DE MONSIEUR
IIlSTOlRt; DE MADAME FAVAUT RACONTEE PAR M. FAVART.
Qui n"a vu, en passant sur les quais, cette belle gravure de Lnrmessin, d'après Cari Vanloo, représentant madame Favnrt dans la Chercheuse d'esprit? Comme on voit bien que Niceltc aura tout à l'heure beaucoup plus d'esprit que celui-là qui lui en donne! Comme l'amour va la déniaiser, celte charmante ingénue assise sous l'arbre de la science ! Elle n'attendra pas que les pommes soient mûres, et elle ne les trouvera pas améres, puisque l'amour parfume ses lèvres et aiguise ses dents.
Mais n'ayons pas d'esprit hors de propos sur madame Favart, laissons parler le bonhomme Favart, qui était une bête. 11 a luimême raconté ainsi l'histoire de sa femme :
UISTOIRIi
Marie-Jusline-Benoîte Duronceray naquit à Avignon le i 5 juin 1727 sur la paroisse Saint-Agricole. Elle était fille d'André-Hené Duronceray, ancien musicien de la chapelle de Sa Majesté, et depuis musicien du feu roi Stanislas, et de Perretle-Claudine Bled, aussi musicienne de la chapelle du roi de Pologne. Ce prince, qui s'intéressait au bonheur de tous ceux qui l'environnaient, eut la bonté de contribuer lui-même à l'éducation de la petite Duronceray, qui s'annonçait déjà par des talents prématurés. Les plus habiles maîtres la formèrent pour la danse, la musique, les différents instruments et les éléments de la langue. En 1744, sa mère obtint un congé du roi Stanislas pour venir à Paris. Mademoiselle Duronceray parut à l'Opéra-Comique à la foire Saint-Germain sous le nom de mademoiselle Chantilly, première danseuse du roi de Pologne. Elle débuta par le rôle de Laurence, qu'elle joua d'original dans une pièce intitulée les Fêtes publiques, faite à l'occasion du premier mariage de feu monseigneur le dauphin. Elle eut beaucoup de succès, tant dans la danse que dans le chant et le dialogue.
•Cette même année, l'Opéra-Comique fut entièrement supprimé, parce que ses progrès alarmaient les autres spectacles. Le sieur Favart, qui était alors directeur général de l'Opéra-Comique pour le compte de l'Académie royale de musique, obtint une permission de donner un spectacle pantomime à la foire Saint-Laurent sous le nom de Matheus, danseur anglais, toujours pour le compte du grand Opéra, afin de remplir les engagements que l'on avait pris avec les acteurs de l'Opéra-Comique. Mademoiselle Chantilly et mademoiselle Gobé en firent la réussite par la façon dont elles exécutèrent une pantomime en un acte, intitulée les Vendanges de Tempe. Sur la fin de la même année, au mois de décembre, mademoiselle Chantilly épousa le sieur Favart, qu'elle suivit à Bruxelles, parce qu'il était chargé de la direction du spectacle de cette ville. Ce fut là que ses ta-
lenLs se développèrent, talents dangereux qui lui attirèrent, ainsi qu'à son mari, les plus cruelles persécutions de la part de ceux qui devaient les protéger. Us aimèrent mieux, pour s'y soustraire, sacrifier toute leur fortune : ce qu'ils exécutèrent après avoir satisfait à tous les engagements et payé les dettes de ladi- .rection.
Madame Fnvart vint donc à Paris, et débuta au Théàlre-Ttalien le .'J août 1749. Il n'y a point eu d'exemple d'un plus grand succès; mais les persécutions se renouvelèrent tt l'empêchèrent de continuer son début ; enfin, elle en triompha, et, l'année suivante, elle reparut sur le môme théâtre, le -18 janvier, avec encore plus d'avantage; elle fut reçue d'abord à part entière (faveur assez rare, et qu'elle ne devait qu'à ses propres talents). Une gaieté franche et naturelle rendait son jeu agréable et piquant : elle n'eut point de modèles, et en servit. Propre à tous les caractères, elle les rendait avec une vérité surprenante. Soubrettes, amoureuses, paysannes, rôles naïfs, rôles de caractère, tout lui devenait propre; en un mot, elle se multiplail à l'infini, et l'on clait étonné de lui voir jouer, le même jour, dans quatre pièces différentes, des rôles entièrement opposés. La Servante maîtresse, Basticn Bastienne, Ninette à la cour, ha Sultanes, Annctte et Luhin, la Fée Urgèle, les Moissonneurs, etc., ont prouvé qu'elle saisissait toutes les nuances, et que. n'étant jamais semblable à elle-même, elle se transformait, et paraissait réellement tous les personnages qu'elle représentait; elle imitait si parfaitement les différents idiomes et dialectes, que les personnes dont elle empruntait l'accent la croyaient leur compatriote.
Au retour d'un voyage de Lorraine, elle fut arrêtée aux barrières de Paris, vêtue d'une robe de Perse; on en trouva deux autres dans ses coffres. Ces étoffes étaient alors sévèrement prohibées. On voulut les saisir; mais elle eut la présence d'esprit de dire, dans un baragouin moitié français, moitié allemand, qu'elle était étrangère, qu'elle ne savait pas les usages de France, et qu'elle s'habillait à la façon de son pays. Elle persuada si bien, que le premier commis de la barrière, qui était
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reslo plusieurs années en Allemagne, prit sa défense, la laissa passer, et lui fit beaucoup d'excuses. Ce fut elle qui, la première, observa le costume; elle osa sacrifier les agréments de la figure à la vérité des caractères. Avant elle, les actrices qui représentaient des soubrettes, des paysannes, paraissaient avec de grands paniers, la tête surchargée de diamants, et gantées jusqu'au coude. Dans Bastienne, elle mit un habit de laine, tel que les villageoises le portent; une chevelure plate, une simple croix d'or, les bras nus et des sabots. Cette nouveauté déplut à quelques critiques du parterre; mais Voisenon les fit taire en disant : « Messieurs, ces sabots-là donneront des souliers aux comédiens. »
Dans la comédie des Sultanes, on vit, pour la première fois, les véritables habits des dames turques; ils avaient été fabriqués à Constanlinople avec les étoffes du pays. Cet habillement, tout à la fois décent et voluptueux, trouva encore des contradicteurs.
Lorsqu'on donna la parodie des Indes galantes à la cour, il fallut que madame Favart y parût sous le costume ridicule et fantastique que l'usage avait établi. Cependant, quelque temps après, on y représenta l'opéra de Scanderberg, et l'on emprunta l'habit de sultane de madame Favart pour en faire sur ce modèle. Mademoiselle Clairon, qui eut aussi le courage d'introduire le véritable costume à la Comédie-Française, fit faire un habit à peu près sur le même patron dont elle se servit au théâtre.
Dans l'intermède, intitulé les Chinois, représenté aux Italiens, elle parut, ainsi que les autres acteurs, vêtue exactement selon l'usage de la Chine : les habits qu'elle s'était procurés avaient élé faits dans ce pays, de même que les accessoires et les décorations, qui avaient été dessinés sur les lieux. En un mot, elle n'épargnait et ne négligeait rien pour augmenter le prestige de l'illusion théâtrale.
Les talents qu'elle possédait n'étaient rien en comparaison des qualités de son cœur : une âme sensible, une probité intacte, une générosité peu commune, un fond de gaieté inaltérable, une philosophie douce, constituaient son caractère ; elle ne
s'occupait que des moyens de rendre service, elle en cherchait toutes les occasions; et, quoiqu'elle fût souvent payée d'ingratitude, elle disait : a On a beau faire, on ne m'ôtera point la satisfaction que je sens à obliger. » Elle n'employait jamais son credit pour elle-même, mais pour être utile aux autres. Elle prit soin de l'éducation de son frère, payait des pensions à sa famille, et soutenait secrètement plusieurs personnes qui étaient dans l'indigence. Au mois de juin 1771 , la maladie dont elle est morte se déclara ; sa fermeté n'en fut point ébranlée; et, quoiqu'elle connût que son état était désespéré, elle continua de jouer pour l'intérêt de ses camarades jusqu'à la On de l'année 1771. Elle s'alita le jour des Rois, envoya chercher des notaires pour son testament, qu'elle fit avec une présence d'esprit, une tranquillité d'âme et un enjouement qui les étonnèrent. Quelques jours après, elle eut une crise violente; sa garde, qui la croyait expirante, se jeta à genoux, en disant : « Courage! courage! madame; ce n'est rien, je vais faire toucher des linges à la châsse de la bienheureuse sainte Geneviève. » Madame Favart, qui avait repris ses sens, lui répondit : « Je ne donne point dans les momeries; mais je sais que telles et telles personnes sont dans le besoin : qu'on leur donne, de ma part, de quoi les soulager, les bonnes actions valent mieux que les prières. » Et tout de suite elle demanda les secours de l'Eglise, qui lui furent administrés ; elle les reçut avec une entière résignation ; mais, sans rien perdre de son caractère, elle fit ellemême son épitaphe, qu'elle mit en musique dans les intervalles des plus cruelles douleurs.
Elle plaisantait sur son état et consolait ceux qui l'approchaient; elle s'occupa des soins de son ménage et des détails les plus minutieux jusqu'à la surveille de sa mort, qui arriva le 2i avril dernier, à quatre heures du matin.
Madame Favart a eu effectivement part aux pièces où l'on a mis son nom, pour les sujets, le choix des airs, les pensées, les couplets qu'elle composait, etdifférents vaudevilles dontelle faisait la musique; son mérite en ce genre était peu connu, parce que .sa modestie l'empêchait d'eu tirer avantage. Isolée,
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retirée dans le sein de sa famille, elle ne cherchait point à faire sa cour, elle s'occupait de sa profession; sa harpe, son clavecin, la lecture, étaient ses seuls amusements : tout au plus cinq ou six personnes recommandables par leurs mœurs formaient sa société. Telle fut madame Favart.
Voici les vers que l'on a faits pour mettre au bas de son portrait :
Nature un jour épousa l'art :
De leur amour naquit Favart, Qui semble tenir de son père Tout ce qu'elle doit à sa mère.
Autres qui sont gravés au bas du portrait de Bastienne :
L'Amour, sentant un jour l'impuissance de l'art, De Bastienne emprunta les traits et la figure. Toujours simple, suivant pas à pas la nature, Kt semblant ne devoir ses talents qu'au liasard. On démêlait pourtant la mine d'une espiègle Qui fait des tours, se cache afin d'en rire à pari, Qui séduit la raison, et qui la prend pour règle : Vous voyez son portrait sous les traits de Favart.
Ainsi parle M. Favart sur madame Favart. Pourquoi ne pas ajouter foi à un brave homme de mari faisant l'apologie de sa femme, des grâces de sa femme, des vertus de sa femme? Cela n'est pas si commun; les maris se contentent le plus souvent de faire une épitaphe, laissant aux Bossuets de leurs paroisses les soins de l'oraison funèbre. Si Favart ne fut pas toujours un mari content, il eut toujours les joies conjugales du cœur, soit en face du maréchal de Saxe, soit en compagnie de l'abbé de Voisenon, ce faiseur de contes qui passait pour faire les comédies et les enfants de Favart. Mais, avant de rapporter ici les
opinions délicates de ceux qui ont sondé ce mystère, il faut lire l'histoire de Favart.
Favnrt lui-même avait commencé à l'écrire:
Je suis ori!,'inaire d'une des plus honnêtes familles bourgeoises de la ville de Reims ; mon aïeul était secrétaire de l'intendant de Soissons. Sa place et plusieurs charges et offices dont il était pourvu l'avaient mis à son aise; le mieux est l'ennemi du bien. Il voulut augmenter sa fortune : il la perdit. Des entreprises, dans lesquelles il avait mis ses fonds, réussirent mal; il essuya des banqueroutes ; le chagrin abrégea ses jours. Sa veuve, réduite avec deux enfants à un revenu trés-modique, n'ayant plus le moyen de subvenir aux frais de leur éducation, fit apprendre un métier à mon père.
Dès qu'il fut en état de l'exercer, il époysa la fille d'un bon fermier de Goussainville, prés Gonesse : je fus le premier fruit de leur mariage.
Je naquis à Paris, sur la paroisse Saint-Jean en Grève, le 13 novembre 1710. Mon père et ma mère se chargèrent seuls du soin de mon instruction pendant les premières années de mon enfance. En très-peu de temps, sans le secours des livres d'alphabet , ils m'apprirent à lire et à former des caractères par un moyen ingénieux * qu'ils avaient imaginé pour m'instruire
* L'enfance est l'âge de la curiosité. Tous les hommes tiennent de la nature du perroquet et du singe. L'un répèle ce qu'il a entendu, l'autre imite ce qu'il a vu faire. Djhs l'adolescence, l'amour-propre s'en mêle, nous voulons bientôt en savoir plus que nos maîtres ; il en résulte un bien, l'émuialion ; elle favorise nos proiiris dans les arts et dans tout ce que l'homme entreprend. Un jour que mon père, d'un visage riant, formait devant moi différents caraLlères avec des lames de plomb flexibles, je lui demandai ce qu'il faisait là. Je joue aux lettres, me répoiidit-il. .le le priai de m'apprendre ce jeu; après me l'avoir fait
i2 HISTOIRE
en m'amusanl. Mon père avait un esprit vif et une gaieté franche; il faisait des chansons* avec facilité; il ajustait sur des airs de vaudevilles les principes de morale et les autres préceptes qu'il voulait minculqiier; je les retenais aisément en chantant avec lui. De son côté, ma mère, d'un caractère plus sérieux, et qui avait l'esprit plus orné, développait insensiblement mes idées, et formait mon cœur en me racontant différents traits de l'Histoire ou de la Fable mis à ma portée.
A sept ans, je fus mis en pension chez un maître es arts; j'en sortis trois ans après pour entrer en cinquième au collège de Louis-le-Graud. J'eus le bonheur de m'y distinguer; mais, n'ayant pas de répétiteur, mon travail devenait plus pénible. Une application trop forcée dérangea ma santé; je tombai malade pendant les vacances. Mon père alarmé me fit quitter mes études pour embrasser sa profession. Le temps que mon obéissance lui sacrifia ne fut pas entièrement perdu pour moi : j'eus occasion de connaître le célèbre abbé Nolet, alors précepteur du fils d'un cordonnier nommé Péraut; il me prit en amitié, et se fit un plaisir de m'inslruire lui-même.
désirer quelque temps, il feignit de se rendre à mes prières, et je goûtai, pour la première fois, le plaisir d'avoir désiré. Quand je n'avais pas élé sage, on me défendait de jouer aux lettres, ce qui m'en donnait plus d'envie ; enfin, au bout do neuf à dix mois, je savais lire couramment et tracer des mots. Ma mère, de son côté, feignit aussi de vouloir apprendre le latin ; je fus chargé du soin de lui faire répéter son rudiment, et de la reprendre lorsqu'elle ferait quelque faute. C'est ainsi que je m'instruisais moi-même sans le savoir.
* C'est au père de Favart que la France doit l'invention des écliaudés. Il fit dans le temps une clianson sur cette heureuse découverte, qui lui faisait gagner beaucoup d'argent ; elle courut toutes les rues de Paris, elle n'est pas venue jusqu'à nous : tout ce que nous en avons pu savoir, par une note de son fils, c'est que c'était une critique gaie du peuple français, qui, comme cette pâte, prend toutes sortes d; formes, et dont l'esprit léger l'emporte sur celui des autres nations, comme la légèreté de ce gâteau l'emporte sur celle de tous ses rivaux. • Note des anciena Éditeurs.)
Tous les goûts à la fois entrèrent dans mon âme; ma mcre favorisait mon goût pour la littérature; elle me fournissait en secret les livres dont j'avais besoin ; je m'en procurais d'autres avec l'argent de mes menus plaisirs, et je me formai une petite bibliothéqne composée des meilleurs auteurs.
Mon père aimait le spectacle ; il me menait souvent à la comédie, mais de préférence à l'Opéra-Comique, dont le genre était plus analogue à sa gaieté. Je composai, pour lui faire ma cour, une pièce en vaudeville, dont il fut si enchanté, qu'il ne me gêna plus dans mes occupations littéraires, et qu'il me permit de reprendre mes études, à condition néanmoins que je ne renoncerais pas à sa profession, et que je serais à ses ordres toutes les fois qu'il aurait besoin de moi.
Je retournai donc au collège d» Louis-le-Grand, où je fis ma troisième. Je mettais en vers français la matière que l'on donnait pour les vers latins, jugeant, d'après Roileau, que, s'il était difficile de faire de bons vers en notre langue, on ne pouvait pas se llaller de mieux réussir dans la poésie latine. Mon régont m'approuva. Après un intervalle de six mois, que j'employai à suivre les leçons de M. Rollin, au collège Royal, j'entrai en rhétorique sous les pères Porée et la Santé.
Ils eurent des bontés particulières pour moi ; mais je n'en pus profiter longtemps. La mort de mon père mit fin à mes éludes classiques.
(1734) Je devenais absolument nécessaire à nia mère; je lui donnai tous les soins et tous les secours qu'elle attendait de mon devoir et de ma tendresse pour elle. Le système nous avait ruinés; mon père laissait des dettes; je brochai une douzaine d'opéras-comiques
iî HISTOIRE
Jusque-là, Favart faisait ses opéras comme ses brioches, avec les distraclions et les hasards de la jeunesse. Le sel manquait quelquefois de part et d'autre, mais le pâtissier poêle se faisait pardonner à force de bonne volonté et de belle humeur.
Il débuta par un petit poëme, la France délivrée par la Pucelle d'Orléans, qui lui valut la violette à l'académie des jeux floraux. C'était une œuvre parée de bonnes intentions, mais écrite en mauvais vers. Favart eut le bon esprit, dans l'effervescence de la passion poélinue où le poëte n'était pas ne encore, de ne pas abandonner le four paternel, devant lequel son père avait rimé lui-même des couplets sans nombre, tout en suivant des yeux les belles teintes dorées qui se répandaient sur les gâteaux. Favart s'imagina longtemps qu'en fin de compte ses opéras ne seraient bons qu'à allumer son four. Quand il avait écrit le dernier couplet, il ne manquait jamais d'ajouter au bas de la page: Bon à jeter au four.
Enfin il se décida à en appeler au public de tous ses auto-dafés; on donna la première représentation des Deux jumelles. Quand vint ce couplet :
Le monde est plein de ti'iolicries :
Les courtisans, l'ar mille discours séduisants, Savent cacher leurs fourberies ; Par les amis, les amis sont dupés.
Craignons les serments des coquettes, Kl la pudeur des plus simples fillettes: Les plus fins y sont trompés.
qui n'est d'ailleurs qu'un couplet d'opéra-comique , toute la salle éclata dans son transport, et le chanta elle-même avec les acteurs.
Ce mauvais opéra eut un vrai succès. Favarl, enthousiaste de lui-même, courut chez sa mère pour lui raconter son triomphe. « C'est toujours cela, lui dit sa mère avec des larmes dans les yeux ; mais, comme un bonheur n'arrive jamais seul, on est venu tout à l'heure de chez la duchesse me commander, pour ce soir même, tout un souper en pâtisserie. Allons, mon ami, il faut remettre la main à la pâte. » Favart passe la main sur son front, comme pour effeuiller la couronne idéale du poëte ; sa mère lui apporte le bonnet de coton et le tablier blanc. Favarl se met à l'œuvre : le voilà pétrissant le chaos de pur froment pour y créer tout un monde de pâtés, de meringues et de fanfreluches. On entend piaffer des chevaux ; c'est un carrosse qui s'arrête à la porte. Madame Favart fait trois révérences, et s'enfuit dans l'arrière-boutique pour s'allifer un peu ; Favarl dégage ses mains, et s'avance bravement à la rencontre du nouveau venu. « Je viens, dit l'homme qui descendait de carrosse, pour ])arler à M. Favart, l'auteur de l'opéra-comique que je viens d'applaudir au théâtre de la foire. «Favart, pour la première fois de sa vie, ne fut pas un homme d'esprit. Quelle bonne fortune pour lui, en effet, que son équipage en face de celui du fermier général. Il aurait dû lui répondre bravement : Je suis M. Favart; voulez- vous des couplets ou des brioches? Est-ce au poète ou au pâtissier que vous voulez parler? Mais, au lieu de irçndre bravement son parti, d'être un bon fils, travaillant pour sa mère avec tout le talent de son père, il se déroba à lui-même, comme au bal masqué. « Monseigneur, dit-il au fermier général, je vais prévenir M. Favart, car je ne suis que son garçon de boutique. »
Voilà Favart en pleine comédie. 11 moule précipitamment dans sa chambre pour changer d'habil et de coiffure; mais le fermier général, qui s'ennuyait sur la scène, regarda ce qui se passait dans la coulisse. La chambre de Favart ne prenait son jour que par la boutique; on le voyait passer et repasser à travers les légers rideaux de la fenêtre. Favart redescend avec un certain air de marquis endimanché, secouant la farine, qu'ai-je diti le tabac répandu sur son jabot et ses manchettes. — Mon-
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sieur ( il avait supprimé le monseigneur), je suis à vos ordres; je rentre a l'instant même du théâtre de la foire.
3Iais le fermier général ne s'y méprit pas; il reconnut que le maiire et le garçon ne faisaient qu'un. « Monsieur, lui dit-il en lui prenant la main, vous avez voulu garder l'incognito... Favart pàlil, et pensa à ses meringues interrompues. Le fermier général continua : Vous avez voulu garder l'incognito, mais le directeur du théâtre de la foire m'a dit que l'auteur des Deux jumelles n'avait pas d'argent; comme je suis l'argent en personne, je viens à vous ; il faut bien que la fortune se trompe quelquefois de porte. J'ai été moi-même longtemps brouillé avec elle; mais , depuis qu'elle est sous mes ordres, je m'amuse à lui montrer quelquefois son chemin. » Ainsi parla le fermier général. Favart aurait pu lui dire: Peste, monsieur, vous avez de l'esprit comme si vous n'aviez pas d'argent; mais il n'était préoccupé que de son second incognito. Le fermier général poursuivit : « Rassurez-vous, monsieur, je ne viens pas vous offrir de l'argent à brûle-pourpoint; je respecte trop pour cela votre talent et voire personne. J'ai une fête à donner demain a ma femme ouâ ma maîtresse, car c'est la fête de l'une ou de l'autre; je vais, si vous voulez, vous emmener dans mon carrosse pour que vous veniez diriger la fête ; vous me ferez quelques parades, une bonne scène de comédie, beaucoup de couplets, en un mot, tout ce qu'il vous plaira. — C'est impossible! dit Favart en pensant au souper de la duchesse et en jetant à la dérobée un coup d'œil sur son four. — C'est impossible, ditesvous, est-ce que vos garçons ne pourraient pas gouverner votre boutique? Par exemple, celui qui était là tout à l'heure m'a l'air d'un gaillard bien entendu... — Oh! pour celui-là! s'écria Favart en jetant le masque, c'est encore moi. — A la bonne heure donc! voilà qui est bien parlé. )) Et le fermier général embrassa Favart avec l'effusion d'un père. « J'avais tout vu, ajoula-t-ii, je vous conseille, mon ami, de faire des comédies; mais je ne vous conseille pas de jouer la comédie, surtout si vous avez toujours la main à la pâle. »
Favarl monta en carrosse pour accompagner le fermier général. Oublia-l-il, en soupaut avec lui et ses convives habituels, le souper inachevé de la duchesse? Qu'importe ! le sort en était jeté. Ainsi va le monde, ainsi va la destinée! Favart était né pour faire des opéras-confiiques.
Il devint bientôt la providence du théâtre de la foire. A la réouverture, il fut chargé d'un prologue qui obtint les applaudissements de la haute critique.
Mais son vrai génie était de chanter, témoin cette chanson :
Air : Via ce que c'est qu' d"aller au bois.
Ma mère aux vaignes m'envoyil, Je n'sais comment ça se fil.
En partant, elle m'avait dit :
Travaille, ma tille; Vendange, grapille; Malgré moi Colin ni'amusit, Je n'sais comment ça se fit.
Malgré moi Colin m'amusit, Je n'sais comment ça se lit.
Si drôlement il m'abordit :
Travaille, ma fille ; Vendange, grapille; Que pour lui mon cœur s'allcndrit, Je n'sais comment ça se fit.
Il prit ma main et la baisit.
Je n'sais comment ça se fil. •
Mais ma vertu le repoussit :
Travaille, ma fille ; Vendange, grapille; Si rudement qu'il en lombit, Je n'sais comment ça se fit.
^8 IIISTOIUE
.Mais en lunibaiil il iii'entraînil.
Je n'sais comment ça se fit.
L'un ni l'autre ne se blessit :
Travaille, ma fille; Vendange, grapille ; Stapendant le coup m'étourdit, Je n'sais comment ça se fil.
Un bon trait de vin nie remit.
Je n'sais comment ça se fit.
En même temps il m'endormit :
Travaille, ma fille ; Vendange, grapille ; Mon amant pour moi vendangit, Je n'sais comment ça se fit.
Si bien de sa sarpe il agit.
Je n'sais comment ça se fit,
Qu'avant que l'on me réveillit.
Travaille, ma fille ;
Vendange, grapille;
Mon pagnier se trouva rempli,
Je n'sais comment ça se fit.
Pourquoi ne pas prouver, par ce léger pastel, que Favart avait aussi, dans sa louche légère, beaucoup de couleur et de scnliment?
Cet élaiig,
Qui s'étend
Dans la plaine, Répète au sein de ses eaujc Ces verdoyants ormeaux Où le pampre s'enchaîne :
Un jour pur,
Un azur
Sans nuages,
Vivement s'y réfléchit:
Le tableau s'enrichil
D'images.
Mais, tandis que l'on admire Cette onde où le ciel se mire, Un zéphyr Vient ternir La surface De la glace ; D'un souffle il confond les Irnils ; L'éclat de tant d'objets S'efface.
Un soupir.
Un désir, 0 ma fille !
l'i-iil ainsi troubler un lœni- Où se peint la candeur, Où la sagesse brille !
Le repos.
Sur les flots.
Peut renaître ; Mais il se perd sans retour hans un cœur dont l'amour Est maître.
Pourquoi le suivrait-on pas à pas, maintenant qu'il va tout seul, à travers toutes les belles folies et toutes les vertes passions de la jeunesse? Il fut bientôt surnommé le la Fontaine de l'opéra-coniique. En eflet, il avait un peu de cette naïveté malicieuse, de cette gaieté gauloise, de ce naturel charmant, qui nous séduit dans le bonhomme incomparable. Toutefois, de tous ces opéras, de tous ces vaudevilles, de toutes ces comédies de la foire, rien n'est digne aujourd'hui d'être réimprimé, si ce n'est ce chef-d'œuvre qui a pour titre la Chercheuse d'esprit, si ce n'est cette comédie galante, qui s'appelle les Trois sultanes, oii, sous le nom de Soliman et de Roxelane, Favart a osé mettre en scène Louis XV et madame de Pompadour.
On se rappelle les vers de Crébillon :
H est un auteur en crédit,
Qui dans tous les temps saura plaire:
11 fit la Chercheuse d'esprit,
Et n'en chercha pas pour hi luiro.
11 faut ajouter que Favart avait tout simplement pris l'esprit (le la Fontaine. Avec cet esprit-là, brouillé avec le sien, il pouvait se dispenser d'en chercher ailleurs.
Favart parodiait très-gaiement les tragédies de son temps. Ces parodies n'ont laissé d'autre souvenir que l'histoire de la perruque d!un financier. A la première représentation, ma mie Ikibichon, qui jouait Phèdre à peu prés comme mademoiselle Cico jouait, ces jours-ci, Pénélope dans la parodie d'Ulysse, écoutait, avant d'entrer en scène, le jargon d'un amoureux suranné, qui, dans l'effervescence de la passion (il n'avait que quatre-vingts ans ), se jota aux genoux de la comédienne, lui offrant sa bourse et sa vie : ma mie liabichon manqua son ( n- Irée; quand elle entendit sa réplique, elle repoussa le suppliant et se précipita sur la scène comme il convient à une Phèdre éperdue. Elle fut accueillie par un éclat de rire olympien : la perruque du financier était aussi entrée en scène.
D'opéra-comique en opéra-comique, Favart arriva, tout en chantant, jusqu'à sa quatre-vingt-deuxième année. On était en 1792: il n'y avait plus que lui qui chantât en France. Il vivait en grande amitié avec Goldoni et Laplace, qui étaient aussi vieux que lui. La guillotine respecta, selon une phrase du temps, les trois Nestors de la littérature.
Favart mourut, le 12 mai de cette année de la mort — 1792! — dans sa petite maison de Belleville, qu'il habitait depuis un quart de siècle; il l'ut enterré dans son jardin, où l'on peut lire encore cette épitaphe :
Sous le lilas et sous la rose.
Le successeur d .\nacréoii.
Favart, digne iils d'Apollon, En cet humble tombeau repose.
Ainsi soit-il!
Sa vie ne fut pas toujours comme sa mort, couronnée de roses et de lilas ; il porta, lui aussi, sa couronne d'épines. Sa femme, qu'il a adorée pendant cinquante ans, lui fut disputée par le maréchal de Saxe, qui avait à sa disposition toutes les armées du roi de France et de Navarre. Le héros de Fontenoy gagna-t-il cette bataille galante?
C'est toute une Odyssée. Madame Favart une autre Pénélope, Favart un autre Ulysse, qui a essuyé toutes les tempêtes avant de rentrer dans Ithaque !
Lord PILGRIM.
Voyez :