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peser l'importance. Les métaphysiciens, et surtout Condillac, appellent du nom commun d'idées abstraites les idées collectives, représentatives de certaines modifications ou propriétés des corps, telles que blancheur, acidité, fluidité, etc., et les idées générales, représentatives des attributs de l'intelligence infinie, sagesse, justice, ordre, etc., c'est-à-dire qu'ils confondent sous une même dénomination des êtres sans réalité, des êtres de raison, avec la réalité même de l'être et la raison de tous les êtres. Cependant ces deux opérations de l'esprit ne sont pas du même genre, si même elles ne sont pas opposées comme le simple et le composé. En effet, dans l'une, l'esprit considère les objets physiques d'une manière collective et composée en elle-même, quoiqu'elle paraisse simple dans son expression, et blancheur n'est évidemment que la collection de tous les corps blancs, considérés sous la modification de leur couleur; dans l'autre, l'esprit considère dans leur simplicité et leur généralité, leur infinité, les attributs de l'être intelligent, ordre, sagesse, puissance, etc., raison de toute société ou de tous les rapports des êtres entre eux. Blancheur est un mot abstrait qui exprime des accidents de substances contingentes, au lieu qu'ordre, sagesse, bonté, justice, sont des expressions générales qui désignent l'essence même de l'être nécessaire, dont l'opération une et simple prend divers noms, selon les divers effets que nous lui attribuons, être général qui comprend tous les êtres existants ou possibles dans sa volonté et sous son action: attributs qui ne seraient pas moins vérité, même quand il n'existerait rien au dehors de l'Être suprême, et que ses attributs ne seraient ordonnés que relativement à lui.
Condillac va plus loin. Cette faculté de l'esprit, de considérer les objets physiques dans leur collection, et 1 être simple dans son unité ou dans sa généralité, a été regardée, avec raison, comme l'apanage exclusif de l'esprit humain, sa plus belle prérogative, et la raison de ses progrès. « L'homme, dit M. le » cardinal Gerdil, a seul, entre les animaux, le pouvoir de » former des idées abstraites, ainsi que M. Locke en convient, »
Condillac donne dans une opinion diamétralement opposée. <( Ce qui rend, dit-il, les idées générales si nécessaires, c'est la » limitation de notre esprit; » et conséquent à ce principe, il accorde cette faculté aux brutes : « Les bètes, dit-il, ont des » idées abstraites. » On ne concevrait pas une pareille contradiction aux idées reçues, et même à celles de Locke son maître, si Condillac ne nous l'expliquait lui-même, en nous apprenant ce qu'il entend par idées générales. « Ce qui rend les idées » générales si nécessaires, c'est la limitation de notre esprit. » Dieu n'en a nullement besoin; sa connaissance comprend » tous les individus, et il ne lui est pas plus difficile de penser » en même temps à tous qu'à un seul. »
Condillac entend donc par généralité la collection des individualités, au lieu d'entendre la simplicité et l'unité de l'être \ Mais quoi! cette faculté de considérer I'un, le simple ou le général, ces vastes et sublimes notions d'ordre, de raison, de justice, fondement de toutes ces théories générales qui rapprochent de l'intelligence divine les intelligences humaines qui les conçoivent, ne seraient qu'une preuve de la faiblesse de notre entendement, et le point par où l'esprit de l'homme se rapprocherait de l'instinct de la brute! l'esprit de l'homme, « qui ne peut, dit Bossuet, parlant à l'Académie française, » égaler ses propres idées, tant celui qui nous a formés a pris » soin de marquer son infinité ! » Et l'infini lui-même ne connaîtrait l'ensemble de son ouvrage que dans les détails! et l'ordre général ne serait présent à ses jeux que par nos actions individuelles, si souvent opposées à tout ordre ! Je sais que dans les écrits de Condillac, comme dans le plus grand nombre des écrits philosophiques de ce siècle, les conclusions
' Je prie le lecteur de réfléchir sur la raison du mot général, en parlant du chef d'une armée; il y verra distinctement la différence du général au collectif, puisque l'armée est un corps collectif, et que Vunité de l'homme qui la commande s'appelle le général. Ce mot, sous cette acception, ne vient d'aucune langue connue, et il est reçu chez toutes les nations chrétiennes; il renferme un sens profond.
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de l'auteur sont souvent différentes des conséquences de ses principes; mais si l'auteur peut s'excuser sur ses conclusions, les principes doivent êtres jugés par leurs conséquences.
Ainsi, distinguons nettement les idées collectives, représentatives des modifications contingentes de l'être étendu, des idées générales, représentatives des attributs nécessaires de l'être simple. Appelons les unes, si l'on veut, idées abstraites, et les autres, idées simples ou générales; et c'est à voir en Dieu ces idées générales, ou plutôt à voir Dieu même dans ces idées générales, qu'aurait dû se borner Malebranche, dont le système, poussé jusqu'à voir en Dieu même Y étendue intelligible, a pris une fausse couleur de spinosisme, et a prêté au ridicule \ et peut-être à la censure. Je dis peut-être, car ce grand homme s'est plaint, non sans raison, de n'avoir pas été entendu, même par Arnauld : et qu'on ne dise pas que si Arnauld n'était pas capable de l'entendre, il ne pouvait être entendu de personne: car il y a bien d'autres vérités qu'Arnauld n'a pas entendues, et l'on ne sait pas assez combien le meilleur esprit peut se prévenir pour ou contre certaines idées, et combien les préventions faussent, ou même rétrécissent l'esprit. Au reste, Ma-
1 Spinosa voit Dieu dans l'étendue , Malebranche voit l'étendue en Dieu. La nuance est délicate. Il est vrai que Malebranche spiritualise l'étendue pour ne pas matérialiser Dieu; mais cette explication ne lève pas la difficulté. Le fond du système de ce beau génie, qui honore l'espèce humaine , et donne une si haute idée de l'intelligence divine, accueilli d'abord avec enthousiasme en France, où on lisait alors , et chez l'étranger, fut combattu par un parti qui ne lui pardonnait pas de ne pas partager ses opinions fausses et étroites. Il ne faut pas croire que ce soit un mérite pour un métaphysicien d'être, comme Locke et Condillac, sec, froid et triste, ni un tort d'avoir une imagination vive et brillante, comme Platon, Descartes, Malebranche, Fénélon et Leibnitz. Malebranche lui-même a eu la faiblese de le croire. Il n'a pas vu que les opinions métaphysiques, théisteset spiritualistcs, > i\ ifient toutes les facultés de l'esprit, tandis que les opinions qui mènent a l'athéisme et au matérialisme les matérialisent toutes, semblabes à ces eaux froides qui pétrifient tout ce qu'on y jette. AHi reste, il faut régler sans doute l'esprit de système, mais il ne faut pas le condamner. Un système est un voyage au pays de la vérité; tous les voyageurs s'égarent , et tous découvrent quelque chose, et la société, un moment abusée par les erreurs, profite tôt ou tard des découvertes.
îebranche, certain de la solidité des fondements sur lesquels il bâtissait, en appelait à la postérité des préventions de ses contemporains.
Malebranche considère surtout dans ses ouvrages la volonté générale de l'auteur de la nature, les lois immuables de l'ordre, la raison essentielle qui éclaire les hommes, et il va jusqu'à dire : « La volonté qui fait l'ordre de la grâce est ajoutée à la » volonté qui fait l'ordre de la nature : Il riij a en Dieu que ces » deux volontés générales, et tout ce quil y a sur la terre de » réglé dépend de Vune ou de Vautre de ces volontés. » Idée vaste, mais incomplète, et qui ne rend pas l'étendue et la profondeur de ce passage de saint Paul, qui est l'abrégé et comme la devise du christianisme : Instaurare omnia in Christo quœ in cœlis et quœ in terra sunt
Malebranche n'entendit donc, par l'ordre de la nature, que Tordre physique ou les lois des corps, et par l'ordre de la grâce, que l'ordre purement intellectuel et les rapports des intelligences, considérés dans la religion seulement; et Une vit que cela de réglé sur la terre, comme si, sous l'empire de l'être ordre et règle essentielle, il pouvait y avoir quelque chose qui ne fût pas réglé. Quelle vaste carrière eût été ouverte à son génie, s'il eût généralisé cette idée, embrassé la nature morale comme la nature physique, et porté ses regards, non sur l'ordre particulier de la religion, mais sur l'ordre général de la société, qui comprend les rapports de Dieu et de l'homme, appelés religion, et les rapports des hommes entre eux, appelés gauvernemenU, réglés, les uns comme les autres, par les lois de l'être pouvoir suprême de tous les êtres ! Que de progrès eût fait ce profond méditatif dans la recherche de la vérité, si, au lieu de consumer ses forces, comme le voyageur égaré dans des sables arides, à pénétrer le comment et la manière d'objets ou d'opérations dont il suffit à l'homme d'idéer la raison, c'està-dire de comprendre la nécessité, il eût fait à l'état extérieur de la société religieuse et politique une application réelle, historique de la vérité de ses principes! car la vérité devient sen~
sible dans la réalité, et la réalité est, pour ainsi dire, le corps et l'expression même de la vérité.
Mais le genre humain, à peine échappé à cette philosophie de mots dont Aristote avait bercé son enfance, ne faisait que de naître à la philosophie des idées, et de s'élancer sur les pas de Descartes, dans les routes de l'intelligence : époque des idées qui, par la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole, concourut, dans le même siècle et chez le même peuple, avec l'époque de la fixation du langage; « lorsque la » langue française, » dit Bossuet dans le discours que j'ai cité tout à l'heure, « sortie des jeux de l'enfance, et de l'ardeur » d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience, et réglée » par le bon sens, semble avoir atteint la perfection que donne » la consistance. » Mais l'esprit humain suivit une marche naturelle; il étudia les êtres avant d'observer leurs rapports : aussi Descartes prouva Dieu, expliqua l'homme, et ne considéra pas la société. La nécessité des lois générales, expression de la volonté de l'être créateur et conservateur, fut aperçue; Descartes en fit l'application au mouvement, et Malebranche à la pensée : Newton en généralisa les lois du mouvement, en calculant le système universel du monde physique. Osons, il est temps, généraliser aussi les lois du monde moral, et dans cette raison essentielle, qui, selon Malebranche, se fait entendre à toute intelligence qui la consulte, considérons le pouvoir suprême, qui, pour régler tous les hommes, a parlé à la société.
Il a manqué à ces génies immortels d'avoir assisté comme nous à cette commotion universelle, à ce renversement du monde social, qui, mettant à découvert le fond même de la société, leur aurait permis d'en observer la constitution originaire et les lois fondamentales, semblable à ces tempêtes violentes qui soulèvent l'Océan jusque dans ses plus profonds abîmes, et laissent voir les bancs énormes de roche qui en supportent et en contiennent les eanx; et de même qu'ils retrouvaient la loi générale du mouvement en ligne droite na-
turel à tous les corps mus, dans l'invincible tendance à s'échapper par la tangente que conserve tout corps forcé au mouvement circulaire, ils auraient vu la loi générale de l'unité fixe de pouvoir distinctement exprimée dans les efforts que fait pour y revenir une société que des événements désastreux, ou des systèmes plus désastreux encore, ont jetée hors des voies de la nature dans les sentiers inextricables de la variation du pouvoir.
Mais il ne faut pas croire que ces puissants esprits eussent établi une théorie du pouvoir religieux et politique de la société aussi paisiblement qu'ils ont établi la théorie des lois du mouvement. Descartes ne combattit que des préjugés scolastiques, et Newton n'eut à dissiper que des tourbillons imaginaires ; une théorie du pouvoir social attaquerait des préjugés religieux et politiques, et elle aurait à lutter contre les tourbillons des passions humaines, bien autrement entraînants que ceux de Descartes : les ouvrages de ces grands hommes, contredits par des savants, furent accueillis par les rois, et la théorie du pouvoir, placée avec son auteur sous l'anathèmc d'une proscription politique, et étouffée par la violence, ne pourrait obtenir tout au plus que l'honorable suffrage d'un petit nombre d'hommes éclairés, qui, forcés au silence, ne pourraient même pas, par une critique judicieuse, épurer la vérité au creuset de la contradiction. Et quel eût été, par exemple, le sort d'un ouvrage de ce genre, s'il eût paru en France au temps, déjà loin de nous ', de cette variation infinie, de ce combat interminable de pouvoirs, détruits aussitôt qu'élevés, de comités, de conventions, de législateurs, de directeurs? et aurait-il resté à son auteur, contre l'injustice ou la faiblesse des hommes, d'autre appui que cette conviction impérieuse, je dirais presque tyrannique, de la vérité, que rien n'égale en puissance
1 Dieu veuille que ce temps funeste soit loin de nous encore ! mais des systèmes faux et des passions que l'on aurait pu croire éteintes semblent en hâter le retour, au moment où l'auteur donne cette troisième édition.
sur les facultés de l'homme, pas même le fanatisme de l'erreur, ni d'autre consolation que de souffrir pour la vérité, après avoir vécu pour elle?
Ces considérations sublimes sur l'ordre social, objet d'une semblable théorie du pouvoir, seront l'entretien du siècle qui va s'ouvrir, comme les considérations sur l'ordre physique et les recherches sur la nature des corps ont été l'objet principal des études dans le siècle qui finit; et l'application des lois générales de la société aux règlements particuliers de l'administration publique fera la force réelle des sociétés, et le véritable bonheur de l'homme. On avertit ceux qui pourraient s'étonner du point de vue nouveau sous lequel on a présenté des objets qu'ils n'ont accoutumé de voir que sous une certaine face, ou même qu'ils n'ont jamais considérés, de se tenir en garde contre cette prévention trop ordinaire, qui nous fait penser que ceux qui nous ont précédés ne nous ont rien laissé à découvrir sur certains objets; comme si le temps, qui découvre tout, le temps qui a marché pour eux, n'avait pas volé pour nous, et amoncelé dans un point de l'espace et de la durée plus de matériaux propres h fondre une théorie de la société, que les siècles n'en avaient amassé peut-être depuis l'origine des temps et des hommes. « On s'imagine sans raison, dit » 31alebranche, que nos pères étaient plus éclairés que nous. » C'est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir » la vérité : Veritas, dit saint Augustin, plia kmporis, non » auctoritatis. »