DES MAITRES
Elever tous les hommes sociaux, ou tous les hommes qui doivent former la société, c'est élever la société même. Or la société est un être perpétuel : donc il faut un instituteur perpétuel.
La société ne peut être élevée ni dans un même lieu, ni dans une seule personne : il faut donc un instituteur universel, qui puisse élever à la fois des personnes difTérentes, et en divers lieux.
Mais la société est une, et elle doit recevoir une éducation uniforme, malgré la succession des temps, la diversité des lieux et la multiplicité des personnes. Il faut donc un instituteur uniforme, qui puisse donner la même éducation dans tous les temps, dans tous les lieux et à toutes les personnes.
Donc il faut un corps; car un corps chargé de l'éducation publique est un instituteur perpe/we/, universel, uniforme, quant au temps, aux lieux et aux personnes.
Ce corps seul chargé de l'éducation publique, doit-il être corps laïque ou corps religieux?
1** II n'existe point de corps laïque qui soit perpétuel; car tout corps qui peut se dissoudre à la volonté de ceux qui le composent, n'est pas un corps perpétuel, et s'il n'est pàs perpétuel, il ne peut être universel ni uniforme.
DE l'Éducation sociale. 20c^
2* Ces laïques auront, ou pourront avoir une famille, puisqu'ils ne seront pas engagés irrévocablement à la société. Ils appartiendront, par le fait, ou par le désir, beaucoup plus à leur famille qu'à la société; car Ibommc naturel veut toujours l'emporter sur Tbommc social, et la famille sur la société.
Il faut donc un corps religieux, un ordre; car il n'existe pas plus de corps sans vœux^ qu'il n'existe de société civile sans religion publique.
Ici la philosophie me demande si les vœux sont dans la nature de l'homme.
Oui : ils sont dans la nature de l'homme social, car il est dan» la nature de l'homme social d'employer toutes ses facultés à l'utilité de la société; il ne peut donc pas être contre la nature de l'homme social de s'engager envers la société, à employer à son usage, et pour toujours, toutes ses facultés, c'est-à-dire, son esj)rit, son cœur et ses sens, ou autrement, sa to/o/i^e par le vœu d'obéissance, ses affections par le vœu de pauvreté, ses sens par le vœu de chasteté. Ce qui n'est autre chose que préférer la société civile à la société naturelle, et les autres à soi.
Vous voulez donc, me dira-t-on, rallumer toutes les passions, en rétablissant ce que les fassions ont détruit. Je veux tout ce qui est utile à la société, lors même qu'il peut blesser les passions des hommes; mais je veux éviter d'offenser les préventions, même injustes, des hommesj lorsqu'il n'en résulte aucune utilité pour la société. La société a besoin de la chose même, les préventions s'attachent au nom; on peut tout accorder.
11 faut l'apprendre à ceux qui l'ignorent, il faut le dire, aujourd'hui qu'on n'a besoin, ni pour penser ni pour parler, d'un brevet signé d'Alembert ou Condorcet. La destruction d'un corps célèbre, chargé de l'enseignement public, a été le fruit d'une manœuvre ténébreuse, dont les fils déliés échappaient à la vue de ceux qu'ils faisaient mouvoir; un coup mortel porté à la constitution religieuse et politique des Etals, le premier acte de la révolution qui a anéanti la France, qui menace l'Europe, et peut-être l'univers, de la grande révolution du
christianisme à l'athéisme. Qu'on n'accuse pas l'auteur de prévention; car outre qu'il n'a pas pu juger ce corps célèbre, il a peut-être eu à se défendre de préjugés contraires de famille et d'éducation. Il y avait des abus à réformer dans le régime de cet ordre fameux; mais on sait assez que ce n'était pas aux abus qu'on en voulait.
a La cour de Rome, dit le comte d'Albon sur cet événe- » ment, armée du glaive, s'avance pour consommer un sacri- » fice qui étonne l'univers. Sur un autel élevé par des mains » ennemies, elle immole des victimes dont elle n'ignore pas le » prix, et qui n'auraient jamais du tomber sous ses coups. )>
Il faut donc un corps, un corps religieux, un corps unique, chargé dans tout le royaume de l'éducation sociale et publique, parce que l'éducation est 'perfectionnement, et qu'un corps seul peut perfectionner.
Il faut un corps, parce qu'il faut dans l'éducation publique perpétuité, universalité, uniformité, même vêtement, même, nourriture, même instruction, même distribution dans les heures du travail et du repos, mêmes maîtres, mêmes livres, mêmes exercices, uniformité en tout et pour tout, dans tous les temps, et dans tous les lieux, depuis Brest jusqu'à Strasbourg, et depuis Dunkerque jusqu'à Perpignan; le ministre de l'éducation publique n'aura pas d'ordonnance à faire, ses fonctions se borneront à empêcher que d'autres n'en fassent, et à prévenir toutes les innovations, même les plus indifférentes en apparence, qui pourraient se glisser dans des établissements nombreux et éloignés les uns des autres.
Il faut répondre aux objections. Comment former un corps en France dans l'état où sont les choses?
V II faut. . . . vouloir : c'est, en tout, ce qu'il y a de plus difficile; car le gouvernement, ainsi que l'homme, prend souvent ses désirs pour des volontés.
2" Il faut prendre dans tous les Ordres religieux tous ceux qui se sentiront de l'attrait et des dispositions pour embrasser ce nouvel état; plier ensuite tous les esprits, tous les cœurs,
DE l'éducation sociale. 205
tous les corps, sous un institut approuvé de l'Église et de l'État. Les commencements seront imparfaits, comme tous les commencements; mais les corps ont bientôt perfectionné les hommes et les choses. Il existait en France un corps, chargé de l'enseignement public des enfants du peuple, connu sous le nom de Frères des Écoles chrétiennes : corps excellent, qui présentait, dans ses principes, son objet et ses formes, plus d'une ressemblance avec le corps dont j'ai parlé, et dont l'institut, que peu de personnes connaissent, est un chef-d'œuvre de sagesse et de connaissance des hommes. Ce corps a été formé, dans ce siècle, par l'abbé de la Salle, simple chanoine de Reims, qui n'avait, pour une aussi grande entreprise, d'autre moyen que sa volonté; mais qui, avec une volonté de fer, a surmonté des obstacles insurmontables. J'ignore s'il est un saint aux yeux de la religion, mais il est un héros aux yeux de la saine politique.
Les corps dégénèrent, dira-ton; voyez les corps en France au moment de la révolution!
Les corps dégénèrent, quand ils ne sont pas occupés; et je veux les occuper.
Les corps dégénèrent, quand le gouvernement cesse de les protéger et de les surveiller; et je veux que le gouvernement les surveille et les protège.
Les corps dégénèrent, quand le gouvernement met le désordre dans leur sein, en s'immisçant dans leur administration intérieure; quand il établit des commissions pour changer leurs règles, au lieu de maintenir l'ancienne discipline; et je veux que le gouvernement maintienne tout, et ne change rien.
Les corps dégénèrent, parce que les hommes dégénèrent; et je veux former des corps pour empêcher les hommes de dégénérer.
Ce corps peut devenir redoutable. Cette objection sera faite par des sots et par des gens d'esprit. Les premiers la feront sérieusement, et les autres la feront sans rire Quand ces corps IL 10
lèvcronl des troupes et fortifieront des collèges, le gouvernement fera marcher contre eux la force militaire; et je ne doute pas qu'il ne dissipe cette armée scholastique, comme le gouvernement Espagnol dissipa des armées de missionnaires dans le Paraguay.
Vous voulez donc des moines? Je veux des religieux. J'en veux pour l'éducation publique; j'en veux pour d'autres objets, qui ne peuvent être confiés qu'à des corps; je veux conserver quelques maisons de cet ordre austère, banni de France et accueilli dans les cantons Suisses, comme on conserve d'antiques armures, dont nos corps affaiblis ne peuvent plus supporter le poids. Il n'est pas à craindre que ces maisons deviennent trop nombreuses; mais chez une nation vive et sensible, il faut un asile hors de l'ordre commun, à des malheurs, à des fautes, à des âmes hors de l'ordre commun. Combien, après notre fatale révolution, de malheureux ou de coupables, repoussés ou dégoûtés du monde, iront ensevelir dans ces saintes retraites leurs crimes ou leurs malheurs, et devenus frères, offriront ensemble au Dieu qui pardonne et au Dieu qui console les larmes de la douleur et celles du repentir ?
M L'oppresseur, l'opprimé, n'ont plus qu'un même asile. »
{La Harpe.)
Burke a jugé l'utilité des corps et le parti qu'un gouvernement qui gouverne pouvait en tirer, en politique profond et impartial '. Je regrette bien de ne pouvoir le citer. Je le mettrais volontiers à ma place, et le lecteur y gagnerait.
Les corps sont dans Tessence d'une société constituée. Elle tend à faire corps de tous les hommes, de toutes les familles, de toutes les professions. Elle ne voit l'homme que dans la famille, les familles que dans les professions, les professions que dans les corps. C'est là le secret, le mystère, le principe intérieur de la monarchie.
' Voyez ses Réflexions sur la révolution de France.
DE l'Éducation sociale. 207