‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 14 sur 71 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DE CE QU'ON POURRAIT SURSTITUER AU GOUVERNEMENT REPRÉ- SENTATIF, ET DE CE QUI L*A PRÉCÉDÉ.

Pour serrer la question de plus près, je concède à nos adversaires que le gouvernement représentatif ou parlementaire est pourvu de tous les vices et a commis tous les crimes qu'ils lui imputent ; je leur demande seulement par quoi ils comptent le remplacer, et comment ils entendent, à son défaut, garantir la liberté politique qu'ils désirent maintenir?

Car, on voudra bien se le rappeler, nous ne discutons ici qu'avec ceux qui prétendent n'avoir pas renié la liberté, mais seulement repousser le système constitutionnel ou parlementaire. Nous partons de ce principe, qu'il faut à tout gouvernement régulier et durable des limites, un contrôle, un frein, un mécanisme quelconque qui établisse la pondération et l'équilibre des divers intérêts et des diverses opinions d'une nation. A ceux qui disent qu'un gouvernement n'a pas besoin de contrôle légalement formulé, qu'il en trome en Dieu, et qui se contentent de reconnaître son action dans les révolutions, je n'ai rien à répondre. Leur théorie répugne à la nature de la société, à la dignité humaine, et à toute la tradition catholique jusqu'à l'époque de Philippe II et de Louis XIV. Il y a, comme nous l'avons déjà dit, des limites et des contre-poids jusque dans le gouvernement de l'Église : les repousser dans le gouvernement temporel, sous prétexte de difficulté ou d'insuffisance, c'est professer une doctrine

indigne du nom chrétien, et démentie par l'histoire de tous les peuples chrétiens.

Mais à ceux qui veulent bien reconnaître la nécessité d'un contrôle, je demande humblement quel contrôle on peut substituer, dans l'état actuel de la société européenne, au contrôle des assemblées?

Veut-on rétablir les fortes garanties, les institutions solides et séculaires du moyen âge? Nos adversaires, toutes les fois qu on leur pose cette question , s empressent de désavouer toute intention, toute espérance de ce genre. Mais je demande la permission d'insister sur ce point, qui me tient au cœur plus que tout autre.

J'entends souvent les écrivains que j'ai en vue vanter les institutions du moyen âge. Et tout d'abord je me réjouis de voir cette époque si pleinement réhabilitée, et cela à si peu de distance du temps où elle était encore désavouée , ignorée et quelquefois insultée par les meilleurs catholiques, sur la foi de Fleury et des auteurs gallicans. Mais j'ai peine à concilier cette admiration dans le passé avec les préférences et les éloges décernés à l'absolutisme dans le présent. Je crois parfaitement , comme on a fini par s'en apercevoir , que le moyen âge, en tenant compte des éléments sociaux du temps, a été l'ère d'un véritable gouvernement représentatif, beaucoup plus sincère et plus efficace, plus sérieux et même plus populaire que tout ce qu'on a imaginé depuis. Oui, le gouvernement représentatif est né au moyen âge et du moyen âge. Il est né de la combinaison naturelle des éléments qui constituaient la société à cette époque; il est né de l'union et de l'action commune de la royauté catholique avec l'Église, l'aristocratie foncière et les municipalités émancipées. Il a reparu de nos jours sous la forme du gouvernement parlementaire, forme imparfaite et laborieuse, mais mille fois

préférable , dans le double intérêt de la moralité et de la dignité bumaine, à l'absolutisme pur, dont le moyen âge chrétien n'avait aucune notion. Ce qui a fait la force et la durée du système représentatif en Angleterre est précisément ce qu elle a conservé du moyen âge dans ses lois et dans ses mœurs. Dans ce pays, et seulement dans ce pays, la monarchie limitée du treizième siècle a été transmise intacte au dix-septième 1 . Mais, d'un autre côté, elle n a conservé dans sa vie politique la liberté, la dignité, l'énergie, tout ce qu'il y avait de bon et d'utile dans le moyen âge, que grâce à ces institutions parlementaires qu'on réprouve, grâce à cette division des pouvoirs qu'on proscrit, grâce à cette influence réglée de l'opinion publique qu'on appelle factice et dangereuse. C'est ainsi que, seule entre tous les royaumes de l'Europe, l'Angleterre a eu le privilège d'échapper à l'établissement durable de ce despotisme qui a partout remplacé les institutions du moyen âge. Dans un siècle de servitude, les Anglais avaient la liberté ; voilà pourquoi ils ont aujourd'hui l'ordre dans un siècle d'anarchie 2.

Je soupçonne beaucoup ceux qui admirent aujourd'hui la féodalité et le moyen âge de les connaître fort peu , car je remarque qu'ils les louent avec aussi peu de discernement que leurs prédécesseurs en mettaient à les critiquer. Ils semblent croire que les rois de cette époque étaient en général des saints, ne voulant que le bien, entourés du respect et de l'obéissance de tous, et que leurs sujets ne pensaient qu'à exécuter docilement leurs volontés. Rien de moins exact : il y a eu, pendant tout le moyen âge, chez les princes comme chez les peuples, une lutte permanente et très-prononcée entre le bien et le mal. Comme ces deux courants qui, arri-

1 Macaulay, Histoire de la révolution de 1688. 1 ld.f ibid.

Tant en sens contraire du nord et du midi, se rencontrent sous les murs de Constantinople, se côtoient, s'entremêlent, et, en se partageant les efforts et les périls des navigateurs, emplissent le détroit du Bosphore; ainsi ces deux forces éternellement ennemies remplissent de leur lutte les annales du moyen âge. De trop bonne heure le mal remporta, et il finit par infecter et par refouler le torrent de vie pure et sainte qui découlait des catacombes, et qui, pendant plusieurs siècles, avait recouvert l'Europe des flots du génie et de l'enthousiasme chrétien. Mais, à côté de l'esprit moral qui a présidé au moyen âge jusqu'à sa fin, et qui n'était autre que le catholicisme, il y avait un esprit politique bien caractérisé, et qui, sous une forme aristocratique, avait constitué partout un vaste système de garanties et de restrictions imposées aux chefs héréditaires ou électifs des nations. Le clergé, la noblesse féodale, les corporations commerçantes, municipales, rurales, mille privilèges, mille usages traditionnels, tenaient l'autorité souveraine comme enlacée dans des liens inextricables. Les abus de pouvoir étaient fréquents; mais la confiscation absolue de tous les pouvoirs par un seul, la personnification de tous les droits de la société en un homme, l'abdication de toutes les volontés au profit de celle du maître, tout cela était inconnu et impossible.

Peut-on ressusciter les forces qui contenaient alors le despotisme? Non, car la révolution a fait table rase en détruisant tous les droits héréditaires et toutes les corporations, déjà et depuis longtemps minées, dénaturées et annulées par la monarchie triomphante. Et quand même on le pourrait, le voudrait-on? Non; car ce serait reconstituer une société aristocratique, tout un ensemble de supériorités hiérarchiques et patrimoniales, chose qui répugne entre toutes à l'esprit moderne de la France. Sous ce rapport, les catholiques, adora-

teurs tardifs du moyen âge, semblent tout aussi Français que pour le reste. Ils acceptent volontiers un maître, et ne savent

point supporter des chefs.

Les gens qui reprochent au régime parlementaire de gêner et de neutraliser l'autorité, qui accusent les assemblées d'être asservies par le pouvoir ou de le dominer, oublient ou ignorent parfaitement de quelles gênes et de quels obstacles les institutions du moyen âge entouraient l'exercice du pouvoir. Ils devraient cependant savoir, depuis vingt-cinq ans que M. Guizot Ta démontré, que les principes les plus avancés de la politique libérale ont été imaginés et formulés alors ; ceux-ci, par exemple : Nulle taxe n'est légitime si elle n'est consentie par celui gui doit la payer : nul n'est tenu d obéir aux lois au il n'a pas consenties.

I ls ne sont pas sans avoir entendu parler des cortcs d'Aragon, que Philippe II décima par la main du bourreau, que Philippe V eut soin de supprimer, et qui disaient à leurs rois : « Nous, qui valons chacun autant que vous, et tous en- « semble plus que vous, nous vous jurons fidélité tant que « vous garderez nos libertés et privilèges; sinon, non. »

Mais, à coup sûr, ils n'ont jamais lu la page suivante, d'un vieil historien de ma province, Saint-Julien de Baleure, que je prends la liberté de leur soumettre dans son énergique naïveté, comme un témoignage de ce qu'était encore la liberté du moyen âge à son déclin :

« Le duc Charles, dernier hoir de la maison de Bourgogne, « ne mesurant toute chose qu'à l'aulne de sa volonté, fit pro- « poser aux états tant de nouveaux subsides et impositions si « étranges , que toutes les chambres en étoient étonnées ; « mais le sieur de Jonvelle, qui aussi étoit sieur de Charny, « le sieur de Mirebeau et autres vrais Bourguignons (c'est- « à-dire , résolus de ne rien dissimuler , ni céder contre le

« devoir que chacun doit avoir à sa patrie), prindrent charge « de faire la réponse pour tout le corps des états, sans préju- <( dice de ce que coustumièrement c'est à celui qui préside à « la chambre ecclésiastique de la faire. Leur réponse fut « laconique et briève, mais pleine de brave substance, sous « ces mots : Dites à monsieur le duc que nous lui sommes <( très-humbles et obéissants sujets et serviteurs ; mais que « quant à ce que vous nous avez proposé de sa part, il ne <( se fit jamais t il ne se peut faire , et il ne se fera pas. Petits « compagnons (ajoute l'historien) n'eussent pas osé tenir ce « langage , qui fait colliger que les grands seigneurs sont « plus que nécessaires aux assemblées des états, quand ils « ont l'affection bien tournée à l'avantage de la chose pute blique, comme eurent les seigneurs susnommés. »

On le voit : c'est toujours la même chose. Il faut des seigneurs pour appliquer la liberté comme on l'entendait au moyen âge. Mais, de ce qu'il n'y a plus de seigneurs, faut-il en conclure qu il n'y aura plus de liberté? On en conviendrait : il serait fort dur, pour nous autres petits compagnons de la Côte-d'Or et autres départements, de ne pouvoir jamais dire à un pouvoir qui abuserait ce que disaient MM. de Charny et de Mirebeau : Cela ne syest jamais fait, cela ne se peut pas faire, et cela ne se fera pas. J'ajoute que lesdits petits compagnons l'ont déjà dit, et que, le cas échéant, ils sauraient bien le dire encore.

Personne n'est plus que moi laudator temporis acti; néanmoins, je demande qu'on veuille bien ne pas immoler en guise d'holocauste au passé tous les intérêts et toutes les espérances du présent. Je voudrais bien aussi n'être pas obligé, pour jouir d'un peu de liberté, d'attendre que l'aristocratie fût reconstituée en France et en Europe.

Voilà donc le moyen âge hors de question. Mais pour-

suivons, et voyons derechef par quoi Ton entend définitivement remplacer l'odieux et méprisable système des garanties parlementaires.

Serait-ce par hasard l'ancienne monarchie, la monarchie absolue, telle qu'elle a existé depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVI, et dont Louis XIV est le type le plus éclatant? Je crois bien que tel est le secret espoir de la plupart de ceux qui font la guerre aux libertés modernes, et qui vantent, quand l'occasion s'en présente, la révocation de l'édit de Nantes.

Mais j'ose bien leur donner l'assurance que cet espoir ne sera jamais accompli et qu'il ne doit pas l'être. Il ne le sera pas, parce que la royauté ancienne est morte, morte comme la féodalité dont elle avait triomphé. Il ne doit pas l'être, parce que rien ne serait plus mortel à l'ascendant renaissant de l'Église catholique que la renaissance de l'ancienne monarchie telle qu'elle fut pendant la dernière période de son existence. Je passe sous silence tout ce qu'aurait d'insupportable et d'immoral le despotisme de ce temps dans l'ordre purement séculier ; je me borne à rappeler que jamais peutêtre les intérêts catholiques ne furent plus étrangement méconnus.

Je ne voudrais parler qu'avec une extrême réserve des erreurs de cette auguste race dont l'honneur est identifié avec celui de la France; de cette race deux fois victime du plus injuste exil, et sacrée par le malheur autant que par la gloire. Je crois aussi mériter de n'être pas confondu avec les détracteurs de l'ancien régime : car j'y aime précisément ce qu'ils détestent le plus , la diversité traditionnelle des droits et l'indépendante fierté des personnes. Je reconnais volontiers que la théorie de cet ancien régime était bonne, mais personne ne pourra nier que cette théorie n'eût fini par dispa-

raître au milieu des abus de la pratique. Quand on lit îes éloquentes remontrances de certains parlements et certaines adresses des assemblées du clergé , on se prend à croire qu'il y avait encore, au dix-huitième siècle et en France, un ensemble de principes tutélaires ouvertement professés et scrupuleusement appliqués. Mais l'étude la plus superficielle des faits suffit pour démontrer qu'il n'en était rien. L'état social était devenu insupportable à tous, même aux plus privilégiés, non par défaut d'une constitution écrite, comme on se l'est figuré en 1789, mais parce que la vieille et vraie constitution de la France avait été graduellement absorbée et falsifiée au profil exclusif de la royauté et de ses ministres. Le despotisme né de la démocratie nous a depuis habitués à de bien autres excès; mais en ce temps-là on s'indignait de voir qu'il n'y avait plus de garantie pour aucune liberté, plus de sécurité pour aucun droit, plus de règle pour aucun pouvoir. La catastrophe à jamais lamentable qui termina l'ancien régime, ne démontre que trop à quel degré de faiblesse le pouvoir absolu avait réduit la royauté elle-même, en lui ôtant tout frein et par conséquent tout appui.

J'ai montré ailleurs 1 comment le remède fut pire que le mal ; mais ce n'est pas une raison pour nier le mal, surtout en présence de ces écrivains hardiment servîtes qui, pour mieux faire leur cour au présent, lui cherchent des précédents dans le passé. Et puisque aujourd'hui il se trouve des hommes religieux qui reprochent à la glorieuse maison de France d'avoir consacré, en 1814, les principales conquêtes de la liberté moderne, et de n'avoir pas rétabli l'antique despotisme, il est bon, il est nécessaire de rappeler par quelques traits le genre de services que ce despotisme rendait

• Discours de réception à l'Académie.

à l'Église. A-t-on donc oublié que Henri IV, le grand et bon Henri, traitait d'une main avec les Maures d'Espagne pour ébranler la monarchie catholique au delà des Pyrénées 1 , et de l'autre avec les protestants d'Allemagne pour leur offrir la sécularisation de toutes les principautés ecclésiastiques, et en obtenir la cession de la rive gauche du Rhin, pendant que les Turcs occuperaient l'Autriche, et que la Suède écraserait la catholique Pologne2? A-t-on oublié Louis XI H, par la main de Richelieu, soudoyant Gustave- Adolphe contre toutes les puissances catholiques, achevant dans ce pays l'œuvre de Luther, et, par les guerres affreuses qui précédèrent le traité de Westphalie, condamnant l'Eglise à l'abaissement dont elle se relève à peine aujourd'hui?

A-t-on oublié que Louis XIV, ce grand niveleur s, ce précurseur tout-puissant de la démocratie, ce persécuteur impitoyable de ceux qui ne voulaient pas suivre sa religion 4, était devenu, tout en restant lui-même catholique sincère, le plus redoutable adversaire de l'autorité du saint-siége et de l'indépendance de l'Église? A-t-on oublié les insolences sacrilèges de son ambassadeur Lavardin à Rome, et cette déclaration de 1682, source à peine tarie des servitudes et des humiliations

1 Mémoire» du maréchal de la Force, t. I, p. 341-775.

3 Le texte authentique de ce traité secret, négocié par Bongars avec les agents des princes de Brunswick et de Saxe, a été récemment découvert et publié par les FtuilUt kiitoriquei et politiques de l'Allemagne catholique, t. XXVII, p. 73 à 86. C'était le traité de Lunéville, devancé de deux siècles !

* Expression très-juste de M. Augustin Thierry, dans son Estai sur la formation du tiers ilat.

* « Sa Majesté veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas suivre sa religion... Sa Majesté désire que vous vous expliquiez fort durement contre ceux qui voudront être les derniers à professer une religion qui lui déplaU. » (Lettres de Louvois, ap. Rulhièrb, ficlaircissemmls sur la révocation de l'édii de Nantes.) Voir aussi les Mémoires de l'intendant Foucauld, publiés par M. Adhelme Bernier, et ceux de Cosnac, archevêque d'Aix, qui viennent de paraître.

m DES INTÉRÊTS CATHOLIQUES

de l'Église? Quel chrétien pourrait lui pardonner, malgré la juste splendeur de sa gloire, ses coupables sympathies pour les Ottomans, alors à la veille de saisir dans Vienne la clef de rOccident alarmé ; son hostilité contre ce grand Sobieski qui devait briser pour toujours l'ascendant du croissant ; ses efforts pour arrêter dans sa marche et abaisser dans sa gloire le libérateur de l'Europe, le Charles Martel du dix-huitième siècle 1 ? Il disait à son petit-fils : « Choisissez pour ministres les premiers venus ; tout doit se faire par vous seul et pour vous seul! » Et il écrivait à son fils : « Tout ce qui se trouve dans « nos États, de quelque nature que ce soil, nous appartient « au même titre, et doit nous être également cher. Les de- « niers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent « entre les mains de nos trésoriers, et ceux que nous laissons « dans le commerce de nos peuples , doivent être par nous « également ménagés... Vous devez donc être persuadé que « les rois sont seigneurs absolus, et ont naturellement la « disposition pleine et libre de tous les biens qui sont pos- « sédés, aussi bien par les gens d'Église que par les sécu- « liers, pour en user en tout temps comme de sages éco- « nomes a. »

Franchement, est-ce que la révolution a d'autres doctrines ou d'autres pratiques? Qu'on dise que ces rois, si illustres d'ailleurs, valaient infiniment mieux que les instruments serviles qu'ils trouvaient dans l'Église et dans l'État, et mitigeaient, en outre, par leur attachement sincère à la foi catholique, les

1 Voir l'éloquente et impartiale Histoire de Jean Sobieski, par M de Salvandy, liv. X et XI. — Duverney, ministre de Louis XIV, disait aux ministres de Sobieski : c Je ne connais au-dessus de moi que Jupiter, mon maître et son épée; el mon maître encore avant Jupiter. » (UUres de Sobieski, p. 23.) U était difficile d'être plus païen pour la forme et pour le fond.

3 Mémoire* et instructions de Louis II V pour le Dauphin, t. II, p. 93 et 121, édit. de 1806.

doctrines dont ils se laissaient imputer la responsabilité ; je le reconnais sans difficulté. Qu'on cherche des excuses ou des explications dans l'esprit du dix-septième siècle ; je le veux bien, et je m'en ferai très-volontiers l'écho contre les apologistes de la révolution. Mais qui oserait rêver le retour d'un pareil esprit dans le temps où nous sommes, et cela dans l'intérêt de la religion? On parle toujours du lustre incomparable que donnèrent à la religion Bossuet et Fénelon pendant un demi-siècle ; mais pense-t-on au siècle de décadence, d'ignominie, de servitude, qui a suivi de si près, et que préparait à l'Église un pareil régime M et encore n'oublions jamais que ce despotisme reconnaissait au moins nominalement la suprématie de l'Église, de la religion ; que, tout en détruisant pierre par pierre l'édifice de son autorité et de sa liberté, de temps à autre il s'inclinait devant elle. Mais aujourd'hui , quand il n'y a guère de commis en Europe qui ne se révolte au fond du cœur contre l'idée d'une suprématie ou d'une intervention spirituelle; aujourd'hui désirer, réclamer, obtenir le rétablissement de l'absolutisme, et de l'absolutisme laïque, sans traditions, sans croyance, sans frein, ce serait pour tout chrétien une ignominie sans exemple, sans excuse et sans consolation.

Disons encore, pour être juste, que sous cette monarchie qui semblait ne reculer devant aucun abus d'autorité, qui, par exemple, interdisait de bâtir dans Paris ou à dix lieues à la ronde, et cela sous peine des galères, afin que le roi pût avoir à meilleur compte les matériaux nécessaires à l'achè-

1 A qui veut bien connaître la servitude où languissait l'Église de France, sous la pression de la magistrature et de l'administration, pendant le régne de Louis XIV et de Louis XV, je recommande l'excellente Etude sur la vie et les œuvres de d'Aguesseau, par M. Algar Griveau, dans VUniteniti catholique de 1849 à 1852.

ment du Louvre 1 ; disons que même alors, et eu l'absence de toute garantie générale, de toute institution solide et respectée, il y avait cependant pour quelques-uns des moyens d'échapper au joug ou d'en alléger le poids. Certaines traditions, certains usages invétérés, la distance, la difficulté des communications, l'inexactitude des correspondances, l'esprit de corps, l'opiniâtre vanité du privilège, les fortes traditions et l'indépendance héréditaire de la magistrature, les solennelles protestations du clergé offraient certains éléments de résistance. Le roi, dans toute sa majesté, était quelquefois arrêté par une charte du douzième siècle, ou par la persévérante inertie d'une confrérie 2. Mais, encore une fois, aujourd'hui, avec la bureaucratie, la gendarmerie, la centralisation, les chemins de fer, le télégraphe électrique, avec la pulvérisation générale de la société, où, quand et comment imaginer une ombre môme de résistance légale à l'autorité illimitée du souverain, du moment qu'elle est dégagée du contrôle des assemblées et de la discussion publique? Le remède ne pourrait naître que de l'excès du mal, et en nous replongeant dans l'abîme des révolutions.

Aussi les moins insensés des adversaires du régime parlementaire cherchent un refuge contre les redoutables et iné-

1 Le texte de cet ordre du roi, du 31 octobre 1660. est inséré dans le Bulletin archéologique du Comité historique des arts et monuments, t. II, p. 719.

3 J'en veux citer un curieux exemple, que j'emprunte à l'une des dernières livraisons du Recueil de la Société de sphragistique : Louis XIV rend en décembre 1672 un édit par lequel il donne, à l'ordre du Mont-Carmel et de Saint Lazare l'administration et les revenus de l'ancienne confrérie de Saint- Jacques de l'Hôpital, à Paris, fondée en 1325. Les confrères réclament, et, après vingt ans de contestations et de plaidoiries, ils en font tant, que, le 0 avril 1693, ils obtiennent un nouvel édit pour rendre Saint-Jacques à ses premiers administrateurs. Trente ans se passent, et un troisième édit de 1722 le réunit une deuxième fois à l'ordre du Mont-Carmel; la confrérie lient bon, et l'administration est rétablie une deuxième fois, par arrêt du conseil, en.1734.

vitables éventualités du pouvoir absolu, dans la résurrection de ce qu'ils appellent les libertés provinciales. Ils nous assurent gravement que les institutions provinciales sont le contrepoids naturel du pouvoir politique, que le moyen d'occuper les esprits est ainsi trouvé, et que les libertés provinciales offriront un aliment suffisant aux ambitions locales. Il ne manque à cette belle recette que deux choses : des provinces, et des libertés.

Des provinces d'abord ! Où sont-elles? Dans le tombeau, et [>our toujours. On peut le regretter, et personne ne le regrette plus amèrement que moi ; mais il faut être trois fois aveugle pour le nier. 11 y a encore des provinces en Autriche et en Prusse , et elles peuvent y subsister avec force et honneur, pourvu qu'on ne fasse pas là, comme ici, la folie d'effacer toutes les distinctions et de renverser toutes les barrières, afin de rendre plus commode le gouvernement par la bureaucratie. Mais, en France, il n'y en a plus. Ça été un crime de détruire les provinces en 1789, et une faute peut-être de ne les avoir pas rétablies en 1800 ou en 1814; mais même alors ce n'eût plus été qu'un hommage rendu à l'histoire nationale et au bon sens, qui voudra toujours qu'un homme né à Besançon ou à Auch soit plus naturellement désigné par son nom de Comtois ou de Gascon que par les eaux du Doubs ou du Gers, comme les poissons de ces rivières. Mais comme institution politique, comme force sociale, les provinces de France étaient mortes dès avant 1789 ; et qui les avait tuées? La monarchie, et la monarchie absolue que vous prônez. Qui a supprimé les états du Rouergue en 1609, ceux du Dauphiné en 1628, ceux du Qucrcy en 1623, ceux de Provence en 1639? Qu'étaient devenus, au dix-huitième siècle, les états qu'on avait daigné conserver en Bretagne, en Bourgogne, en Languedoc? Quelle résistance sérieuse et durable surent-

ils jamais opposer, je ne dis pas seulement aux volontés fornielles du monarque, mais aux exactions de ses ministres, aux abus de tout l'ancien régime? Il faut lire, dans la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV », ce que pensaient de l'indépendance et de l'autorité de ces corps, des témoins dignes de foi, des évèques, des magistrats, de simples spectateurs. A chaque page, on y trouve l'empreinte de la corruption, de l'intrigue, de la violation de la liberté des suffrages, en un mot les abus les plus scandaleux du régime représentatif, sans aucun de ses avantages. Sans doute la valeur primitive de ces institutions avait été immense ; elles auraient pu fournir à la nation d'incalculables ressources, si on avait su en user avec sagesse et justice. Mais là, comme partout, le pouvoir absolu avait éteint la vraie vie publique. Dès 1789 il n'y avait plus rien, et aujourd'hui ce serait moins que rien.

Excepté dans deux ou trois régions de la France actuelle, telles que la Bretagne, l'Alsace, la Franche-Comté, on ne citerait pas une seule des anciennes provinces qui ait conservé une vie propre et distincte. L'esprit départemental a tout remplacé. Je serais curieux de savoir comment on s'y prendrait pour subordonner Châteauroux à Bourges , Laval au Mans, Montpellier à Toulouse. Nous avons vu les besoins du service public exiger la création de diverses circonscriptions analogues à celles des anciennes provinces, telles, par exemple, que les divisions militaires , les arrondissements de police. Quelle influence en est-il résulté dans l'ordre politique et social? On voudra peut-être, même dans l'ordre civil, recréer les provinces : je n'y contredis pas. Mais ce sera quelque chose de tout à fait neuf, sous un vieux nom. Le

1 Publiée par M. Depping, dans la Collection des Documents inédits wr l'histoire de France, 1850 et 1851.

chêne a été coupé, on peut semer un gland : il poussera peut-être. Reste à savoir si la France est d'humeur à borner sa vie politique au soin de regarder croître ce gland, et à attendre cent ans, jusqu'à ce qu'il en soit sorti un chêne.

Mais, nous dira-t-on, prenons les départements : c'est là que nous placerons les nouveaux foyers de la vie publique. Eh quoi! la vie publique de Gap ou de Carcassonne?... car celle de Lyon ou de Rouen ressemblerait furieusement à ce qu'on veut éviter.

Mais de deux choses l'une : ou l'on entend soumettre aux quatre-vingt-six assemblées départementales les grandes questions de législation et de politique, et alors il n'y a pas de gouvernement humain qui puisse s'en tirer; ou bien on veut les renfermer dans la gestion des intérêts locaux, et alors on ne fera que suivre les errements du régime parlementaire. Car, je le demande, qui donc a fait quelque chose pour la liberté provinciale, ainsi renfermée dans de justes limites? L'esprit parlementaire, le gouvernement parlementaire, et personne autre. N'est-ce pas lui qui, sous la Restauration, et après la défaite de M. de Villèle, a contraint la royauté à porter cette question devant les chambres? N'est-ce pas lui qui, en 1833 et 1834, a voté ces lois excellentes qui ont rendu électifs les conseils généraux, étendu, réglé, consolidé leurs attributions? Le gouvernement antiparlementaire de l'empereur ne les avait créés qu'à titre de simples bureaux consultatifs et amovibles. Depuis le 2 décembre, qu'a-t-il été fait pour la grande cause de la décentralisation, au point de vue de la liberté? Absolument rien. Par une mesure utile et excellente en soi, on a dérobé à la souveraineté des bureaux de Paris une foule d'affaires, mais pour les soumettre exclusivement à l'autorité des agents du pouvoir exécutif. Bien loin d'étendre celle des conseils électifs, on l'a

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