LIVRE VI
leurs systèmes, a été soutenue par la licence et Fesprit de ré vol te.
On doit regarder comme une expérience faite en grand sur rhumanité, le développement de ce système profond, suivi avec la plus infatigable persévérance, par ce parti, qui depuis longtemps disposait en France de toutes les réputations, donnait la vogue aux opinions et aux personnes, calomniait ce qu'il ne pouvait détruire, entamait par le ridicule ce qu'il n'osait attaquer à force ouverte, flattait avec bassesse l'autorité pour la corrompre, ou la censurait avec audace pour l'intimider, et sapait ainsi les fondements de la société, jusqu'au moment où, la brèche étant ouverte, il a pu monter à l'assaut. Alors la société a recueilli le fruit de cette doctrine, dont la propagation avait été tolérée, favorisée peut-être par des administrateurs aveugles ou corrompus; de cette doctrine, qui substituait la raison de chacun à la religion de tous, et les calculs de l'intérêt personnel à l'amour de l'Être suprême et à l'amour de ses semblables.
Les effets de cette morale étaient peu sensibles, tant que les entreprises de l'intérêt personnel, ou les écarts de la raison étaient contenus par les lois : mais lorsque, par le renversement subit de toutes les lois religieuses et politiques, la raison de chacun a été admise à la discussion de tous les principes, et l'intérêt de chacun appelé au partage de toutes les propriétés, l'intérêt déchaîné a enfanté de nouveaux crimes qu'une raison égarée a aussitôt érigés en vertus. La délation a été une vertu, le pillage une vertu, l'assassinat même une vertu; ces vertus ont eu leurs héros; et ceux qui, animés d'une horrible émulation, ont le plus dénoncé, le plus pillé, le plus assassiné, ont été les plus vertueux; et la tolérance, Ihumanité, la bienfaisance, Vhorreur de la guerre n'ont paru que des étiquettes que des charlatans, pour tromper les sots, avaient mises à leurs poisons. Cette doctrine épouvantable a fait des prosélytes, et l'Europe du xviii® siècle a été menacée de descendre bien au-dessous de l'Europe des siècles de barbarie et d'ignorance.
Ces hommes vertueux^ après avoir fait des hommes nouveaux, ont voulu fonder des sociétés nouvelles : habiles à détruire, ils ont rasé, jusqu'au sol, l'ancien édifice, et en ont dispersé ks matériaux; mais quand il a fallu réédifier, ils n'ont pu s'accorder ni s'entendre. Ils ont posé des bases fragiles sur un sol inégal et mal affermi; à la place de la majestueuse simplicité des constructions antiques, ils ont élevé des masses sans proportions et sans aplomb : cet édifice ruineux n'était pas parvenu à sa hauteur, et déjà il croulait de toutes parts; alors la confusion s'est mise dans l'ouvrage, et la division parmi les ouvriers; ils ont détruit leur propre ouvrage, ils ont fini par se détruire eux-mêmes. A la vue de leurs efforts impuissants, de leurs dissensions éternelles, l'observateur attentif s'est rappelé cette tour célèbre, que des constructeurs orgueilleux et divisés voulaient élever jusqu'aux nues, et qu'ils ne purent achever. Ce n'est qu'avec une sérieuse considération, et peut-être avec quelque étonnement, qu'il a retrouvé ce tableau si vrai, si animé des funestes effets de la multiplicité des pouvoirs dans la constitution des sociétés, précisément dans les mêmes lieux qui virent jeter les fondements des premières sociétés, et au moment où leurs fondateurs prêts à se séparer pour toujours, emportant avec eux, pour fonder les sociétés diverses, les notions précieuses de l'unité de pouvoir, avaient besoin de leçons fortes et sensibles sur le danger de le diviser.
Mais quand ces notions fondamentales commençaient à s'effacer de l'esprit des peuples, que la religion publique devenait l'objet de l'indifférence, \e pouvoir générall'objet de l'ambition, les distinctions sociales l'objet de la jalousie et de la haine; une Providence sévère, mais juste, a voulu rappeler aux sociétés, par un grand exemple, ces vérités essentielles à leur durée et à la conservation de l'espèce humaine. Elle a choisi la France, la France réduite à être le modèle de l'Europe par l'élégance de ses modes, ou le scandale par la licence de ses écrits, après en avoir longtemps été l'arbitre par la force de