SCÈNE II
SOLIMAN, ROXELANE
SOLIMAIt.
Roxelanc, venez; vous me tirez de peine. Elmire osait...
R0XELA^E.
Seigneur, ne la condamnez point.
Il est tout naturel que votre favorite Cherche à se conserver un rang qu'elle mérite; Nous étions d'accord sur ce point :
Je la pr'ais avec instance De me sauvtr, de hâter mon départ.
De ne souffrir aucun retard.
C'est ma faute.
Et voilà quelle est ma récompense ?
ROXELAÎiE.
Do quoi vous plaignez-vous? Ai-je ma liberté ? S'il ne faut pas que j'en jouisse. ..
Mais enfin je m'étais flntlé...
nOXELAPE.
J'entends ; vops exigez le prix de ce service. C'est pour son intérêt que l'on est généreux. Voilà les hommes.
SOLDIAN.
Mais le sort le plus heureux, Les honneurs du sérail...
R0XEL.4NE.
Moi, que je m'avilisse Jusqu'à les recevoir ! ils ne sont pas pour moi ; Quel titre aurais-je ici pour y donner la loi?
Ainsi, mon amour, ma puissance,
N'ont rien qui soit digne de vous?
H0XELA^E , avec trouble, embarras et tendresse. Non... laissez-moi vous fuir... peut-être que l'absence... Nous pourrons, vous et moi, jouir d'un sort plus doux.
Je vous crains, je me crains moi-même.
Je ne vous comprends pas.
ROXELANE, à part.
Mon cœur est oppressé,
Achevez.
ROXELANE
Eh bien ! quoi? Quelle rigueur extrême! Quand vous saurez que l'on vous aime, En serez-vous plus avancé?
Quoi ! vous m'aimez ?
ROXELANE
Laissez-moi.
Boxelane,
Vous m'aimez ?
ROXELA^K.
Oui, mais n'en espérez rien : Maîtresse d'un penchant que ma fierté condamne, Allez, j'y remédierai bien.
M'aimer, me fuir! mais quelle inconséquence !
ROXELANE
L'amour aime la liberté ,
Il veut encor légalité :
Votre pouvoir emporte la balance.
Mon très-auguste souverain Me prendrait aujourd'hui pour me quitter demain. Oh ! je dois m'assurer contre son inconstance ; Il ne m'obtiendra point sans être mon époux.
Quoi I Roxelane, y ponsez-vous?
ROXELATiE.
Si mon amant n'avait qu'une chaumière, Je voudrais partager sa chaumière avec lui ;
Je soulagerais sa misère ; Je le consolerais, je serais son appui.
L'offre même d'une couronne Ne me ferait jamais changer de sentiment :
Mais mon amant possède un trône, Si je ne le partage, il n'est pas mon amant.
SOI-IMAN
Vous me jetez dans un étonnement...
EOXELA>E.
Je n'ai point l'orgueil téméraire
De vous prescrire aucune loi :
Vos grandeurs ne sont rien, mais ma gloire m'est chère. Vous aimer en esclave est un affront pour moi.
Si vous ne mo trouvez pas digne De régner sur vos Turcs, j'en ai peu de souci. Je ne désire point cette faveur insigne.
Dans mon pays je serai mieux qu'ici.
Toute femme jolie, en France, est souveraine. De grâce laissez-moi partir.
Je l'avouerai, je vous quitte avec peine ; Mais il le faut : adieu.
SOLIMA^.
Pourrais-je y consentir?
S'il dépendait de moi, Roxclane, je jure...
BOXELANE.
C'est une mauvaise raison.
Peut-être avec le temps...
BOXELANE.
IVon, non.
De mon sort je veux être sûre.
Que je sois votre épouse, ou bien vous me perdez J'ai pris mon parti. Décidez.
Mais un sultan...
ROXELANB.
Peut tout.
Mais nos lois . .
ROXELA!«E.
Je m'en moque.
SOLIJIAN.
Le muphti, le vizir, l'aga...
BOXELASE.
Qu'on les révoque
Mon peuple...
nOXELANE.
A-t-il le droit de gêner votre cœur?
Vous le rendez heureux, il vous défend de lêlre' Est-ce à lui de borner les désirs de son maître, De lui marquer le degré du bonheur?
Épouse d'un sultan, une femme estimable Qui fait asseoir la tendre humanité
A côté de la majesté, Qui tend à l'infortune une main secoiu-able,
Adoucit la rigueur des lois.
Protège l'innocence, et lui prête sa voix, Aux yeux de ses sujets le rend-elle coupable?
Sans cesse, avec activité,
Elle étudie, elle remarque Ce qui nuit, ce qui sert à votre autorité,
Vous présente la vérité,
Le premier besoin d'un monarque ;
En la montrant dans tout son jour, Elle sait l'embellir des roses de l'amour.
Et quel autre aurait le courage
D'en offrir seulement l'image?
Est-ce un courtisan toujours faux,
Qui ne trouve son avantage Qu'à vous tromper, qu'à flatter vos défauts?
Une compagne qui vous aime, A vous rendre parfait fait consister le sien. Les vertus d'un époux deviennent notre bien,
Et sa gloire est la nôtre même.
SOLIMAH.
Que le sérail se rassemble à ma voix C'en est assez, ma crainte cesse.
Et mon amour n'est plus une faiblesse; Vous êtes digne de mon choix.