SCENE PREMIÈRE
SOLIMAN, NARSÈS
SOLIMAN
J^ ARSÈs, avec horreur elle fuit donc ma vue?
NARSÈS
Je ne sais; mais enfin, inquiète, éperdue, Seigneur, elle semblait nourrir quelques soucis; Ses yeux même, ses yeux de larmes obscurcis...
Non, lespleurs sont pour moi : tusaisce qu'on m'apprête. Je veux troubler du moins leur exécrable fête ! Tu vois que ces brigands, de ruine affamés, Tiennent de toute part ses sujets enfermés: Fuyons loin d'elle, ami, fuyons loin de ma honte; Courons, de ses dédains faisons-lui rendre compte : Qu'elle pleure à son tour.
NARSÈS
Seigneur, y pensez-vous?
Et quel est donc l'objet d'un si puissant courroux?
ii6 AZEMIRE.
Faut-il, quand une femme est ingrate ou parjure, Les armes à la main réparer cette injure ? Son joug doit vous peser : sous un joug plus honteux Les chrétiens cependant vous oppriment tous deux. Voilà le seul penser qui doit remplir votre âme. Non Turenne, Azémire, et leur stérile flamme. Eh quoi ! l'on vous préfère im indigne rival ! Ignorez-vous ce sexe et son penchant fatal ? Cent fois d'un lâche amour les caprices coupables Ont fermé son oreille à des vœux respectables; Et jamais, avant vous, guerrier ne s'est armé Pour punir un objet qu'il avait trop aimé.
SOLIMAN
Jamais pareille injure ! Ah ! que doit-elle attendre ?
Prétends-tu me blâmer? prétends-tu la défendre.
Justifier son cœur lâchement dégradé?
Dis-moi, quel intérêt en ces lieux m'a guidé?
Que m'importaient à moi les dangers d'Héraclée ,
Et votre Cilicie à son tour désolée?
Je n'ai vu qu'Azémire, et j'en reçois le prix:
11 faut donc que j'apprenne à souffrir des mépris.
Pour tant de cruautés il faut de l'indulgence;
Et je dois rechercher, non ma juste vengeance.
Mais des soupirs perdus, des sanglots impuissans,
Ou le pénible honneur de régner sur mes sens!
Nourri dans les combats, mais tendre, mais sensible,
Je ne connais point l'art de cet orgueil paisible;
De nos ardens climats j'ai toute la fureur.