‹ Œuvres de M. J. ChénierChapitre 35 sur 236 · Voyez le tome 1 des OEuvrrs ])nstJ,nnic.':, page · texte numérisé non relu

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l'amour n'est rien clans une tragédie lorsqu'il n'y est pas tout, et que cette passion paraît froide et languissante dès qu'elle ne se montre plus que secondaire. On aura peine à reconnaître dans le peintre de Philippe H celui qui avait peint si savamment Henri FUI : portrait dont les couleurs vigoureuses contrastent avec la finesse des nuances répandues sur Anne de Boulen et sur Seimour: modèles de pathétique et de grâce, rôles exquis, touchans , animés de l'éloquence du cœur, et agissant à la faveur des combinaisons admirables qui produisirent l'une des belles scènes du théâtre: celle où Norris dévoue sa tète à la justification de l'innocence accusée. Au lieu de ces sources du vrai tragique, affluant toutes au but d'un seul intérêt qui entraîne les spectateurs, on ne retrouve dans la duplicité de l'autre fable qu'une abondance de maximes et de tirades oratoires qui obstrue sans cesse le cours naturel des sentimens. L'intérêt, partagé entre un peuple éloigné dont on parle toujours, et une famille en discorde que l'on voit, ne s'attache fortement ni à l'une ni à l'autre cause. Vers quel personnage devait se diriger l'attendrissement? vers la victime. Quel rôle devait exciter la haine? l'oppresseur. Eh bien, Carlos respire l'inceste ; et l'envoyé des Belges l'engage en pleine conspiration contre son père , auquel on dénonce l'acte de haute trahison qui le ferait condamner

dans tous les pays et dans toutes les cours. Par là, Philippe II, autorisé dans sa vengeance, cesse d'être injuste, et, doublement outragé comme prince et comme époux, mérite moins d'être haï que d'être plaint: c'est aller diamétralement à l'opposé de l'effet nécessaire. La tendresse presque efféminée que le vieux roi témoigne à la jeune reine, sa patience à l'entendre plaider la cause de son fils qu'elle aime, impriment au caractère de Philippe une sorte de bonté contraire à ses mœurs soupçonneuses et cruelles; d'un autre côté, cette princesse, qui ne donne à son époux que des leçons de tolérance et de morale, qui n'entretient son amant que de politique et de réforme, ne parle qu'un langage étranger à son âge et à la situation de son âme. Qu'est-ce qu'ont de commun les argumens de philosophie avec les émotions d'une femme éprise? Les pudiques réserves de sa décence ont -elles besoin de si grands discours pour s'exprimer avec une touchante noblesse? Il s'ensuit que le ton dogmatique d'Elisabeth, s'accordant avec les raisonnemens de Carlos à son père et avec la harangue du comte d'Egmont, ambassadeur des Provinces-Unies, jette une froide imiformité sur trois rôles, auxquels Chénier semble avoir distribué les éloquentes leçons que débite le seul marquis de Posa dans le drame de Schiller. Ce poète n'a pas commis les mêmes fautes contre

les mœurs personnelles des acteurs qu'il emploie, et, (le plus, il représente habilement les moeurs publiques de la cour d'Espagne et de l'époque donnée, dont la vaste contexture de sa pièce offre un docte tableau.

Un moine, sombre et adroit agent de la police sacerdotale , suit tous les pas de Carlos, accompagne le duc d'Albe, dirige les femmes de la reine, la surveille elle-même , et circule sans cesse autour du roi. Elisabeth , épiée dans ses moindres démarches par les dames attachées à son cortège, n'a d'autre occupation que de renfermer le mystère d'un amour contraire à sa pudeur. Carlos, tout en proie à sa passion, n'est rappelé aux intérêts d'état que par la nécessité de fuir, et par les exhortations d'un noble ami de la grandeur et de l'humanité. Philippe , ombrageux , aigri par une jalousie fondée, aussi terrible à ses sujets qu'à ses ministres , ne conserve aucune mémoire des services, et n'enregistre dans son souvenir que les offenses ; il fait trembler le premier de ses favoris , sous lequel tremblent les habitans de tous ses royaumes. Son caractère éclate par des coups de pinceau presque inimitables , et ne se trace que dans ses propres paroles ou dans l'action. Le jeune prince est l'espoir des mécontens; mais il n'en est pas le complice : conséquemment son père devient barbare, en le sacrifiant à sa jalousie, sous le pré-

OEuvres anciennes. I. U

5o ANALYSE RÂISONNÉE

texte de complots contre la sûreté de son trône. Rien de si naturel aux opprimés que de tourner les yeux vers les héritiers de la puissance , quand ils leur supposent l'intention de ne plus la rendre oppressive; rien de plus ordinaire aux persécuteurs que d'imputer à crime aux princes généreux les espérances publiquement inspirées par leurs vertus naissantes. L'horreur des coups d'Etat tire son origine de ce principe éternel : principe dont les factions, pourtant, savent abuser assez pour donner des apparences légitimes aux rigueurs de l'arbitraire; car souvent les partis perdent, en les compromettant, leurs plus nobles défenseurs.

Ce n'est point, chez le poète allemand, un coupable traité déposé dans les mains de Carlos qui l'expose à la mort : c'est la rivalité d'une des dames de la cour qu'il a dédaignée; et la galanterie de cette même femme suit l'instigation du moine Domingo. La passion incidentelle de la princesse d'Eboly concourt à la variété des intrigues qui précipitent la catastrophe capitale ; et ce n'est pas un des médiocres ornemens de ce drame, image complète des lieux et du siècle représentés. La sublime et unique scène du grand Inquisiteur avec le roi, tremblant, qui reçoit de lui l'absolution d'un homicide et l'ordre de faire exécuter la sentence portée contre son fils par le tribunal de l'Église catholique, surpasse la hauteur des meil-

DU THÉÂTRE DE CHÉNIER. 5r

leiires parties de l'ouvrage français. Ce même Inquisiteur, dont la présence est prodiguée dans celui-ci, n'offre que l'aspect d'un souple et bas confident; et Schiller, qui ne le laisse apparaître qu'une fois, ne le montre vieux, éteint, presque hors de la chair et privé de la lumière des yeux , que pour l'offrir comme un spectre idéal de l'esprit intolérant et dominateur du sacerdoce : c'est l'inquisition en personne qui décrète et qui tue. Ces diverses beautés sont absentes de notre scène, où la prétendue liberté de nos auteurs et de nos lois ne nous permet pas encore de produire le costume des prêtres, dont les actions se lient à toute autre histoire, et les spectacles hardis que souffre la morale de tous les autres peuples de l'Europe.

L'Eglise reste encore plus privilégiée parmi nous que la royauté. Chacun répète que mettre les pontifes coupables sur la scène, c'est avilir la religion : comme si c'était dégrader les rois que d'y exposer les tyrans ! Qui croirait que l'habit épiscopal en exclut même la présence du vertueux Féiiélon^ ? Nous sommes classiques en littérature, il est vrai ; mais nous sommes encore loin d'avoir achevé nos études en philosophie.

Comment le goût épuré de Chénier n'a-t-il pris

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