LIVRE II
militaire, et donne à son État une force offensive, avec laquelle il étend ses conquêtes jusque dans les pays les plus éloignés. Mais l'Egypte périt par ses conquêtes. Une société constituée doit se conserver et non conquérir; car la constitution est un principe de conservation, et la conquête un principe de destruction. En effet, la conquête fait entrer dans la société * des parties hétérogènes sans liaison de lois ni de mœurs,, sans rapports d'usages ni d'habitudes sociales, quelquefois sans convenance de position ; des parties détachées d'une autre société, à laquelle elles tendent à se rejoindre. Pour maintenir cette union forcée, il faut au pouvoir de la société un accroissement de force dont la constitution n'avait pu prévoir le besoin. Il avait des limites; il devient nécessaire de les reculer ou de les détruire.
« La conquête, dit Montesquieu, suppose le despotisme. » De ces principes incontestables, parce qu'ils sont fondés sur des faits non contestés, il résulte une vérité essentielle au bonheur de l'espèce humaine, et sur laquelle j'appelle l'attention de mes lecteurs; c'est que plus une société a de constitution, c'est-à-dire plus son pouvoir y est un, limité et défendu, plus elle tend à rester dans le même état, ou à y revenir; qu'une société puissante ne devient conquérante que lorsque la constitution y est altérée ou renversée; que dans une société trop faible pour faire la guerre, les dissensions intestines prennent la place de la guerre étrangère, à moins que quelque cause ex-
son flls un conquérant. « Il s'y prit, dit liossuet, à la manière des Égyptiens, » c'est-à-dire, avec de grandes pensées. Tous les enfants qui naquirent le » môme jour que Scsostris, furent amenés à sa cour et élevés avec lui. Quand » il fut un peu avancé en âge, il ûià leur tête son apprentissage militaire par » une guerre contre les Arabes.... Quand il voulut pousser plus loin ses con- » quêtes, il leva des troupes et leur donna pour capitaines les jeunes gens que » son père avait fait nourrir avec lui. »
' Je dis la conquête, et non des acquisitions commandées par la nécessite, que la nature de la société amène, qui placent un État dans certaines limites que la nature lui a marquées, et entrent ainsi dans le plan de sa conservation.
lérieure n'y maintienne la tranquillité, en la tenant dans la dépendance. Je reviens à l'Egypte.
Elle s'était agrandie : le pouvoir particulier du conquérant s'éleva à la place du pouvoir général de la société ; la morale même se relâcha : selon quelques auteurs, Sésostris amollit les mœurs pour prévenir les révoltes, toujours à craindre dans un empire trop étendu. La constitution, altérée en un point, fut bientôt attaquée dans toutes ses bases; la succession héréditaire fut troublée; l'antique société fut dissoute : on vit à la fois plusieurs rois, et par conséquent plusieurs sociétés : l'Egypte divisée devint la proie facile de Cambyse, le plus insensé des conquérants \ Mais, et cette vérité importante sera mise ailleurs dans tout son jour, le caractère d'un peuple se compose de ses habitudes, et survit à ses désastres : ce culte grave et cérémonieux, ces lois si sages, ce gouvernement si réglé et si uniforme, « oii tout se faisait toujours de même, » avaient formé chez l'Égyptien un caractère de gravité, de solidité, de fierté, d'attachement à ses usages, remarqué par tous les historiens, et dont on aperçoit encore les traces dans quelques restes de cet ancien peuple, échappés aux malheurs des révolutions et aux ravages des conquêtes. « L'Egypte eut » peine à souffrir les Perses, dont elle voulut souvent secouer » le joug. Il n'y eut pas dépeuple qui conservât aussi long- » temps ses usages et ses lois. Sous le joug de ses nouveaux » maîtres, l'Egypte resta opiniâtrement attachée à ses an- » ciennes coutumes, et incapable de démentir les maximes de » ses premiers rois. »
Cette antique société n'est plus; mais tout atteste sa gloire;
' « Il n'y a point d'Etat, » dit Montesquieu dans les Causes de la grandeur des Romains, « qui menace si fort les autres d'une conquête, que celui qui est » dans les horreurs d'une guerre civile : » parce que dans les troubles civils la constituiton s'affaiblit; et la raison qu'en donne cet auteur est remarquable : « C'est que tout le monde y est soldat. » Rousseau dit la même chose en d'autres termes : «Un peuple ne devient célèbre que lorsque sa législation commence à » décliner. »