètes des chefs, tout était discordant ou même opposé, et ces corps dissemblables ne se touchaient que par des angles.
J'ai dit la religion, et l'on me permettra ici une digression
nécessaire. Si la religion n'entre pour rien dans le système politique des cabinets, elle entre pour tout dans le système naturel des sociétés, et jamais les hommes d'État ne doivent s'en occuper davantage que lorsque Jes administrateurs la comptent pour rien.
On n'a qu'à jeter les yeux sur l'Europe, et réfléchir à l'union naturelle qu'ont entre eux deux systèmes fondés également sur la nature de l'homme, dont l'un règle ses volontés, et l'autre règle ses actions, pour se convaincre de l'influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre la religion et le gouvernement. Le catholicisme s'allie naturellement à l'unité du pouvoir politique, parce qu'il est un aussi, et le protestantisme penche vers la démocratie, parce qu'il est populaire comme elle, et qu'il établit dans l'Église l'autorité des fidèles, comme la démocratie établit dans l'État l'autorité des sujets ou la souveraineté; car c'est le presbytéranisme qui, le premier, en a fait un dogme politique '. Le presbytéranisme est donc une démocratie religieuse, et la démocratie un presbytéranisme politique; et c'est précisément ce qui a fait naître dans toute l'Europe, tantôt la réformation au sein de la démocratie, et tantôt la démocratie au sein de la réformation.
En Angleterre, la constitution religieuse est mixte de catholicisme et de calvinisme, comme la constitution politique est mixte de royauté et d'État populaire. En Prusse, État calviniste, si les formes sont monarchiques, le principe tout mili-
1 Le même parti qui soutenait, en Angleterre, la souveraineté du peuple, attendait le règne visible de Christ pendant mille ans. Cette opinion inconnue à l'antiquité, dit Bossuet, fondée sur quelques passages de l'Apocalypse, interprétés à la manière charnelle des Juifs, a reparu même dans notre révolution, et en général on peut dire qu'elle est le rêve des sociétés malades. Une opinion qui se reproduit sans cesse a sans doute sa raison dans une grande pensée. Serait-ce qu'il est naturel que les nations qui voient périr leur pouvoir particulier et local recourent au pouvoir général des hommes et des nations? Il a été un temps, sous la seconde race, où, dans le midi de la France, on datait les actes du règne de Jésus-Christ.
(aire de la constitution vise au despotisme, et le despotisme n'est au fond que la démocratie dans le camp, comme la démocratie proprement dite est le despotisme dans la cité. Aussi Montesquieu remarque avec raison que le despotisme des empereurs romains ressemblait fort à la démocratie des tribuns.
Cette opposition du protestantisme à l'unité de pouvoir fut d'abord moins sensible, parce que les peuples retinrent l'esprit de l'ancienne religion qu'ils venaient d'abandonner; mais peu à peu le protestantisme dégénéra en un philosophisme indocile et hautain *, qui porta cet esprit d'opposition jusqu'à la haine la plus furieuse. L'Angleterre, l'Allemagne, les Pays- Bas, la Bohême, la France, en éprouvèrent les terribles effets. La révolution française n'a pas eu un autre principe; il s'aperçoit dans les troubles qui agitent sourdement la Grande-Bretagne, et qui y produiront tôt ou tard une explosion violente; la Prusse en est intérieurement plus travaillée peut-être qu'aucun autre pays, et l'on ne peut douter que le gouvernement qui a pesé sur la France jusqu'au 18 brumaire n'eût trouvé dans cette disposition bien connue des esprits de puissants moyens d'inquiéter la Prusse, s'il n'eût jugé de son intérêt de ne pas troubler une puissance dont la neutralité lui était ou lui paraissait utile.
Cette discordance de formes unes du gouvernement prussien avec l'esprit populaire de son culte affaiblit cette société, et empêcherait peut-être quelle n'eût, au besoin, autant de force de conservation et de résistance qu'elle a montré de force d'agression. Cet Etal, où les opinions philosophiques de
1 lia môme si fort dégénéré depuis que cet ouvrage est écrit, que dans la métropole du protestantisme, il n'est plus permis de parler dans les temples sur la divinité de Jésus-Christ. Ici nous sommes plus a^aneé> encore ; on revoit le procès de l'Homme-Dieu, et dans des livres imprimés, publies et mis on vente, on dit encore, après dix-huit siècles : Reis est mortis...::!
[Note de V Éditeur.)
son plus grand roi, accréditées par ses succès militaires, ont répandu un extrême libertinage d'esprit, manque de ce principe de vie que la religion seule communique aux sociétés, en donnant la raison du pouvoir et le motif des devoirs. « Jamais » État ne fut fondé, » dit Jean- Jacques, « que la religion ne » lui servît de base. » La Prusse est encore un camp plutôt qu'une société : sa population est toute en soldats, comme son territoire est tout en frontières, et jusqu'à présent ses amis ont pu lui désirer cette disposition dans les hommes qu'on appelle esprit public ', ressort puissant qui peut rétablir une nation des crises les plus désespérées, et qu'on retrouverait au besoin dans plusieurs États, et cette disposition de territoire qui permet de défendre les points attaqués, sans trop s'éloigner de ceux qui peuvent l'être.
Je reviens à la France et à l'Allemagne. Le traité de Westphalie avait donc constitué, ou plutôt reconnu en Europe les États populaires et les religions populaires, et l'on peut douter qu'il eût été signé par saint Louis et par Charlemagne.
A ne le considérer ici que sous un point de vue politique, il garantissait la constitution germanique, véritable démoncratie de princes, de nobles, de villes, de chapitres et de monastères. Il garantissait encore la démocratie de la Suisse 2 et de la Hol-
1 La Prusse, quelques années après, montra cet esprit public au plus haut degré, heureuse si le progrès des sociétés secrètes n'y eût pas mêlé quelque, chose de contraire au repos des peuples ! [Note de l'Éditeur.)
2 Ce traité reconnut aux Suisses une quasi pleine liberté; expression parfaiment vraie, si on l'entend de la liberté extérieure de la Suisse, trop faible pour jouir au milieu de grandes puissances d'une indépendance réelle et entière, et soumise à toutes les influences politiques; expression plus >raie encore, si on l'entend de la liberté intérieure ou politique : car si l'on observe les privilèges que les villes capitales des cantons s'étaient arrogés sur les campagnes, au moins dans les cantons aristocratiques, on peut dimde la Suisse ce que Montesquieu dit de la république romaine, « que la liberté était au centre, et la » tyrannie aux extrémités. » On ne le saura jamais assez, il n'y avait pas de peuple plus libre que le peuple français, soit de la liberté domestique, qui consiste à ce que chaque individu puisse exercer tel genre d'industrie honnête
lande, et la nature, qui ne fait nulle part de démocratie, parce que la démocratie est contraire aux lois naturelles des sociétés, repoussait de l'Allemagne cette constitution bizarre, si forte contre les faibles, mais si faible contre les forts. Le traité de Westphalie garantissait contre la France l'intégrité du territoire allemand, et y incorporait même la Belgique, comme enclave du cercle de Bourgogne, déclaré être et demeurer membre de V empire, et il y avait dans les choses une disposition naturelle qui tendait à réunir à la France une partie du territoire allemand. Le traité de Westphalie garantissait donc les volontés de l'homme contre les volontés de la nature. C'était assurer un monceau de sable sur les bords d'un fleuve. Aussi la constitution germanique n'a jamais été plus observée, même en Allemagne, que le territoire allemand n'a été respecté par la France, et le traité lui-même a souffert de nombreuses déro gâtions.
Le traité de Westphalie établissait donc un système politique purement provisoire, soit à l'égard de la France, soit à L'égard de l'Allemagne. Le seul traité définitif que la France ait conclu est le traité des Pyrénées, et les seuls définitifs qui lui restent à conclure sont le traité des Alpes et le traité du Rhin.
La France, l'Allemagne, l'Europe, le société politique et même religieuse Jetaient donc constituées en état provisoire par le traité de Westphalie. 11 n'est pas question de savoir si Ton pouvait faire mieux à cette époque, et cette discussion est
qu'il lui plaît; soit de la liberté politique, qui consiste à ee que chaque f (nui il puisse s'élever par ses seules forces, et parvenir à l'état publique. Il y avait cependant en France des individus a qui la loi ou l'opinion interdisait toute industrie uniquement lucrative, et des familles qui ne pouvaient revenir à l'état purement privé. C'est ce qu'on appelait les nobles et la noblesse, véritable servitude publique, nécessaire pour assurer la liberté publique, et dont la condition naturelle (de laquelle la vanité avait fait un privilège] était de servir.
aujourd'hui complètement inutile. Les fautes d'un temps sont la suite obligée des erreurs d'un autre, et les hommes appellent souvent bien ce qui n'est en soi, et aux yeux de l'éternelle raison, qu'un état provisoire de moins mal qui prépare de loin à l'état permanent qui ne peut être que le vrai bien.
Ce traité, bon ou mauvais, avait été passé dans un certain état, et pour un certain état de l'Europe, et cet état avait changé. Les petites puissances étaient devenues plus faibles, parce que les grandes puissances étaient devenues plus fortes, et les princes d'Allemagne, entre autres, s'étaient appauvris en voulant rivaliser de luxe avec la France, et l'emporter sur la maison d'Autriche. La Suède était rentrée dans ses bornes» et la Turquie était restée dans sa barbarie. La Prusse, la Russie, l'Angleterre même s'étaient agrandies; la France et l'Autriche s'étaient étendues. L'Europe actuelle n'était doncplus l'Europe du traité de Westphalie. L'Europe d'alors était l'Europe des petits États, comme celle d'aujourd'hui est l'Europe des grandes puissances, et ces changements dans la force respective des États avaient mis nécessairement de la contradiction entre les rapports garantis au traité de Westphalie, et ceux établis par la nature même de la société.
L'Europe se trouvait donc insensiblement placée dans un ordre de choses et un système de rapports généraux et particuliers que le traité de Westphalie n'avait pas prévus, qu'il n'avait pas pu prévoir, et pour lesquels il n'avait pas été fait.
L'Europe était dont réellement depuis longtemps, et particulièrement depuis le traité de Westphalie, constituée, pour ainsi dire, en révolution générale, puisqu'une révolution n'est que l'effort que fait la société pour passer d'un état provisoire, état contre nature, à l'état fixe, et par conséquent naturel, et pour mettre ainsi les hommes d'accord avec la nature; et comme le traité de Westphalie avait constitué ou plutôt garanti l'état provisoire, en sanctionnant l'existence des so-
ciétés populacières, cause constante de dégénération et de trouble, le traité dont celui de Campo-Formio a jeté les bases, constituera l'état naturel et définitif en fixant les grands Étals dans leur constitution naturelle et leurs limites naturelles, ou eu les disposant à y parvenir un jour, car la société marche lentement, parce qu'elle ne s'arrête jamais.
La Belgique, véritable pomme de discorde en Europe, parce que la nature veut qu'elle soit à la France, et que les hommes ne le veulent pas; la Belgique a été, pour ainsi dire, le berceau de la révolution présente, comme elle avait été celui d'une révolution au seizième siècle, et aujourd'hui comme alors, les troubles religieux ont amené les troubles politiques.
En effe*, le foyer des mouvements politiques de l'Europe était dans la Belgique, parce que c'était à l'occasion de ces belles provinces que la contradiction entre les grands Etats se faisait le plus sentir.
La Belgique devenait tous les jours plus française de mœurs, de langage et d'inclination, et l'on peut en dire autant de l'Allemagne cisrhénane !- Comprise dans les limites des Gaules, elle avait fait partie de la France, et cherchait à s'y rejoindre. Les publicistes feraient valoir ici les droits de suzeraineté, de mouvance, de possession ; la nature ne connaît que des nécessités ou des rapports naturels, et ils étaient évidents.
Mais si la France tendait à se fortifier par l'incorporation de la Belgique, la maison d'Autriche, obéissant aussi à ce prin-
' Les petits princes d'Allemagne avaient en France des biens et des régi ments; plusieurs parties delà France étaient situées dans des diocèses allemands : c'étaient autant de liens politiques et religieux par lesquels la Fraiu attirait à elle la partie voisine de l'Allemagne, et ils étaient alors précieux A maintenir. Aujourd'hui ces liens se rompent; la France ne souffre rien sur son territoire qui appartienne à l'Allemagne, comme elle ne veut rien conserver sur le territoire allemand. Tout est fini de ce côté pour l'une et pour l'autre, et ces liens, jadis utiles à la France, pourraient aujourd'hui n'être pa> sans inconvénient.
cipe de conservation qui a si puissamment agi dans cette société, tendait à se fortitier aussi en détachant d'elle ces mêmes provinces, colonie territoriale qui a perdu l'Espagne, et qui perdra tout possesssur éloigné; elle les offrait en échange de la Bavière, et cherchait à étendre ses possessions d'Allemagne et son royaume de Hongrie. Rien ne prouve mieux combien les gouvernements sont, indépendamment des hommes, entraînés par une disposition naturelle des choses, que de voir l'empereur et l'empire rendre eux-mêmes plus facile la séparation de la Belgique de la monarchie autrichienne, par l'inobservation de cet article du traité de Westphalie qui déclare que le cercle de Bourgogne est et demeure membre de l'empire, et de voir qu'en même temps que Joseph II s'agrandissait en Pologne, ij faisait tout ce qu'il fallait pour livrer à la France les Pays-Bas, c'està-dire qu'il en démolissait les forteresses, et qu'il en indisposait les peuples; car quoique l'intention de la maison d'Autriche ne fût pas de céder les Pays-Bas à sa rivale, les Pays-Bas, quand l'Autriche s'en détachait, ne pouvaient naturellement appartenir qu'à la France.
Mais ni l'Autriche, ni la France n'étaient d'accord là-dessus avec leurs alliés, et ici surtout se faisaient sentir la faiblesse et la contradiction du système des cabinets. L'Angleterre et la Hollande, ennemies de la France, voulaient forcer l'Autriche à garder les Pays-Bas, dont, pour leur propre intérêt, elles lui rendaient la possession onéreuse et la défense impossible ; et la Prusse, alliée de la France, ne voulait pas que la France les occupât, et même elle empêchait Joseph II de conclure avec le duc des Deux-Ponts, héritier éventuel de la Bavière, l'échange dont nous avons parlé.
Un intérêt semblable, si ce n'était encore un intérêt commun, formait donc, même à leur insu, un point de contact entre la France et l'Autriche, et les disposait à s'unir. Elles avaient déjà jeté les fondements de cette union en 1756. Ce traité étonna l'Europe, parce qu'il fut une déviation formelle
de l'esprit du traité de Weslphalie, et de la route politique suivie depuis cette époque; et la France même fit la faute de laisser l'Autriche en recueillir seule le fruit par le co-partage de la Pologne : mais si, dans cet acte mémorable, les hommes eurent leurs vues personnelles, on peut y apercevoir aujourd'hui des motifs secrets et naturels, des motifs dont l'influence lente, mais irrésistible, préparait longtemps à l'avance l'alliance plus étroite qui devait unir un jour à Campo-Formia et ailleurs ces deux puissants États. En même temps que la France se rapprocha de l'Autriche, elle se détacha de ses alliances du Nord et de l'Orient, alliances devenues onéreuses ou impuissantes, et où trop longtemps affaiblie par la frivolité de ses mœurs et la variation de ses lois, elle avait fondé un appui qu'un grand État ne doit chercher et ne peut trouver que dans une administration sage et forte, alliée naturelle de tout bon gouvernement, et le seul ami qui ne lui soit jamais infidèle,
Le système politique ancien était donc, bien ou mal, le système provisoire, relatif à l'état d'adolescence et d'accroissement du corps social. Le traité de Campo-Formio a préparé la France et l'Europe à passer à l'âge viril et à l'état de conservation et de stabilité; de nouveaux rapports se sont développés, et un nouveau système commence.
L'Autriche, par ce traité, a cédé la Belgique à la France, et semble ne pas s'opposer a son agrandissement jusqu'au Rhin. Elle a reçu un dédommagement précieux et inespéré de ces cessions forcées ou volontaires, et elle peut en obtenir d'autres. Séparées désormais par le Rhin, au-delà duquel elles ne feront plus d'établissement, ces deux puissances reviendront à cette bonne intelligence qui existent naturellement entre des sociétés dont les intérêts ne sont pas opposés, et dont les principes constitutifs sont les mêmes, telles que des voisins unis par la sympathie de leur caractère, et qui ne sont pas divises par des discussions de propriétés. Cependant. l'Autriche est
moins iixée, moins au repos que la France ', et la paix entre elles peut encore être troublée pour les intérêts généraux de l'Europe, dont la France doit retenir, envers et contre tous, la suprême direction.
La maison d'Autriche est actuellement dans la crise dangereuse du passage d'un système ancien de politique à un système nouveau. Elle a dévié un moment du système naturel de son État, lorsqu'elle a voulu, en 1793, à son invasion en France, conquérir pour elle la Flandre et l'Alsace, peut-être la Lorraine. Cette tentative n'a pas été heureuse. Elle s'exposerait peut-être à des désastres plus grands, et s'enfoncerait dans un labyrinthe d'où elle ne se tirerait qu'avec peine et danger, si d'elle-même elle s'obstinait à soutenir, ou plutôt à reconstruire l'édifice ruineux de la constitution germanique 2, et si, sans y être contrainte par une force majeure, ou déterminée par des vues politiques auxquelles il n'est peut-être pas temps de renoncer, elle s'embarrassait dans ce système faible et compliqué, où tout est contre les lois naturelles des sociétés, et qui lui donne des rivaux si dangereux et des alliés si faibles, pour un titre précaire qu'une guerre malheureuse ou une minorité peuvent faire sortir de ses mains : car l'empire aujourd'hui n'a plus besoin de la maison d'Autriche pour le défendre contre la Turquie, assez vaincue par sa propre faiblesse, ni contre la France, qui n'a plus rien à prétendre sur l'Allemagne;
1 L'auteur parlait des conséquences naturelles que devait avoir et qu'aurait eues pour le repos de la France le traité de Campo-Formio, qui nous était plus favorable qu'à l'Autriche; mais l'ambition de celui qui arriva au pouvoir peu de temps après, jeta la France dans des guerres interminables qui ne pouvaient à la longue que l'affaiblir et amener sa ruine. Cependant, malgré ses revers, la France aurait aujourd'hui encore sa limite du Rhin, si elle eût eu un gouvernement plus sage depuis 1814, et qu'elle eût été elle-même autant au repos que l'Autriche.... {Note de l'Éditeur.)
2 La chute de cette constitution, prévue par l'auteur, a fortifié la puissance de T Autriche, en lui donnant plus d'unité. {Note de l'Éditeur.)
et le nouveau collège électoral qui va se former, moins dépendant que l'ancien de la maison d'Autriche, peut se livrer à des affections ennemies.
L'Espagne est à la France et à l'Autriche dans les mêmes rapports; même constitution, intérêts semblables. La France et l'Espagne ont des motifs particuliers d'union dans la nécessité de s'opposer à l'Angleterre, et ces motifs seuls ont mis fin à la guerre que la France avait déclarée à l'Espagne. Ces rapports d'amitié peuvent être les mêmes entre ces trois puissances et l'Italie, si longtemps le théâtre de leurs querelles et Y appoint de leurs marchés, si l'on prend, à l'égard de cette belle partie de l'Europe, des arrangements politiques plus naturels, et par là plus fixes que les circonstances n'ont permis d'en prendre jusqu'à présent.
La France, l'Espagne, l'Autriche *, l'Italie, peuvent donc être unies un jour par les liens les plus naturels, et par conséquent les plus durables qui puissent rapprocher des nations parentes qui seront égales en civilisation, en constitution, en richesses, et où les inégalités mêmes seront compensées par des avantages équivalents. Elles formeront entre elles un pacte d'État, bien autrement fort qu'un pacte de famille, dont l'expérience a démontré la faiblesse; et s'il faut encore parler d'équilibre sur le continent, ces quatre puissances d'un côté, les puissances du Nord de l'autre, balanceront leurs forces, et partageront l'Europe et l'univers.
1 Les circonstances qui ont amené la paix de Westphalic sont très-difle rentes de celles où se trouve aujourd'hui l'Europe. La Fiance était plu^ faible que l'Autriche, et aujourd'hui elle est plus forte. La Suède n'avait qu'une force d'opinion» et la Russie, qui paraît être substituée à la garantie qu'elle exerçait, a une très-grande force réelle. Il était dans la nature de> choses que la France gagnât à proportion que la Suède perdait de sa puissance factice, et qu'elle devînt seule arbitre des affaires d'Allemagne : la Russie au contraire ne peut que croître, alliée impérieuse et peut-être incommode à la France, si l'Angleterre conservait de l'influence sur ses conseils.
L'Europe avait été placée, par le traité de Wesphalie, dans un véritable état d'équilibre, que de petites parties passant fréquemment d'un côté de la balance à l'autre, entretenaient, par leur mobilité, dans un mouvement continuel; l'Europe, quand l'édifice commencé à Campo-Formio sera achevé, reposera sur deux bases inébranlables, formées par de grandes masses à peu prés du même poids : car, il est temps de le dire, les petits Etats, surtout les États populaires, au milieu de grandes puissances, sont une cause éternelle d'agitation et de guerre, parce que, condamnés à la dépendance par leur faiblesse, chaque puissance veut y exercer sa domination, ou, ce qui revient au même, y faire prévaloir son influence; pareils à ces terrains vagues, occasion continuelle de procès entre des possesseurs voisins. Il n'y a de repos pour les Etats, comme pour les hommes, que dans la. décision, et la dépendance des petits États est toujours indécise.
Ce balancement de force entre le Nord et le Midi se raccorde, ce semble, avec le plan de l'auteur de la nature, ordonnateur suprême et législateur des sociétés, qui lui-même, dans les merveilleuses harmonies du monde social, a placé au Nord le nombre des hommes et la fabrique du genre humain, oflicitia generis humani, et au Midi, l'ascendant des lumières et la force de la civilisation, qui soumet les hommes et dompte les conquérants eux-mêmes. Si la liberté politique est venue du Nord avec l'unité de pouvoir, selon la remarque de Montesquieu, la véritable liberté religieuse est venue du Midi avec le.christian.isme. Au moral comme au physique, c'est du Midi que vient la lumière, et l'Europe n'a été plongée dans les ténèbres épaisses qu'elle travaille avec tant d'efforts a dissiper, que par les erreurs répandues sur la nature de la société par des sophistes du Nord, Wiclef, Jean Huss et Luther.
Le traité qui fixera le mouvement actuel de l'Europe sera donc, quelle qu'en soit l'époque, rédigé dans des motifs plus naturels, et posé sur des bases plus solides que le traité de West-
phalie, parce que tout traité fondé sur les mêmes bases ne le fixerait pas. Alors, comme nous l'avons dit, on constitua les États populaciers, ceux où sont les passions; le traité que les événements amèneront, et dont celui de Campo-Formio peut être regardé comme le premier article, constituera les États uns, ceux où est la raison, et où par conséquent se développent les moyens de perfection, sous l'influence toute-puissante d'un pouvoir indépendant '.
Il en résultera à la longue, et par l'effet des lois naturelles de l'ordre social, le retour de l'Europe à l'unité religieuse; car l'état de la religion tient beaucoup plus à la nature des sociétés qu'aux dispositions des hommes, et déjà l'observateur attentif remarque, dans quelques États dissidents, une secrète disposition à s'en rapprocher. Le protestantisme, né avec ou dans les petits États, et constitué au traité de Westphalie en religion nationale et publique, ne peut subsister longtemps dans les grands États, parce que les grands États ne sauraient subsister avec lui. C'est ce qui donne à la religion réformée, partout où elle s'est établie, une disposition particulière a morceler les grands États en gouvernements fédératifs \ gouvernements étemels ! s'écriait Montesquieu à la veille de la dissolution des Provinces-Unies et de la ligue helvétique, et réellement les plus faibles de tous, parce qu'ils sont les plus divisés, puisque la division est la loi fondamentale de leur constitution.
La France n'aura donc plus à l'avenir aucun intérêt à s'épuiser d'hommes et d'argent pour soutenir, contre leur propre faiblesse, leur plus dangereux ennemi, la confédération germa-
1 Les changements qui se font en Allemagne, et qui ne seront pas les derniers, ruineront la démocratie des villes impériales, et affaibliront l'aristocratie des Etats dans les pays électoraux.
2 Le duc deRohan dit, dans ses Mémoires, que «de son temps on calomniait » les religionnaires de vouloir, par leur ordre, se dejoindrede l'État, à l'imi- » tation des Suisses et des Pays-Bas. »
nique et la Porte Ottomane. La sécularisation de quelques principautés ecclésiastiques deviendra sans doute nécessaire, et bien loin que l'intérêt de la religion s'oppose à la sécularisation des dignités politiques possédées par des ecclésiastiques, ce même intérêt, le premier de tous les intérêts sociaux, réclame cette mesure, parce que l'autorité religieuse de levéque-prince est sans force là où l'autorité politique du princeévêque n'en a aucune, et qu'il n'y a rien de plus faible que ce pouvoir temporel des ecclésiastiques, dont la puissance législative est un sujet de contestation dans leurs propres États, et la puissance militaire un sujet de dérision dans toute l'Europe. Le ministère politique doit être distinct du ministère de la religion, comme dans l'homme l'action est distinguée de la volonté. Il est également contre la nature de la société que l'évêque soit chef politique, comme en Allemagne, ou que le chef politique soit revêtu de la suprématie religieuse, comme en Angleterre.
C'est précisément à cause de cette confusion des deux ministères que l'église d'Allemagne a toujours été le côté faible de la société chrétienne, et celui par où V homme ennemi a pénétré, parce qu'il a trouvé dans la vie nécessairement séculière et mondaine des princes -évêques, des princes- chanoines, des princes-abbés, un prétexte à ses attaques, et dans la faiblesse de leur autorité, une raison à ses progrès. Si, dans le temps de la révolte de Luther, les princes ecclésiastiques, forts de la puissance impériale, défendirent mieux leurs sujets contre l'invasion de la nouvelle doctrine, une funeste expérience a prouvé qu'ils n'avaient pu se défendre eux-mêmes de l'influence de son esprit : nulle part les liens des premiers pasteurs avec le centre d'unité, ces liens si nécessaires au repos de l'Europe même politique, ne se sont plus relâchés, ou même n'ont été plus ouvertement méconnus qu'en Allemagne. On peut assurer que le philosophisme y avait fait, dans quelques États ecclésiastiques, plus de progrès même qu'en France, où II. 37
la religion était mieux connue, et même mieux observée que partout ailleurs (et Condorcet s'en plaint), parce que les évoques n'y étaient pas détournés des fonctions religieuses par des fonctions politiques. C'est peut-être ce qui fait qu'en Languedoc, où les évêques exerçaient des offices politiques, les erreurs se sont de tout temps introduites avec plus de facilité.
Mais il ne faut rendre au siècle que le pouvoir politique usurpé par le clergé dans des temps d'anarchie, comme il le fut par les officiers laïques, et non les fonctions ecclésiastiques, et les propriétés qui entretiennent ceux qui les exercent, ce que firent pourtant au traité de Westphalie des princes chrétiens successeurs de Charlemagne, qui détruisirent son ouvrage, ou plutôt celui de la nature même des sociétés, en donnant une existence publique à la démocratie religieuse et politique, et constituant dans l'une et l'autre société l'État populaire à la place de l'État un '.
Ce que nous avons dit des évêques ne peut, sous aucun rapport, s'appliquer au chef de l'Église, dont le patrimoine ne doit dépendre d'aucune nation, parce que le saint Siège luimême appartient à toutes les nations, comme le centre à tous les points de la circonférence. Les États du pape ne pourraient être soumis à l'autorité d'un prince, sans que sa personne et sa dignité ne devinssent odieuses ou suspectes à tous les autres, raison pour laquelle la ville de Rome, sujette de l'empereur d'Orient, tant que cet empereur fut à peu près le seul prince chrétien de l'Europe, devint indépendante de tout prince séculier à l'époque de la fondation de l'Europe politique, et lorsque le grand tout formé par Charlemagne fut distingué dans ses diverses parties et forma différents États 2.
1 La cour de Rome protesta contre ces innovations religieuses, et conserva le dépôt des principes.
2 Autrefois les particuliers dotaient le service public de leurs propres fonds; aujourd'hui on vend aux particuliers la dotation du service public. Alors on
Les philosophes modernes, échos des innovateurs du seizième siècle, ont raisonné comme des insensés sur la prééminence temporelle ou plutôt politique du chef de l'Église, regardé autrefois comme le modérateur suprême de la république chrétienne. Ils n'ont pas vu que si quelques papes ont abusé de leur pouvoir, tous les États en ont profité, et que l'Europe doit toute sa civilisation à la prédication de l'Évangile et à l'influence du christianisme. Le grand Henri voulait rétablir cette république chrétienne, et l'illustre Leibnitz, tout luthérien qu'il était, avoue la nécessité de cette prééminence d'honneur du saint Siège, prééminence qui à l'avenir n'aurait plus d'abus, parce que les vérités sociales sont plus développées, et à laquelle il n'a manqué, pour être universellement reconnue, que d'avoir été exactement définie.
La civilisation et le christianisme, qui sont une même chose, ne peuvent que gagner à l'expulsion des Turcs hors de l'Europe, et certes il est temps de repousser aux lieux d'où ils sont venus cette horde de barbares qui souille la plus belle partie de la chrétienté, de la brutalité de ses mœurs et de l'absurdité de ses lois.
Il faut surtout se garder d'écouter cette politique de comptoir, qui verrait la ruine de la France et l'asservissement de l'Europe dans la chute de l'empire ottoman, à cause de la facilité que l'indolence des Turcs donne aux Français pour faire le commerce du Levant, et de l'accroissement de forces qu'acquerrait la puissance chrétienne qui régnerait à Constantinople : car, outre qu'il n'est plus temps d'agiter la question des avantages ou des inconvénients de l'établissement des Turcs en Europe, puisque leur puissance est finie et ne peut
préférait le public à la famille; aujourd'hui on préfère la famille à la société publique. Nos pères avaient raison, ou nous avons tort; car rien n'a changé pour les'principes constitutifs de la société, et elle est composée aujourd'hui comme alors d'un même nombre de personnes sociales, unies entre elles par les mêmes rapports, et sujettes aux mêmes lois.
plus être sauvée de sa propre faiblesse, on peut assurer que de nouveaux peuples auront, au moins pendant longtemps, de nouveaux besoins qu'une nouvelle industrie s'empressera de satisfaire, et l'on doit croire que dans la concurrence qu'elle fera naître, l'activité française ne restera pas en arrière. Il y a plus : Paris et Lyon pourraient fournir au Levant un peu moins de dorures, et Carcassonne un peu moins de draps, sans que la constitution politique et religieuse de la France en fût ébranlée; et c'est la constitution et non le commerce qui est le premier intérêt de la société. D'ailleurs l'expulsion des Turcs hors de la Grèce profiterait à plus d'une puissance, et la France pourrait y gagner l'Egypte, dût-elle l'échanger contre le Canada '; car, au point d'étendue où la France sera parvenue, il lui faut, pour son repos et le repos de ses voisins, une vaste colonie, moins pour en tirer des denrées que pour que les hommes s'y transportent d'eux-mêmes, aujourd'hui qu'elle aura moins d'occasions de faire la guerre sur le continent. Il existe chez toutes les nations puissantes des moyens légitimes ou coupables, doux ou violents, de borner l'excès de la population : dans le Nord, c'est le célibat militaire, au Midi le célibat religieux ; dans la Turquie, c'est la peste, à la Chine la famine, la peste, l'infanticide, tous les fléaux, et tous les crimes ensemble.
Quant à la crainte de voir une puissance chrétienne s'agrandir démesurément par la conquête de la Turquie d'Europe, il est évident que Constantinople n'appartiendrait pas longtemps
1 Quelle est, de ces deux colonies, la plus utile pour la France? Le commerçant, sur cette question, serait sans doute plus tranchant que l'homme d'État. Ceci, comme l'on voit, était écrit avant notre retraite d'Egypte. Au reste, si nous n'avons pas obtenu le Canada de l'Angleterre, nous avons obtenu la Louisane de l'Espagne, ce qui revient au même pour la France \
« L'auteur était loin de prévoir que celui qui obtenait cette belle colonie par un traité, la vendrait honteusement aui États-Unis quelques années après!
{Note de l'Éditeur.)
au même maître que Vienne ou Pétersbourg ; et quel que fût le prince qui relevât le trône des Constantins, fût-ce un archiduc ou un prince russe, la politique de son État l'emporterait bientôt sur la politique de sa famille, et l'empire grec limiterait ou arrêterait l'empire russe et l'empire autrichien. Les cabinets de l'Europe ne sont pas assez désintéressés pour suivre longtemps une route politique uniquement déterminée par des affections domestiques, et la révolution présente en a offert d'illustres exemples.
Il nous reste à parler de la Suisse et de l'Angleterre.
La Suisse vivait, pour ainsi dire, sur le fonds d'une ancienne réputation de patriotisme que les voyageurs philosophes lui conservaient, dont ils parlent tous avec un ridicule enthousiasme, et qui était reçu dans toute l'Europe sans examen, et, pour ainsi dire, jusqu'à un plus ample informé. On lisait les Suisses, mais on ne les voyait plus. Depuis que la guerre se fait moins avec des hommes qu'avec des choses, et à force d'art, ils n'avaient aucune force réelle ni dans leur population, ni dans leur territoire, et leur société cachait des principes de dépérissement et de mort dans ses divisions politiques et religieuses. C'est ce qui Ta perdue. Mais quel que soit le sort réservé à ce malheureux pays qui a péri par la démocratie qu'il avait le premier semée en Europe, il est difficile qu'il puisse se rétablir dans son état précédent, ni que le principe de ses maux puisse en être le remède. Un État un agité, détruit même par une révolution, retrouve sa base : c'est le rocher qui soutient l'édifice et qui n'est pas ébranlé par sa chute; mais une constitution populaire (aristocratique, démocratique ou despotique) périt sans retour, et le torrent emporte jusqu'à la mobile arène sur laquelle elle avait posé ses fondements. Une politique perfide essaierait peut-être de rendre à la Suisse son ancien gouvernement pour lui faire mieux sentir la nécessité d'un pouvoir concentré, mais l'humanité défend de le tenter; elle prescrit à la France de sauver la Suisse d'elle-
même et des haines affreuses que des événements récents y ont allumées entre citoyens et cantons, et de lui donner la paix domestique en dédommagement de la guerre étrangère quelle lui a apportée \
Cette dépendance nécessaire existait de fait pour la Suisse. Les cantons catholiques étaient gouvernés par l'influence de la France, et les cantons protestants dirigés par celle de l'Angleterre. Ils envoyaient leurs hommes à l'une, et leur argent à l'autre. L'Angleterre se servait même contre la France de l'ascendant qu'elle avait sur la partie de la Suisse qui lui était unie par des liens politiques et religieux; mais son influence y serait à l'avenir beaucoup moindre, si le siège du gouvernement restait à Lucerne, où le directoire l'avait placé.
Je n'ignore pas quelles affreuses et malheureusement trop justes préventions les habitants des cantons catholiques, surtout des petits cantons, ont conçues contre les Français. Jamais l'influence secrète des ennemis de la France sur ses mesures révolutionnaires n'a été plus sensible que lorsqu'on l'a vue attaquer et détruire ces braves et fidèles alliés. Mais les lois survivent aux affections, et si les affections privées divisent les hommes, des lois naturelles unissent les sociétés. Que les Suisses aiment ou non les Français, la Suisse sera l'amie de la France, si même elle n'en fait pas partie; car 1 état de dépendance, quand il est inévitable, a, pour un peuple, tous les inconvénients de la sujétion sans en avoir le avantages.
Il ne faut pas oublier que des raisons naturelles, prises de l'exiguitédu territoire helvétique et de sa pauvreté, rendent la Suisse dépendante pour ses premiers besoins, et même plus dépendante de la France que de tout autre pays, à cause de la
' L'indépendance de la Suisse n*a été sauvée, en 1814, que par ia magnanimité, ou peut-être la politique des puissances alliées, qui ont laissé entre elles comme une barrière ce pays difficile à occuper, et plus difficile encore à garder. {Note de l'Editeur.)
disposition des lieux, des produits du sol français, ou d'une langue en partie commune; et c'est uniquement ce qui avait fait que l'Helvétie, jadis soumise à la domination de l'Autriche, avait passé sous l'influence de la France, car la nature mène ou ramène tout à ses lois.
Nous finirons par l'Angleterre. L'Angleterre est en système habituel, je dirais presque naturel de guerre, ou du moins d'opposition, avec tous les peuples du monde, et le repos ne peut être pour elle qu'un état forcé et accidentel. Cet état d'opposition est totalement indépendant des dispositions personnelles et du caractère particulier de ceux qui la gouvernent : il tient à sa position insulaire, à sa constitution populaire, qui donne à sa politique un caractère inquiet etagresseur, et qui la place constamment dans le système d'accroissement, et jamais dans celui de repos et de stabilité; en sorte que, comme elle est continuellement agitée au dedans, on peut dire qu'elle entretient au dehors et dans le monde politique le mouvement perpétuel.
Un État continental a des bornes au-delà desquelles il ne peut faire ou garder des conquêtes, parce qu'il ne peut, sans danger pour lui-même, porter de grandes armées trop loin de ses frontières, aujourd'hui surtout que les moyens d'attaque et de défense, devenus semblables entre toutes les nations civilisées, ne donnent à aucune de supériorité constante et décidée sur les autres. Mais une nation puissante et uniquement maritime n'a de bornes que celles de l'univers, parce que, grâce aux progrès étonnants de l'art de construire les vaisseaux et de les diriger, elle peut, avec ses flottes nombreuses, promener ses forces dans tout l'univers, avec moins de dépense et de perte d'hommes que le chef d'un vaste pays continental ne peut porter des troupes d'une extrémité de ses États à l'autre. Il en coûtait plus d'hommes et d'argent à la maison d'Autriche pour faire passer dans les Pays-Bas des troupes et des munitions de guerre, qu'il n'en coûte aux Anglais pour en
envoyer aux Indes, et certainement les Anglais ont parcouru avec leurs flottes de plus grands trajets qu'Alexandre avec ses armées, et ont fait peut-être autant de conquêtes.
Cette disposition à toujours s'étendre, et cette facilité à attaquer partout, ont, dans tous les temps, donné aux peuples dominateurs des mers, comme l'observe Montesquieu, un tour particulier d'esprit impérieux et arrogant, dont les Anglais ne sont pas exempts; en sorte que le caractère particulier de l'Anglais est la soif démesurée d'acquérir et la fureur de la cupidité, parce que le système politique de l'Angleterre est une tendance sans mesure à l'accroissement.
Comme le système politique naturel de l'Angleterre est le système d'agrandissement plutôt que celui de stabilité et de conservation, elle a toujours attaqué avec plus de succès quelle ne s'est défendue elle-même lorsqu'elle a été attaquée. Ainsi toutes les descentes faites en Angleterre ont changé, ou mis à deux doigts d'un changement, la constitution ou le gounement; toutes celles qu'on y fera à l'avenir auront le même succès, et ce n'est pas sans raison que les Anglais en ont été dans tous les temps extrêmement alarmés.
L'Angleterre n'attaque pas le territoire de tous les peuples; mais elle en attaque le commerce ou par la force ou par la ruse.
Au reste, les peuples commerçants ont tous plus ou moins de cet esprit envahisseur, comme tous les hommes qui font le commerce ont tous le désir de s'enrichir les uns aux dépens des autres. Les écrivains qui regardent le commerce comme le lien universel du genre humain prennent le rapprochement des corps pour la réunion des esprits; ils ne font pas attention que l'intérêt du vendeur et celui de l'acheteur, qui constituent le commerce, sont en opposition directe et nécessaire, et qu'une opération de commerce n'est autre chose qu'un combat entre deux intérêts opposés, celui de vendre au plus haut prix, et celui d'acheter au plus bas, Il n'en est pas de
même de l'agriculture, qui met à découvert ses procédés, et où tous, sans concurrence, profitent de la rosée du ciel et de la graisse de la terre; et il est peut-être vrai de dire que le commerce, qui peuple les cités, rapproche les hommes sans les réunir, et que l'agriculture, qui les isole dans les campagnes, les réunit sans les rapprocher.
Le système d'opposition de l'Angleterre est plus fort contre le midi de l'Europe que contre le nord, parce que les puissances du Midi ont des colonies, et que celles du Nord n'en ont pas, ce qui met l'Angleterre en concurrence de denrées et de transport avec les nations du Midi pour approvisionner celles du Nord.
Ce système d'opposition est plus fort contre la France que contre les autres États du Midi, parce que la France est comme l'Angleterre, mais non autant qu'elle, puissance commerçante, coloniale et maritime. Mais quoique la France soit un État commerçant, elle a moins de cet esprit d'envahissement particulier à ces sociétés, parce que le système commercial et maritime n'est chez elle que l'accessoire du système agricole et continental. Aussi Hume remarque que dans la rivalité des deux nations, les Français haïssent beaucoup moins les Anglais que les Anglais ne les haïssent. Cependant il faut observer que la France portera son activité vers le système maritime, aujourd'hui que son système continental est définitivement arrêté, et qu'elle deviendra pour l'Angleterre une rivale plus redoutable. Les Anglais le savent, et la crainte qu'ils en ont pronlongera la guerre en Europe.
Avec cette disposition générale en particulière à toujours envahir, l'Angleterre a démesurément accru sa puissance maritime; une circulation prodigieuse d'espèces ajoute aux moyens de l'étendre encore, et une administration la plus attentive qu'il y ait en Europe à récompenser les services, à honorer et employer les talents propres à la conduite des hommes et des affaires, plutôt que les arts agréables et les
sciences physiques, donne à ces moyens la direction, sinon toujours la plus utile pour elle, du moins la plus funeste à ses ennemis.
Cette combinaison de volonté et de moyens de nuire serait extrêmement alarmante pour l'Europe, et en particulier pour la France, si le remède ne naissait de l'excès même du mal, et si dans l'arithmétique sociale la multiplication de l'or, par l'or forçant le prix de toutes les denrées, n'avilissait le prix de toutes les vertus, et ne donnait pour produit certain... révolution.
L'inquiétude particulière à la nation anglaise vient de l'imperfection de sa constitution, indécise en politique comme en religion, «parce qu'un État, » dit J.-J. Rousseau, « ne cesse » d'être agité, jusqu'à ce que l'invincible nature ait repris » son empire. » Cette constitution, formée de trois pouvoirs, qui se réduisent toujours à un (peuple ou roi), a été vantée par ceux qui prennent l'agitation pour le mouvement, l'opulence des particuliers pour la fortune publique, et qui placent dans le composé la force que la nature ne met que dans le simple.
Cette imperfection de la constitution anglaise influe nécessairement sur le caractère du peuple anglais, et en fait le moins avancé de tous les peuples civilisés, c'est-à-dire celui qui, dans son état domestique et public, a retenu le plus de caractère de l'état qui précède la civilisation. Ainsi le vol et l'intempérance, vices particuliers aux sauvages, sont très-communs chez les Anglais \ Le peuple y est féroce jusque dans ses jeux; les
1 La sobriété et le désintéressement sont au contraire les qualités distinctives de la nation espagnole, si méprisée par nos philosophes.
Le docteur Pinel, médecin de l'hospice de la Salpêtrière, avance dans un ouvrage qu'il vient de publier sur l'aliénation mentale, que « l'aliénation » mentale est due le plus souvent chez les Anglais à une vie intempérante, » et à l'excès des boissons spiritueuses, au lieu qu'en France elle est presque » toujours produite par des affections morales. »
voyageurs l'accusent d'un penchant extrême à la superstition, autres caractères des peuples sauvages, et enfin les deux grandes fonctions de l'état public de société, la justice civile et la justice criminelle, y sont extrêmemeut imparfaites, et remplissent là moins qu'ailleurs le but de toute législation, l'une par ses lenteurs infinies et sa complication inextricable, l'autre par son impuissance à défendre la propriété de l'homme contre le brigand, et à assurer le repos de la société contre la rébellion; car tel est l'esprit général des lois anglaises (et l'on en a des preuves récentes), qu'il est plus difficile à l'autorité publique de faire punir un factieux, qu'au particulier de faire arrêter son débiteur pour quelques schellings.
L'Angleterre, ennemie de la France, devait donc naturellement s'allier avec l'Autriche, autre ennemie de la France, lorsque la France cherchait à s'agrandir sur l'Autriche, ou malgré elle, et c'était l'unique raison de l'étroite et constante alliance de l'Angleterre ou de l'Autriche; alliance qu'il ne faut pas confondre avec celle de l'électeur de Hanovre et du chef de l'empire. Par la raison contraire, dès que la France, parvenue au terme de son agrandissement, cessera d'être l'ennemie naturelle de l'Autriche, l'Angleterre cessera d'être l'alliée naturelle de la cour de Vienne. Ce n'est pas qu'il ne reste d'autres ennemis à l'Autriche; mais il ne faut pas croire que l'Angleterre fût son alliée envers et contre tous. Les liens commerciaux, les plus puissants de tous pour l'Angleterre, l'unisssent à la Russie, à la Turquie, et même à la Prusse, comme pouvant disposer des ports de l'Océan germanique, et particulièrement de Hambourg, le grand entrepôt de son commerce avec le nord de l'Allemagne, et elle ménagera toujours des puissances qui pourraient, en cas de rupture, lui interdire le commerce lucratif qu'elle fait avec leurs États et par leurs États.
L'Angleterre a fait à la France et à l'Espagne la guerre des armées, et à toute l'Europe la guerre des principes.
448 DtJ TRAITÉ DE WESTPHALIE,
On se rappelle cette ingénieuse plaisanterie de la Satire Ménippée, où le roi d'Espagne, Philippe II, est représenté en charlatan qui débite sa drogue du catholicon; on pourrait, avec plus de raison, représenter l'Angleterre exportant dans les autres États le philosophisme, dissolvant universel qu'elle nous a envoyé un peu brut à la vérité, mais que nous avons raffiné en France avec un si déplorable succès. L'Anglais Wiclef, père du presbytérianisme, peut être regardé comme l'aïeul de la philosophie moderne qui en est la conséquence : l'Angleterre est le premier État chrétien que des doctrines philosophiques aient séparé de l'unité religieuse, et dans le même temps qu'en France les tribunaux et l'opinion des gens de bien condamnaient des hommes malheureusement célèbres, dont les écrits ont accéléré la ruine des mœurs et des lois, l'Angleterre les soudoyait de louanges, et même de pensions1.
L'importation du philosophisme dans les Etats catholiques avait été merveilleusement facilitée par l'abolition de l'ordre des Jésuites, événement dont la philosophie moderne s'est attribué l'honneur, et auquel on pourrait croire que l'Angleterre n'a pas été étrangère, s'il suffisait, pour l'en accuser, de considérer le mal qu'il a fait à ses ennemis naturels, la France et l'Espagne. Les Jésuites étaient mortellement haïs des puritains anglais, qui les ont toujours accusés d'avoir influé sur les conseils imprudents des derniers Stuarts, et l'on doit remarquer peut-être que l'orage contre cette compagnie célèbre a commencé en Portugal, puissance faible, dominée par la Peur, conseillère d'injustices 2, et dont les Anglais sont depuis
' J.-J. Rousseau était pensionné par l'Angleterre, et l'habile Voltaire, qui s'entendait au commerce, et même au commerce de réputations, tirait de l'étranger de la philosophie qu'il mettait en œuvre et débitait ensuite dans toute l'Europe.
2 Et qui nous a conseille la même injustice une seconde fois.... !
[Note do l'Editeur.)
longtemps en possession de diriger ou de commander toutes les démarches.
Quoi qu'il en soit, l'utilité politique des Jésuites pour la France et pour l'Espagne ne pouvait être contestée que par la haine, ni méconnue que par la sottise. L'Espagne faisait plus de conquêtes dans le continent de l'Amérique avec leurs missions qu'avec ses soldats, et leurs néophytes, animés de cet esprit de catholicisme que les Jésuites s'entendaient si bien à entretenir et à répandre, eussent au besoin, bien mieux que quelques milices, défendu contre les Anglais les possessions espagnoles. Chez les Chinois, les Japonais et les Tartares, les Jésuites, presque tous Français, Espagnols, Italiens, donnaient, par leurs vertus et leurs connaissances, une haute idée de la puissance de leurs gouvernements, ce qui est aussi une espèce de domination, et ils facilitaient par là entre ces peuples et leurs nations les relations commerciales, objet éternel de la jalousie des Anglais et des Hollandais. En Europe, les Jésuites élevaient la jeunesse dans des principes de fidélité et d'obéissance, instruisaient par une religion plus sensible les dernières classes, comme ils dirigeaient les classes élevées par tous les moyens que fournit la culture de l'esprit le plus poli. Ils travaillaient avec succès à ramener l'Europe à l'unité religieuse, et affermissaient ainsi les pouvoirs politiques; institution véritablement sociale, seul ordre peut-être où l'on ait connu le grand secret de la société, renfermé dans ces deux mots : Commander et obéir. Aussi le grand Frédéric s etonna-t-il que les puissances catholiques eussent consenti à leur abolition, et, mieux avisé, il leur offrit, ainsi que l'habile Catherine, un asile dans ses États.
Le gouvernement Anglais, depuis ses révolutions religieuses, s'était donné en Europe, et surtout aux yeux des calvinistes de France, l'importance de chef et de protecteur des églises reformées, et cette couleur de religion lui avait servi, pendant trois siècles, à désoler la France de ses intrigues.
« C'est une maxime d'État au roi de France, » dit le duc de Rohan dans ses Mémoires, « de ne se montrer animé contre » ses sujets de la religion, de peur qu'ils ne se jettent en la » protection du roi d'Angleterre. »
Mais la première pensée du parti religionnaire en France, et partout, avait été l'établissement de démocraties fédératives, consommé dans les siècles passjés en Suisse, en Hollande, et de nos jours en Amérique. Il fut résolu pour la France, en 1621, à l'assemblée de Privas, en Vivarais, sous le nom de divisions des cercles; on le reprit en 1793 \ et il eût été mis à exécution, si ceux qui gouvernaient à cette époque n'y eussent vu la ruine de leur monstrueuse puissance. On peut remarquer que les députés méridionaux en étaient les plus ardents promoteurs, et leurs départements les plus zélés partisans.
La France luttait contre la démocratie depuis François II. Richelieu en avait empêché l'introduction, en fermant aux Anglais les ports de l'Océan; mais ces spéculateurs opiniâtres, irrités plutôt que rebutés par le mauvais succès, ouvrirent une nouvelle route à l'exportation de leur poison philosophique, et quoiqu'ils fissent encore, au commencement de ce siècle, une dernière tentative pour l'introduire directement en France par le port de Cette, dans le temps des troubles des Camisards, le peu de succès de ces expéditions militaires les détermina à s'en tenir au commerce interlope qui se faisait par la Suisse, et dont l'entrepôt était à Lausanne.
Les jeunes gens du midi de la France qui se destinaient au ministère de la parole de la religion protestante, allaient faire leurs études à Lausanne, où ils étaient instruits et entretenus gratuitement. Il a été découvert, depuis quelques années, que l'Angleterre faisait avec un grand secret les frais de cette éducation, et assurément il était impolitique de laisser à nos
'L'on y a pensé de nouveau en 181o, et l'on y pense peut-être encore en 1829.,. [Kote de l'Editeur.)
ennemis cette influence sur l'enseignement public d'une partie de la nation '. Il est vrai qu'il avait été fondé en France des maisons d'étude pour les catholiques des deux sexes sujets de l'Angleterre; mais ces fondations connues étaient purement pieuses, leur publicité même en était tout danger, et les principes politiques que les jeunes gens pouvaient y puiser ne déplaisaient pas au fond au gouvernement anglais.
On ne peut guère douter que depuis le cardinal Dubois, pensionné, dit-on, par le cabinet de Londres, nos ennemis n'aient, sauf quelques intervalles assez courts, influé sensiblement sur nos conseils, lorsque l'on voit, depuis cette époque, toutes les grandes opérations de l'administration, en contradiction formelle avec les lois naturelles de la France, finir par en consommer la subversion, et que l'on remarque, dans ces derniers temps, les coups portés contre la puissance commerciale et maritime de la France, contre ses ports, ses villes commerçantes, ses colonies surtout, horriblement bouleversées par l'affranchissement des noirs, épouvantable mesure dont les Anglais, avec leurs discussions interminables sur l'abolition de la traite, ont hâté, innocemment sans doute, la funeste décision.
Les autres nations, et particulièrement la France, n'ont pas fait assez d'attention à cet engouement général que les Anglais ont eu l'art d'inspirer pour leurs mœurs, leurs usages, leur littérature, leur constitution. Des mœurs à T anglaise, indiscrètement adoptées dans la capitale, nous avaient insensiblement disposés à recevoir des lois à l'anglaise; car la constitution de 1789 était la même dans ses principes que la constitution britannique, comme la constitution civile du clergé, décrétée
1 Des prédicants anglais sont venus en 1816 dans le midi de la France, en qualité de commissaires, pour y vérifier l'état politique et privé de quelques sujets français, et recevoir leurs plaintes ou plutôt leurs calomnies, qui ont retenti après dans les journaux anglais.... On les a laissé faire, et ce scandale a été assez public dans ces provinces. (Note de l'Editeur.)
à la même époque, aurait amené peu à peu quelque religion mixte, telle que la religion anglicane; et l'on ne peut douter que le gouvernement anglais, qui connaît à fond le secret de sa constitution, n'eût trouvé très-conforme à ses vues d'en faire présent à sa rivale '.
Les ennemis de la France ont voulu la détruire par la révolution, et la France deviendra plus puissante par la révolution, si la révolution établit Yunité dans sa constitution, Y uniformité dans son administration, Y union entre toutes ses parties, triple unité, ciment indestructible des sociétés, moyen le plus puissant de leur développement et de leurs progrès.
Une société fondée sur cette triple base, n'est plus la chose de l'individu, mais la chose du public, non res privata, sed res publica; et alors, comme dit J.-J. Rousseau au Contrat social, « la monarchie elle-même est république. »
1 Si ces lignes eussent été lues, comprises et méditées par ceux qui avaient de l'influence sur nos destinées, la France eût évité le piège qui lui a été tendu par son ancienne ennemie, et elle serait sortie plus grande et surtout plus heureuse de la terrible épreuve où la Providence avait voulu la faire passer: et Bieu veuille que notre aveuglement ne la renouvelle pas !
[Note de l'Editeur