PAR L AUTEUR
A RAPPORTER A LA PAGE 338, NOTE (e), TOME PREMIER DU PRÉSENT 01
VRAGE (1).
La longue querelle entre les anciens et les modernes sur le mérite de leurs productions littéraires, n'a jamais offert de résultat satisfaisant, parce qu'on s'est obstiné à porter des jugements formels, au lieu de procéder par arbitrage et de chercher des compensations. Avant de comparer la littérature moderne, il eût fallu peut-être examiner si une comparaison entre elles était po sible, si notre apologue était l'apologue des anciens, notre tragédie la tragédie des anciens, notre épopée l'épopée des anciens, notre société enfin la société de> anciens, car la littérature est l'expression de la société, comme la parole est l'expression de l'homme. C'est sur ce sujet, qui n'a peut-être pas été considéré dans ses principes, que nous .liions hasarder quelques réflexions, bien moins pour le traiter que pour l'indiquer.
La manière dont le poète fait agir et parler les personnages
1 Voyez sur le même sujet une lettre fort curieuse de Boileau à Perrault. Boileau donne la préférence aux modernes, et il est bon d'ajouter à sa lettre. 1° qu'il n'avait pas vu le premier des lyriques modernes, J.-B. Rousseau: 2° que nos grands auteurs, que Le Tasse et Millon n'étaient pas, les uns appréciés, les autres connus de son temps, comme ils le sont du notre; 3" que Boileau ne fait pas entrer La Fontaine dans la comparaison, quoique dans la même lettre il le nomme pour le placer à la suite de Voilure et de Sarrazin. Les écrivains du siècle de Louis XIV no pouvaient pas faire la comparaison de la littérature moderne avec l'ancienne, puisqu'eux-mèmes étaient les fondateurs et les créateurs de cette littérature moderne, et nous les connaissons mieux qu'il- M se connaissaient eux-mêmes.
SUR LA PENSÉE DE L'iIOMME. 91
de son poème, ou les êtres qu'il personnifie, s'appelle lesmœurs. Dans ce sens, il y a les mœurs des animaux, les mœurs des plantes, les mœurs des hommes, les mœurs même des dieux, si le poète les met en scène. Il y a les mœurs de l'âge et les mœurs du sexe. Ces mœurs sont bonnes, si elles expriment l'état naturel de l'individu considéré sous tel ou tel rapport; elles sont mauvaises, si elles expriment un autre état que cet état naturel. Ce sont là les mœurs de l'individu; mais la société a aussi les siennes, et comme elle est domestique ou publique, les mœurs seront privées ou publiques, et ces mœurs sociales seront bonnes ou mauvaises, selon qu'elles exprimeront ou n'exprimeront pas les rapports naturels des êtres en société. Ainsi, si le poète représente une épouse dans un état de société qui lui permette de se séparer de son époux par le divorce, les mœurs domestiques seront mauvaises, quoique l'individu puisse n'être pas vicieux; et de là vient qu'il ne faut pas un grand talent pour rendre intéressante au théâtre la fidélité conjugale, et que tout l'art du monde ne peut y rendre le divorce même supportable. C'est par la même raison qu'un héros, accompli d'ailleurs, est un personnage vil sur le théâtre, s'il est traître à son pays, parce que ses mœurs publiques sont mauvaises.
A cette distinction générale de mœurs poétiques en mœurs privées et en mœurs publiques, correspond une distinction générale des ouvrages d'esprit en deux genres : l'un, le genre familier, et en quelque sorte domestique, pastoral, géorgique. élégiaque, erotique, bachique, comique, qui chante les occupations, les plaisirs, les peines de l'homme privé, et représente les scènes de la vie privée; l'autre, le genre héroïque, tragique, lyrique, épique, qui célèbre les grands personnages et les grands événements de la société publique, religieuse ou politique. Ces deux genres se confondent quelquefois dans un genre mixte, ou plutôt bâtard, qui forme la comédie héroïque et la tragédie bourgeoise ou drame, qui montrent tantôt des hommes publics occupés d'aiïections privées, et tantôt des hommes privés livrés à d'éclatantes passions.
La perfection du genre familier est le naturel naïf, dont l'excès est le puéril ou le niais; la perfection du genre héroïque est le naturel grand, élevé, appelé sublime par excellence, et l'excès est le gigantesque, le monstrueux. Les anciens, plus près des temps où les nations n'étaient encore que des familles, ont excellé dans le genre familier, et Homère surtout offre même dans le poème épique, des modèles accomplis du sublime de naïveté. Les modernes, placés dans un état de société plus avancé, ont excellé dans le genre héroïque, et Bossuet et Corneille, entre autres, offrent de ces traits de grandeur sublime que les anciens n'ont pas égalés. Je pourrais m'autoriser ici des réflexions de Voltaire sur la tragédie. A mérite égal d'expression, le genre héroïque l'emporte sur le familier. Qui n'aimerait mieux avoir fait Y Enéide que les Géorgiques, quoique les Géorgiques soient plus parfaites ou du moins plus finies que YÉnéide? A mérite supérieur, le familier l'emporte sur l'héroïque, et l'on aimerait mieux avoir fait des idylles comme Théocrite, ou des élégies comme Tibulle, que des poèmes héroïques, tels que YAchilléide de Stace, ou Y Enlèvement de Proserpine, parClaudien. La société passe de l'état domestique à l'état public; c'est là le progrès du temps : la littérature passe avec la société de l'expression familière dans le genre, même héroïque, à l'expression noble et élevée, même dans le genre familier; c'est là le progrès du goût.
Là, si je ne me trompe, est le point décisif du procès, et le moyen d'accommodement.
Pour pouvoir comparer avec fruit la littérature ancienne et la littérature moderne, il faut prendre les deux extrêmes des deux genres, la poésie pastorale pour le genre familier, la poésie épique pour le genre héroïque. La comparaison est facile, et elle sera extrêmement exacte; car nous avons les idylles de Théocrite, les bucoliques de Virgile, et les pastorales de Gessner, le corrj phée de ce genre chez les modernes, et nous avons pour l'épopée YIIia.de, YÉnéide et la Jérusalem délivrée. Or, en examinant avec attention ces trois ouvrages à la fois.
dans chaque genre, on remarque l'enfance des genres dans les premiers, et au temps de l'enfance de la société; l'adolescence des genres dans les seconds, et au temps de l'adolescence de la société ; la virilité des genres dans les troisièmes, et au temps de la perfection de la société : en sorte qu'on peut dire que les idylles de Théocrite, les bucoliques de Virgile, les pastorales de Gessner, sont entre elles dans les mêmes rapports que les épopées d'Homère, de Virgile et du Tasse. Je ne parle pas des individus, qui sont, dans toutes, des bergers ou des héros? ni même des mœurs individuelles, car tous ces poètes font agir et parler leurs individus d'une manière relative à leur âge et à leur sexe, mais des mœurs sociales, c'est-à-dire des mœurs de la famille et de celles de l'État.
Ainsi, dans Théocrite, les mœurs sont d'une simplicité qui approche de la rusticité, et il y a même, sous le rapport des mœurs domestiques, un reproche bien plus grave à lui faire, et dont Virgile n'est pas exempt dans son églogue de Gorydon et d'Alexis. Dans Gessner, on voit une nature simple, mais décente, sans grossièreté et sans luxe, qui a, tout ensemble, de la parure dans sa simplicité, et de la simplicité dans sa parure. Il est aisé de voir que Virgile tient le milieu entre la simplicité inculte de Théocrite, et la parure simple et décente de Gessner. Les mêmes rapports se remarquent entre trois épopées : je ne parle pas du sujet de chacune d'elles; il est, dans chaque poëte, relatif au temps et à l'âge de la société : purement familier dans Homère, où il s'agit d'une esclave enlevée à son maître; plus national dans Virgile, c'est Rome dont son héros jette les fondements; plus général dans Le Tasse, c'est la religion du monde civilisé, et qui doit devenir la religion du monde entier, que les héros chrétiens vengent des outrages des infidèles. Les objets, dans Le Tasse, ne sont pas au-dessous de la majesté du sujet : c'est l'Europe entière qui s'arrache de ses fondements pour tomber sur l'Asie; ce sont tous les rois de l'Europe qui vont combattre tous les peuples de l'Orient, et sous ce rapport, Homère, et même Virgile, ne peuvent sou-
tenir la comparaison avec Le Tasse qu'à la faveur de l'éloignement des temps, qui, comme la distance des lieux, a le privilège d'agrandir de petits objets, et d'affaiblir l'impression de très-grands événements.
Je viens aux mœurs des personnages de l'épopée, ou des hommes publics.
Agamemnon est brave, et sait gouverner les peuples : ce sont des mœurs publiques bonnes dans un chef; mais, par son orgueil et sa brutalité, il indispose tous ses alliés. Énée est brave et religieux, ses mœurs sont meilleures; mais sa folle passion pour Didon lui fait oublier la grandeur de ses destinées et les ordres des dieux. Godefroi a toutes les qualités d'un héros et d'un chef, sans aucun des vices ni des faiblesses de l'homme privé : sublime pensée du Tasse, qui attribue la perfection au chef, et laisse les faiblesses aux subalternes; et ce beau poëme est plein de ces grandes intentions. Voltaire, dans la Henriade, donne des faiblesses à son héros; l'histoire l'y autorisait, mais nos idées, plus justes sur la société, ne le permettent peut-être plus, et saint Louis eût été beaucoup plus propre à l'épopée, si Le Tasse n'eût point traité le sujet des croisades, ou si celle de saint Louis eut fini heureusement.
Les héros d'Homère s'occupent de détails domestiques, ceux de Virgile s'amusent à des jeux, ceux du Tasse éprouvent les tourments de l'amour.
Les faiblesses du cœur sont les seules passions de l'homme privé qu'on puisse, sans déroger à la noblesse du genre héroïque, mêler aux scènes de la tragédie ou aux récits de l'épopée. Les détails des besoins domestiques ou des jeux doivent en être bannis, parce qu'ils sont des entraves ou des obstacles aux soins publics, et qu'il est vrai de dire, dans uu sens, que l'homme public ne doit connaître ni besoins, ni jeux.
La valeur noble, généreuse, toujours la même des héros du Tasse, est préférable à la valeur brutale, grossière, féroce, et souvent en défaut, des héros d'Homère; et l'on aperçoit sensiblement dans Le Tasse l'influence du droit des gens reçu chez
les chrétiens, qui donne à l'humanité tout ce qu'il peut accorder sans rien ôter à la valeur. Les héros de Virgile, moins civilisés que ceux du Tasse, sont moins grossiers que ceux de Y Iliade. Le progrès des mœurs est sensible d'Homère à Virgile, et de Virgile au Tasse '; et pour ne comparer ici qu'Homère et Virgile, les dieux de celui-ci, comme l'observe Voltaire, parlent et agissent plus raisonnablement que les divinités de l'autre, et la philosophie du sixième livre de YÊnéide annonce des progrès sensibles dans la raison.
Ce sont là des vérités de tous les temps et de tous les lieux, et qui ne seraient pas moins des vérités, quand elles auraient été défendues par La Mothe, ou combattues par Despréaux. Racine, qui met en scène le fier Atride et le bouillant Achille, leur donne les mœurs que Le Tasse donne à ses héros; et Boileau, s'il eût fait un poème épique, dont le sujet eût été pris dans la Grèce antique, n'eût pas donné à ses héros les mœurs qu'Homère prête aux siens. Le poëte, il est vrai, peignait les mœurs de son temps, comme le barde du Nord peint les brouillards et les tempêtes de son pays ; et peut-être est-ce le contraste d'une nature puérile et familière, et d'une expression très-élevée et très-noble, qui est une des sources de notre admiration pour ce grand poëte : car rien ne nous plaît autant que les contrastes. Homère a peint une nature de société dans l'enfance, Virgile une nature plus avancée, Le Tasse une nature parfaite : il est l'extrême d'Homère. Celui-ci a célébré les temps héroïques du paganisme; Le Tasse a chanté les temps chevaleresques de la chrétienté : ils ont suivi chacun leur siècle. « Dans le siècle d'Auguste, dit Terrasson, Homère n'eut » pas mis ou laissé tous ces dérangements de caractères et de » discours qui se trouvent dans son poëme. »
Mais Homère a-t-il mieux peint l'enfance de la société, ou Virgile ses progrès, que Le Tasse n'a peint sa virilité? C'est là le point de la question, et si, ainsi posée, elle était décidée
1 Virgile a vécu à une égale distance du siège de Troie et des croisades.
contre Le Tasse versificateur, Le Tasse poêle pourrait en appeler, et demander que Ion compensât l'infériorité de l'expression avec les beautés d'un autre ordre, et la supériorité de son sujet et de son plan. On a dit qu'Homère est constamment épique, et que Le Tasse vise au pastoral : on a confondu les artistes et leurs instruments. La langue d'Homère est plus héroïque que son sujet, et le sujet du Tasse plus héroïque que sa langue. La langue italienne, faible, molle et sans dignité, convient plutôt au genre familier. Lorsqu'elle parle l'épopée, on croit voir Herminie qui prend les armes d'Argant pour combattre Tancrède. Aussi remarquez que les reproches que Despréaux fait au Tasse portent principalement sur les concetti de sa langue, et que ceux qu'Horace fait à Homère tombent plutôt sur la conduite du poëme. De là vient qu'Homère et Virgile perdent tout à être traduits, et que Le Tasse y gagne peut-être, ou du moins que son poëme ne perd rien a être traduit dans toutes les langues, qui sont plus mâles et plus héroïques que sa langue naturelle.
Les mêmes rapports, absolument les mêmes, que nous avon> remarqués dans le caractère de la pastorale et de l'épopée antiques, nous les retrouverions, et plus marqués peut-être, dans la tragédie grecque, comparée à la tragédie française, où il y a bien plus d'art, d'intérêt et d'action, des mœurs bien plus nobles et bien plus soutenues dans le genre élevé; mais ici nous ne pourrions en faire la comparaison avec la tragédie latine. Les six qui nous restent ne peuvent y servir, et sans doute, comme les Romains n'osaient pas mettre leurs anciens rois sur la scène, et qu'il n'était pas permis d'y présenter les magistrats de la république, obligés de prendre leurs sujets dans l'histoire grecque, ils ne pouvaient que copier les Grecs. La comédie permettrait plutôt ce parallèle. La bouffonnerie d'Aristophane, la décence de Térence, l'élévation de 3Iolière et de nos bons comiques, dans le Misantrope, le Glorieux, h Méchant, dont le genre noble, sans être héroïque, n'était pas connu des anciens, nous donneraient nos trois termes de l'en-
fance, de l'adolescence et de la virilité. Nous les retrouverions aussi distinctement marqués dans la nudité d'Esope, dans la simplicité de Phèdre, et dans les grâces de La Fontaine; enfin les épigrammes de Y Anthologie, celles de Martial et les nôtres nous offriraient les mêmes points de comparaison.
En un mot, et pour nous résumer, les anciens ont trop souvent rabaissé le genre héroïque par des détails d'une excessive familiarité, et les modernes ont relevé le genre même familier par la noblesse et même la dignité des détails. Dans La Fontaine, le chêne et le roseau, la belette et le lapin conversent plus décemment que les héros de l'Iliade.
Le christianisme n'est pas étranger à ces progrès de l'art, et puisqu'il est incontestablement la cause des progrès de la société, il l'est nécessairement de ceux de la littérature. Le christianisme a donc aussi son génie même poétique, et c'est ce qui nous sera incessamment démontré \ « Le fil du bon goût, dit » Terrasson, vient des Grecs, plus châtié par les Latins, et » porté à sa perfection, du moins quant à sa théorie, par les » Français. Les ennemis de l'érudition voudraient nous faire » perdre la première moitié de ce fil, et l'admiration outrée » pour les anciens nous ferait perdre la dernière. » Nihil majus prœslandum est, dit Sénèque, quàm ne pecorum rihi, antecedentium gregem sequamur, pergentes non quà eundum est, sed quà itur.
1 L'auteur veut parler du Génie du Christianisme, de M. de Chateaubriand) qui allait paraître.