AU SUJET DE LA TRAGÉDIE DE CHARLES IX
Messieurs,
Je suis l'auteur de la tragédie de Charles IX, que le public a bien voulu demander '. Je viens
I. Le morceau suivant nous a paru trop curieux, pour ne pas obtenir une place dans la discussion présente. Il est parfaitement approprié au sujet ; et il ne servira pas peu à éclaircir le but de ce discours, et celui des lettres imprimées ci-après. Nous l'avons emprunté aux Mémoires de Bailly > maire de Paris à cette époque, et l'un des principaux auteurs de la vive polémique dont la tragédie de Charles IX fut l'objet. Voyez les Mémoires de Bailly , jeudi 20 août 1789, tome II, page 283 , édition Baudouin. [Note de l'Éditeur. )
« Ce matin, les Comédiens français vinrent me trouver pour m'instruire que, la veille, le public avait demandé la représentation de Cliarles IX , tragédie que M. Chénier avait faite , et qui n'avait pas encore été jouée : ils me demandèrent des ordres, et ce qu'ils devaient faire. Si j'avais été le maître , je sais bien ce que j'aurais répondu sur-le-champ : je pensais que , dans les circonstances où nous nous trouvions, dans un moment où le peuple s'était sou-
vous l'apporter. Je ne me dessaisirai point de mon manuscrit; mais je suis prêt à lire la pièce devant
levé tout entier , non pas contre le Roi , mais contre l'autorité arbitraire , il n'était pas prudent d'exposer sur la scène un des plus effroyables abus de celte autorité, de faire voir un prince ordonnant le massacre de son peuple , et tuant ses sujets de ses propres mains. On me re'pondrait aujourd'hui que la représentation n'a point produit de mal; mais un administrateur, obligé de juger avant l'événement, juge sur le mal possible; et, dans les cas douteux , sa règle doit être de s'abstenir. On m'aurait répondu alors que la raison qui me retenait était précisément celle qui dirigeait la demande , et qu'on voulait pousser à la haine du pouvoir des rois , pour assurer le succès de la révolution. Mes principes étaient différens : le pouvoir royal devait être , en tout état de cause, un des pouvoirs du gouvernement; je pensais qu'il ne fallait ni l'avilir , ni le faire haïr ; l'amour des rois , et surtout celui de Louis XVI, étant dans tous les cœurs français; je pensais qu'il n'était pas d'une bonne politique d'essayer de lui faire des ennemis, au risque d'exciter un intérêt plus vif, et de multiplier, dans un bien plus grand nombre , ses partisans et ses défenseurs. Je pensais encore que , près de prononcer sur le sort du clergé, il fallait le faire tranquillement et avec équité , et ne pas exposer sur la scène un Cardinal bénissant des poignards, et encourageant des assassins, pour aigrir des ressentimens , et mettre la haine à la place de la justice. Enfin , la Révolution était faite par la marche vigoureuse de l'Assemblée dans les mois de juin et de juillet, par la souveraineté nationale reconnue, par le renversement de la Bastille , et par la prise d'armes à Paris et dans tout le royaume. L'Assemblée nationale pouvait tout faire et tout finir par la sagesse : elle avait assez de force pour n'avoir pas besoin d'exagérer l'opinion. Un législateur sage , un administrateur habile doit la diriger, c'est-à-dire la renforcer, pour qu'elle ne plie pas ; la modérer pour qu'elle ne renverse pas. Je voulais ici que l'on respectât la mo-
les personnes qu'il vous plaira de nommer pour en prendre connaissance ; ou bien , si vous l'ai-
narchie tempérée , au moment où l'Assemblée allait la décréter. On avait assez fait contre la monarchie arbitraire; mais beaucoup de gens, qui se cachaient alors, ne voulaient pas en rester là. Beaucoup de partis existaient déjà: les enueinis de la constitution future, qui semaient le désordre pour l'empêcher ; les ennemis de la monarchie, qui voulaient la rendre odieuse pour la détruire; quelques-uns qui n'en voulaient qu'à la personne ; tous agissaient par des vues différentes , et dans le même sens. Les principes que j'expose ici, et qui m'ont toujours conduit, n'étaient pas ceux de beaucoup de gens et à Paris et à l'Assemblée nationale. Les esprits ardens m'ont taxé de faiblesse; mais on en jugera. Je crois ces principes justes ; et il me semble que l'expérience a prouvé que , si on les avait suivis , on aurait épargné bien des maux inutiles à notre grande et sublime Révolution.
Je savais bien ce que signifiait la demande du public: c'était celle de quelques particuliers ; ces cabales depuis n'ont fait qu'augmenter au théâtre. Les Comédiens répondirent qu'ils n'avaient pas la permission de jouer Charles IX. Le Public dit que la censure était abolie, et qu'il ne fallait plus de permission. J'avais encore sur ce point des principes différens. Je crois que la liberté de la presse est la base de la liberté publique ; mais il n'en est pas de même du théâtre. Je crois qu'on doit exclure du spectacle , où beaucoup d'hommes se rassemblent et s'électrisent mutuellement , tout ce qui peut tendre à corrompre les mœurs ou l'esprit du gouvernement. Le spectacle est une partie de l'enseignement public, qui ne doit pas être laissé à tout le monde, et que l'Administration doit surveiller. Il est aisé de donner à la censure théâtrale une forme (jui en exclue l'arbitraire, et qui la rende toujours juste. Ce n'est point une atteinte à la liberté des uns : c'est respect pour la liberté et la sûreté morale des autres. C'est une petite
OEuvres anciennes. I. 'l[\
mez mieux, l'un de vous, Messieurs, la lira devant les arbitres, pourvu que je sois présent à la lecture.
Quelques membres du Public ont désiré que cette tragédie, avant d'être représentée, fût sou-
gène pour les auteurs de ne pouvoir exposer sur la scène , ou les délires de leur imagination , ou les corruptions de leur cœur: c'est un grand repos pour moi de pouvoir mener ou envoyer mes enfans au spectacle, et d'être sûr qu'ils n'y puiseront ni principes dangereux ni mœurs dépravées. L'Assemblée nationale a pensé autrement que moi: sans doute que je me suis trompé; mais on voit que je puis avouer mes intentions.
La réponse à faire aux Comédiens était difficile. Autoriser à jouer la pièce dans ce moment me paraissait une faute d'administration; s'y opposer était difficile, à cause de la cabale, et du bruit qu'on pouvait exciter, et auquel j'aurais été en butte. Je pris mon parti de renvoyer la décision à l'Assemblée. Les assemblées ont cela de commode : leur responsabilité est si partagée qu'elle est nulle. L'Assemblée ordonna que la pièce serait apportée ; et elle nomma des commissaires pour l'examiner ".
a. Les difficultés qu'éprouva la représentation de la tragédie de Charles IX donnèrent lieu à une brochure sur la Liberté du théâtre, dans laquelle Chénier exposa les motifs qui plaident en faveur de cette liberté. Le lecteur peut voir dans cet écrit, réimprimé dernièrement dans une nouvelle édition (les OEwcrei de Chénier*, une sorte de réfutation des opinions deBailly. Au reste, ce qui frappe le plus dans la dissertation de Chénier, c'est que tous ses argumens sont tirés des principes fondamentaux de la liberté de la pensée, et qu'il néglige d'abord la question des circonstances, invoquée principalement par Bailly, et ensuite la distinction établie par cet auteur entre la liberté de la presse et la liberté du théâtre. Les obstacles qui s'opposaient à la représentation de Charles IX durèrent quelque tems encore. Celte tragédie ne fut jouée pour la première fois que le 4 novembre 1789. (iVofede MM. Berville et Barrière , éditeurs des Mémoires de Bailly.)
* T'oyei tome IV des OEuvn'i aneienues , pajp 345 , pirsente t-dltioii.
mise à votre examen : la confiance que vous avez méritée peut justifier, jusqu'à un certain point, cette censure provisoire; et vos avis sont faits pour m'éclairer. Mais je parle devant des citoyens aussi instruits que vertueux: je dois leur parler en citoyen. Le peuple fi:-ançais veut être libre ; et vous avouerez qu'il en est digne. Tout homme libre doit pouvoir publier sa pensée, de quelque manière que ce soit, comme il doit subir la peine prononcée par la loi, s'il est condamné par la loi. Les citoyens ne doivent être soumis qu'aux lois; et l'opinion d'un seul homme ou de plusieurs hommes n'est point une loi. Il n'est pas question de changer de censeurs : il est question d'abolir la censure. Toute espèce de censure est une atteinte au droit des hommes; et qu'importe le nom, quand la chose est exactement la même?
Vainement voudrait- on établir une différence entre la presse et le théâtre : une pièce de théâtre est un moyen de publier sa pensée. Tout homme libre, je le répète, doit pouvoir publier sa pensée, dès qu'il se rend responsable. Quand un principe est évident, tous les résultats nécessaires ne peuvent être contestés. Or, ce n'est point parmi des hommes aussi éclairés que vous qu'un pareil principe trouvera des contradicteurs.
Si du principe général nous descendons au cas particulier dont il s'agit en ce moment, je vous
(lirai, Messieurs, que, ne connaissant pas la tragédie de Charles IX ^ vous pourriez vous en former une idée fausse. On vous aura dit peut-être que celte tragédie serait très- dangereuse dans les circonstances actuelles. S'il est dangereux de faire détester le fanatisme et la tyrannie, s'il est dangereux de faire aimer la vertu, les lois, la liberté, la tolérance , permettez-moi de me vanter ici qu'il est peu d'ouvrages aussi dangereux que Charles IX.
En peignant la rage des guerres civiles, cette pièce ne peut qu'en inspirer l'horreur. En peignant un roi perfide, sanguinaire et bourreau de son peuple, elle doit faire aimer plus que jamais le gouvernement d'un monarque dont la franchise et la bonté sont coiuiues; d'un monarque, second père du peuple, et restaurateur de la liberté française; d un monarque digne héritier de cet Henri IV, dont j'ai voulu présenter la jeunesse à l'amour d'une nation généreuse, et devenue libre.
Quant aux alhisions, car il faut trancher le mot, quant aux allusions prétendues que pourrait offrir l'ouvrage , après celle de Henri IV, je n'en connais qu'une seule possible, et je la crois inévitable. En écoutant le chancelier de l'Hospital , le public croir;i sans doute écouter ce grand ministre', né, comme lui, dans le corps du peuple, qu'on avait osé nommer le Tiers-État ; rappelé ,