‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 29 sur 71 · II. — Œmrei polton. et dit · texte numérisé non relu

II. — Œmrei polton. et dit

sancc militaire de l'Angleterre. Où est le peuple qui pourrait aujourd'hui entretenir à mille lieues de chez lui une armée de près de cent mille volontaires, de cent mille hommes levés et maintenus sous les drapeaux sans le secours de la conscription, comme le fait depuis deux ans l'Angleterre en Crimée? Amis et ennemis ont également intérêt à ne pas se faire illusion sur la valeur réelle de cette armée, qui a été si sévèrement jugée. Elle n'aura jamais l'élan, la hardiesse, l'insouciante et intrépide gaieté de nos soldats français. Mais quant à l'indomptable énergie dans les grands dangers, quant au mépris de la mort, quant au culte de la discipline, elle ne le cède à personne. Qui pourra oublier l'exemple de magnanimité antique et d'abnégation chrétienne qu'a donné, il y a quelques années, tout un régiment anglais englouti dans un naufrage? On l'avait embarqué sur la frégate le Birkenhcad, pour aller tenir garnison au cap de Bonne-Espérance. Le navire touche sur un écueil à peu de distance de sa destination. Les moyens de sauvetage ne permettent de porter à terre que les femmes, les enfants et quelques passagers infirmes. Officiers et soldats prennent les armes, se rangent en bataille sur le pont pendant que le sauvetage partiel s'opère, et pendant aussi que le vaisseau s'enfonce lentement dans les flots. Pas un de ces hommes jeunes, forts, armés, n'essaye de prendre la place des faibles qui vont vivre : et sans un cri, sans un murmure, le régiment descend tout entier dans l'abîme, martyr de l'obéissance et de la charité. A mon sens, le nom du Birkenhead et la date de ce naufrage 1 figureraient sur les drapeaux de ce régiment à aussi bon tilre que les plus brillantes victoires.

Ajoutons que les institutions politiques de l'Angleterre

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lui fournissent tous les moyens nécessaires pour introduire promptement dans l'organisation de son armée les changements que réclame la marche des temps, et contre lesquels ne prévaudra pas l'esprit de routine. Je n'affirme pas qu'on en sera réduit à établir la conscription dans un pays qui tient tant à la liberté individuelle, mais assurément la guerre actuelle amènera des modifications radicales dans son système militaire. L'armée anglaise a aujourd'hui encore les vertus et les défauts des armées aristocratiques. Quand on lit ces lettres qui arrivent du camp anglais en si grand nombre, avec une si complète liberté, et que Ton publie avec une si courageuse franchise, on les croirait volontiers écrites par nos vaillants hommes d'armes d'autrefois, qui, vainqueurs à Marignan et à Cérisoles, ne savaient pas supporter les ennuis des quartiers d'hiver sur le sol ennemi, et revenaient en toute hâte à la cour ou dans leurs domaines, pour y attendre la prochaine bataille. Par ?on héroïque bravoure, par sa composition, par la trop grande distance qui sépare l'officier du soldat, comme aussi par la lenteur de ses mouvements, par son ennui et son impatience en présence des fatigues prolongées de la stratégie moderne, enfin par la difficulté qu'elle éprouve à se tirer d'affaire au milieu des embarras prosaïques de la vie des camps, l'armée britannique ressemble trop à ce qu'étaient les nôtres du temps de François Ier ou de Louis XIV. Celles-ci ont à jamais honoré le nom et le drapeau de la France, mais elles ne soutiendraient pas la comparaison, ailleurs que sur le champ de bataille, avec nos légions modernes, aguerries à toutes les fatigues, habituées à se créer au bivouac toutes les ressources de la vie domestique ou civile, et chez qui une sévère et intelligente discipline n'a en rien atténué l'incomparable élan de leurs pères.

Mais le peuple anglais connaît et comprend son mal. On

peut être sûr qu'il ne s'y résignera pas, et qu'il saura chercher et trouver le remède. Une fois trouvé, l'admirable mécanisme de sa constitution lui permettra de l'appliquer avec cette résolution énergique et efficace dont il n'a jamais manqué.

Je me rappelle ici une page trop peu connue d'un écrivain qu'une mort prématurée a ravi à la presse française, et qui rentre trop bien dans mon sujet pour, n'être pas citée.

« Dans sa lutte suprême contre la République et l'Empire, la grande force de l'Angleterre était dans ses institutions. Le gouvernement anglais a fait la guerre pendant vingt-deux ans, en traînant après soi l'attirail de la liberté, au milieu des clameurs de la tribune et de la presse, au milieu des désastres du commerce, malgré les émeutes, les meetings, les pétitions pour la réforme électorale, et les vitres cassées, sans jamais rien sacrifier de ses légitimes droits, sans se croire une seule fois obligé de céder, soit à l'ennemi intérieur, soit à l'ennemi extérieur...

« La mauvaise foi des partis, l'injustice et les discours de l'opposition parlementaire, les batailles de tous les jours sur la place publique ne l'ont pas moins bien servi que son intelligence et son patriotisme. Quand il n'y avait plus sur le continent ni une tribune, ni une presse libre, toutes les passions, les bonnes comme les mauvaises, étaient incessamment tenues en éveil dans l'empire britannique , et sans le vouloir, sans y songer, elles concouraient au même but. Personne n'y pouvait être trompé ou trompeur plus d'un jour. Ce mouvement et ce bruit qui faisaient croire à Napoléon que l' Angleterre était toujours au moment de sauter en l'air, comme un baril de poudre, c'était la vie d'un peuple libre. Le baril de poudre est encore à la même place, et ce sont les peuples bien sages, bien dociles, bien aimables qui s'amusent à faire le saut périlleux...

« Sur le continent, on exagère les victoires et on dissimule le3 défaites ; en Angleterre , les succès les mieux constatés trouvent toujours des censeurs jaloux et malveillants ; mais le tumulte de la place publique, les colères de la tribune, les indiscrétions de la presse n'ont diminué en rien ni la confiance des généraux, ni la bravoure des soldats1... »

' Jules Maurel, U duc de Weltington, Bruxelles, 1852.

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