‹ Œuvres de M. J. ChénierChapitre 95 sur 236 · NATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

NATION FRANÇAISE

r RANG Aïs, mes Concitoyens, acceptez l'hommage de cette tragédie patriotique. Je dédie l'ouvrage d'un homme libre à une nation devenue libre. Sous le despotisme avilissant dont vous avez à peine secoué le joug, l'Avarice et la Flatterie dictaient les épîtres dédicatoires : ainsi le sublime Corneille comparait Jules Mazarin à Jules César; ainsi Voltaire mettait

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Taiicrede sous la protection des maîtresses de Louis XV; ainsi l'esclavage rapetissait la nation entière, et jusqu'aux hommes que leur génie plaçait infiniment au - dessus des autres. Malgré leurs efforts, ils descendaient euxmêmes au niveau du gouvernement : tant il est vrai qu'il ne saurait exister de grandeur morale où la Liberté n'existe pas ! Comment pouvait -on parler de vertu chez une nation qui supportait une Bastille et des lettres - decachet ?

Ces abus monstrueux ne sont plus ^ Vous avez anéanti l'autorité arbitraire : vous aurez des lois et des mœurs. Votre scène doit changer avec tout le reste. Un théâtre de femmelettes et d'esclaves n'est plus fait pour des hommes et pour des citoyens. Une chose manquait à vos excellens poètes dramatiques : ce n'est pas du génie certainement; ce ne sont point des sujets : c'est un auditoire. Dans le dernier siècle, Britannicus avait cinq représentations ; Bérénice en avait trente : c'est que

I. Fuyez le chant composé par Chéiiiei- à l'occasion du i4 juillet, tome lïl des OEmncs anciennes^ P'ia^' J^2, [ISotc de l' Editeur. \

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les Français de ce tems-là connaissaient mieux la Princesse de Cleves ' que Tacite.

J'ai conçu, j'ai exécuté avant la Révolution, une tragédie que la Révolution seule pouvait faire représenter. Les gens que cette Révolution contrarie, et qui, dans le moment où j'écris, commencent à lever la tête avec une audace qui n'est que ridicule , n'ont pas manqué de trouver atroce que la Saint-Barthélemi fût offerte aux yeux du peuple français ^ ; mais Voltaire, dont l'autorité est aussi grande que la leur est misérable; Voltaire, après avoir crayonné dans sa Henriade ce grand et terrible sujet , prédit des tems heureux oii il sera transporté sur la scène nationale. Ceux qui sont encore gouvernés par des préjugés ne sont pas Français. Qu'ils courent dans le Nord

I. Roman fort touchant de madame de Lafayetto. Chénier s'exprime ainsi à l'égard de cet ouvrage dans son Tableau de la Littérature, page 207, tome III des Œuvres posthumes.

« Une composition simple, un intérêt doux, un style élégant «.et naturel, charment dans \a. Princesse de Cleves, le meilleur •< roman qui eut paru à cette époque. » {Note de l'Éditeur.)

1. Voyez l'ouvrage intitulé : De la Liberté dn Théâtre en France, tome IV des OEwrcs anciennes. [Note de l'Éditeur.)

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retrouver la féodalité; qu'ils choisissent pour leur patrie ces belles et déplorables contrées oii l'Inquisition abâtardit les hommes, anéantit les vertus, les talens, l'industrie, et parvient à rendre stériles les champs les plus favorisés par le soleil. Je n'ai pas besoin d'assurer ces mauvais citoyens de mon profond mépris pour eux. Je m'honorerai de leurs injures devant mes contemporains et devant la postérité. Ils sont mes ennemis, parce qu'ils détestent la liberté. Je n'en resterai point là ; ([u'ils frémissent : d'autres grands sujets s'offrent en foule à ma plume; et, malgré ma jeunesse, le tems pourra me manquer, mais jamais la volonté , jamais le courage.

Ces hommes, si éclairés, osent dire qu'il n'y a plus de fanatisme religieux au dix -huitième siècle ; mais les horribles procès , les assassinats juridiques de Jean Calas et du chevalier de Labarre, sont du dix - huitième siècle ; mais, bien plus récemment, on a refusé d'ensevelir dans Paris un Vieillard couvert de gloire, le génie le plus brillant qu'ait eu la France, l'auteur à'j4lzire et de Mahomet , le défenseur des Calas et du chevalier de Labarre. Ouel était le crime de Voltaire ? d'avoir lutté

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