‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 198 sur 202 · IX · texte numérisé non relu

IX

Observations générales sur le Divorce,

1° Le parlement d'Angleterre a voulu abolir le divorce, et il l'abolira. Car lorsqu'une nation a senti le vice d'une loi, elle n'a pas de repos qu'elle ne l'ait changée. Il est en Europe quelques peuples qui, sortis depuis quelques siècles de l'état parfait des lois naturelles de la société, et tombés depuis ce temps dans la corruption, disent comme l'enfant prodigue : « Je reviendrai au lieu d'où je suis parti \ »

Il serait déshonorant pour la France de descendre à un état imparfait, d'où sa rivale serait la première à sortir, et nous ne sommes pas accoutumés à recevoir de pareils exemples.

2' L'oppression que le gouvernement exercerait sur les trente-neuf quarantièmes de la nation, qui regardent le divorce comme un crime, serait la plus dure que la nation eût soufferte depuis dix ans, puisque ce serait une oppression morale et la corruption des mœurs par les lois. Le gouvernement, pour la défense de l'État, a le pouvoir d'anéantir la famille; il n"a, pour aucun motif, il ne peut avoir le droit de la corrompre.

Et non-seulement il corromprait la famille, par la licence qu'il permettrait aux désirs de l'homme, mais il en bannirait le bonheur et la paix, par les haines que le divorce ne manquerait pas d'allumer entre les familles. En effet, quels profonds ressentiments n'exciterait pas chez ce peuple sensible, juste appréciateur du bienfait et de l'offense; que de larmes, que de sang ne ferait pas couler l'affront d'une fille, souvent innocente, renvoyée sans honneur et sans nom dans cette mai-

' Dans le même temps, le parlement d'Angleterre délibérait sar l'abolition de l'esclavage des noirs, et sur l'abolition du divorce. Nous nous hâtâmes, pour notre malheur, de prévenir, sur la première question, le décret qu'il n'avait pas envie de rendre, et qu'on ne proposait que pour nous tenter, et nous décrétâmes le divorce, qui n'était ni dans nos mœurs ni dans nos lois.

son paternelle, et au sein de ces parents qu'elle avait quittés naguère heureuse et fière de la beauté d'une vierge et de la dignité d'une épouse! Et si le Français dégénérait au point d'y être insensible, il en viendrait sans doute bientôt à cet excès d'avilissement où est tombé un peuple voisin, même dans les conditions les plus opulentes, à évaluer en livres, sous et deniers, la faiblesse d'une femme, le crime d'un séducteur, la honte d'un mari, et à s'en faire adjuger le monlanl à dire d'experts.

3° Une petite partie de la nation regarde le divorce comme toléré, et elle n'usait même pas de cette tolérance; tout le reste le regarde comme un crime, et s'il y a quelques personnes qui le regardent comme un bien, on ne fait pas des lois pour elles. Permettre le divorce à tous, ce serait perpétuer gratuitement les différences religieuses, source féconde de dissensions politiques; l'interdire à tous, comme il a été proposé pour l'Angleterre, dans son parlement, ce serait remplir un devoir envers la plus grande partie de la nation, sans faire aucun tort à l'autre, ce serait surtout préparer les voies à l'unité religieuse, premier but de tout gouvernement sage, mais qu'il ne doit jamais attendre que de l'instruction et du temps.

Car l'opinion qu'il faut séparer avec soin le religieux du civil, n'a pas encore prescrit dans la société, quoique répandue sous mille formes depuis un siècle. Le gouvernement, sans doute, ne doit pas ordonner tout ce que la religion prescrit de personnel à l'homme; mais il ne doit rien permettre de ce qu'elle défend de fondamental dans la société, encore moins rien défendre de ce qu'elle ordonne : quelquefois même il peut la précéder, et interdire ce qu'elle n'a toléré que pour un temps. La religion dirige les volontés, les lois civiles répriment les actions. Séparer, dans la société, La direction des volontés de la répression des actions, c'est séparer, dans rhonime, l'àme du corps, c'est matérialiser la société, c'est l'anéantir, en y détruisant le principe de sa force et de ses progrès. La force indestructible, la prééminence incontestable de la France, consistaient dans

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cet accord du religieux et du civil, plus juste, plus parfait en France, peut-être, que dans aucune autre nation; et qui, donnant à sa constitution cet élément théocratique qui la distinguait, faisait que l'Étal très-chrétien était l'État très-puissant.

4" Des personnes qui déplorent la faiblesse de nos penchants mieux qu'elles ne jugent les progrès de notre raison, voudraient nous ramener à de meilleures mcBurs, par un divorce sagement restreint. Elles veulent faire de bonnes mœurs, pour faire de bonnes lois; elles citent les anciens à tout propos, et cet adage célèbre d'un de leurs poètes : Quid leges sine moribus vanœ proficiunt? Les temps anciens ne ressemblent en rien aux temps modernes. On remarque des mœurs chez les anciens, c'està-dire l'observation des lois domestiques, plutôt que des lois politiques; et cela doit être, parce que les anciens, placés plus près du commencement, se rapprochaient davantage du temps où la famille avait précédé l'État. Leurs lois politiques, s'ils en avaient, étaient extrêmement imparfaites; et M. de Montesquieu va jusqu'à dire que les anciens n'avaient pas même l'idée dun gouvernement établi sur des lois fondamentales. Dans cet état des choses, les mœurs, loin de trouver un appui dans les lois politiques ou religieuses, n'y trouvaient qu'inconsistance, absurdité, licence et désordre. Et, par exemple, quelle humanité ne fallait-il pas dans les mœurs, là où l'Étal et même la religion présentaient au peuple le spectacle de l'homicide comme un passe- temps, ou comme un sacrifice agréable à la divinité? Que de tempérance ne fallait-il pas là où la prostitution faisait une partie du culte public; là où le divorce le plus illimité était permis et les amours infâmes autorisées? Certes, des lois pareilles ne pouvaient attendre leur correctif que des mœurs, qui même ne résistèrent que peu de temps chez les Romains, et encore moins chez les Grecs, à l'influence puissante de ces lois corruptrices. Mais depuis que la plus haute sagesse s'est fait entendre aux hommes, comme dit J. J. Rousseau, et que la connaissance des rapports naturels de l'homme avec ses semblables a servi de base aux codes de

.ciétés, la raison est devenue publique, les lois ont atteint la perfection, et alors les mœurs, loin de servir de correctif à des lois faibles, désordonnées et variables, ont trouvé leur règle dans des lois fortes et immuables; alors on a pu renverser la maxime des anciens, et dire : Quid mores sine legibus, etc.; et Ion n'a plus dû attendre la restauration des mœurs que de la bonté des lois. Ainsi i! serait insensé de penser que les passions des hommes, éveillées par la licence des arts, seront plus modérées lorsqu'elles auront plus de moyens de se satisfaire, ou qu'après cinquante ans de divorce, il sera plus aisé de revenir à rindissolubilité.

5" Je finirai par une réflexion digne de fixer l'attention des hommes d'Etat.

Les nations qui admettent le divorce ou la polygamie sont les plus faibles de toutes les nations européennes, moins de force d'agression, que de force de stabilité et de conservation. La France, qui rejette le divorce, était la plus forte des nations chrétiennes, parce qu'elle était la plus raisonnable, la plus naturelle dans ses lois. Si elle décrète la dissolubilité du lien conjugal, avec quelques restrictions d'ailleurs qu'elle en permette la dissolution, elle posera solennellement, au dix-neuvième siècle, après trois siècles de discussions, de connaissances et de lumières, à la face de l'univers, et en présence de tous les grands esprits qu'elle a produits, de Descartes, de Bossuet, de Fénelon, de Domat, de d'Aguesseau, elle posera comme un principe : Que les lois doivent être plus faibles, a mesure QUE les moeurs SONT PLUS CORROMPUES; et quc lorsque les hommes ne voient dans le mariage qu'une jouissance, et se font de la licence un jeu, le divorce doit être la peine de l'adultère; le changement, le remède de l'inconstance; les plaisirs, le frein de la volupté. Le divorce fut permis, il y a trois siècles, parce qu'on crut en trouver la tolérance dans les oracles divins; aujourd'hui on le décrétera uniquement comme une condescendance pour les passions humaines. Cette loi portée, en 1792, comme la conséquence nécessaire d'un système de des-

truction, et aux cris des victimes égorgées, on la placera, dix ans après, comme une base, un principe, dans un système de réédification, et au milieu des chants de triomphe et de paix- A répoque où les Anglais, fatigués de sa licence, annoncent le noble dessein d'en secouer le joug, les Français la recevront, et bien plus licencieuse encore : la faiblesse honteuse de leurs lois vengera les peuples vaincus du succès de leurs armes; et, coDîme chez les Romains :

Luxuria incuhuit, viciumque ulciscitur orbem.

Mais s'il suffit d'une seule idée fausse pour dépraver un homme, quel serait, pour une nation, l'effet d'un principe absurde dont elle aurait fait la base de sa législation? La raison publique, dont la France, en Europe, était l'organe, en serait obscurcie; la législation commune des nations chrétiennes en serait ébranlée; et il serait démontré à l'homme, qui voit dans la supériorité des lumières le seul titre de prééminence entre les peuples civilisés, que la France est déchue de sa prérogative, et que le sceptre de l'Europe va passer en d'autrp« mains.

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