‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 74 sur 144 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

de séduction, et même de violence, que l'on peut employer à l'ombre du mystère. Et certes, sans rappeler ici ce que nous avons vu depuis longtemps en France et ailleurs, sans citer de trop fameuses correspondances, il suffira, pour juger des progrès de cette doctrine et des succès déplorables de ses adeptes, de remarquer que toutes les grandes vérités du christianisme sont hautement attaquées, et son culte publiquement méprisé, au point que nous venons de voir le roi de Prusse ordonner par un édit, aux classes élevées de ses Étals, de faire donner à leurs enfants le signe et le sceau du christianisme sur lequel l'autorité du consistoire lui-même avait montré une coupable indifférence.

Ces conjectures, au reste, sont appuyées sur une autorité bien respectable. Le génie philosophique le plus étendu qui ait paru parmi les hommes, Leibnitz, qui pénétrait dans les profondeurs de la société comme dans les abîmes de l'infini mathématique, prévoyait, dès le commencement de ce siècle, les malheurs dont la société était menacée, et en indiquait le remède. Le passage est trop curieux pour qu'on ne me permette pas de le transcrire.

« Ceux qui se croient déchargés de l'importune crainte » d'une providence surveillante et d'un avenir menaçant, la- » chent la bride à leurs passions brutales, et tournent leur » esprit à séduire et à corrompre les autres, et s'ils sont am- » bitieux, et d'un caractère un peu dur, ils seront capables, » pour leur plaisir ou leur avancement, de mettre le feu aux » quatre coins de la terre, et j'en ai connu de cette trempe. » Je trouve même que des opinions approchantes, s'insinuant » peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde qui » règlent les autres, et d'où dépendent les affaires, et se glis- » sant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la » révolution générale dont l'Europe est menacée... Si l'on se cor- » rige encore de cette maladie épidémique, dont les mauvais » effets commencent à être visibles, les maux seront peut-être » prévenus : mais si elle va croissant, la Providence corrigera

» les hommes par la révolution même qui en doit naître; car, » quoi qu'il puisse arriver, tout au bout du compte tournera » toujours pour le mieux en général \ »

Cet auteur venait de parler de la singulière force dame que montrent les sauvages au milieu des privations et des tortures, et il ajoute ces paroles remarquables : « Tout ce qu'une » merveilleuse vigueur de corps et desprit fait dans les sau- » vages entêtés d'un point d'honneur des plus singuliers, » pourrait être acquis parmi nous par l'éducation et des pri- » vations bien réglées... Je ne m'attends pas qu'on fonde si » tôt un ordre dont le but soit d'élever l'homme à ce haut » point de perfection... Comme il est rare qu'on soit exposé » aux extrémités où l'on aurait besoin d'une si grande force » d'âme, on ne s'avisera guère d'en faire provision aux dépens » de ses commodités ordinaires, quoiqu'on y gagnerait incom- » parablement plus qu'on n'y perdrait, et cependant cela même » est une preuve que le bien surpasse le mal, puisqu'on n'a » pas besoin d'un si grand remède 2. »

Au point où est parvenue aujourd'hui la société, et aux dangers qui la menacent même au milieu de sa prospérité apparente, et peut-être par cette apparence même de prospérité, Leibnitz jugerait qu'elle est « exposée à des extrémités où elle » a besoin dans ses défenseurs d'une grande force d ame, et » que le mal surpase assez le bien pour qu'elle ait besoin d'un » si grand remède. »

Enfin l'expérience vient montrer la possibilité de ces institutions dont le génie prévoit, dont le raisonnement établit la nécessité.

En effet, l'institution du ministère politique dans les États chrétiens n'est pas, comme la république de Platon, ou Y Utopie de Thomas Morus, un rêve que l'imagination enfante, et que la raison n'a jamais réalisé. Cette institution a existé en Europe,

1 Nouveaux Lssais sur l'entendement humain.

2 Tbéodiccc.

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