LES DEUX DÉMOCRATIES
Voici maintenant le problème que nous nous posons. L'Angleterre restera-t-elle debout au milieu de la crise européenne? et restera-t-elle absolument ce qu'elle est aujourd'hui? A la première de ces questions, on peut répondre hardiment : oui ; et à la seconde : non,
L'Angleterre possède plus qu'aucune autre nation du monde les conditions essentielles de la vie sociale , morale et matérielle ; mais elle vivra , comme elle a toujours vécu , en se transformant graduellement, en mariant, avec un art instinctif et une sagacité merveilleuse, le génie de la tradition intelligente à la pratique du progrès modéré, le soin des intérêts généraux à la dignité civique et à la liberté individuelle du moindre des citoyens.
Le progrès constant et le triomphe définitif de la démocratie sont aujourd'hui des faits incontestables, aussi évidents que le progrès et le triomphe de la monarchie absolue depuis le quinzième siècle jusqu'au dix-huitième. La démocratie gouverne partout où elle ne règne pas encore. 11 est insensé de méconnaître cette victoire , insensé aussi de s'y opposer tant qu'elle ne dégénère pas en oppression, tant qu'elle n'entraîne pas certaines conséquences incompatibles avec la conscience et le bon sens.
Mais il est trop évident qu'il y a de par le monde deux démocraties.
Il y a celle qui reconnaît les lois de l'équité et de l'honneur, qui a confiance dans la force de la vérité et de la justice, qui
ne réclame pour assurer leur triomphe que la liberté de les faire connaître, qui a déjà renversé toutes les barrières élevées contre le juste avènement de la multitude à la jouissance de tous les biens et de tous les droits qui doivent lui appartenir. Elle a conquis pour tous l'égalité devant la loi, devant l'impôt et devant l'ennemi , avec l'accessibilité des plus dignes à tous les emplois; et ces conquêtes, Dieu merci, assurées pour toujours, nous sont au moins aussi chères et beaucoup plus nécessaires qu'à nos antagonistes. Elle veut que l'homme public soit avant tout fils de ses œuvres ; mais elle veut aussi que l'intelligence et la vertu soient les principales conditions de l'exercice du pouvoir, et, par cela même, elle s'oblige à reconnaître toutes les supériorités légitimes, et à les respecter après les avoir reconnues.
Cette démocratie-là, quelle que soit la forme qu'elle doive revêtir, royauté contenue ou république modérée, a déjà conquis les vœux et le concours de tous les honnêtes gens éclairés.
Mais il y a une autre démocratie, haineuse, jalouse, furieuse, fille de l'envie, que Bossuet a si bien définie le noir et secret effet d'un orgueil foible. Son génie consiste surtout à contester et à détruire toutes les supériorités qui sortent de la nature des choses, telles que la vie historique des peuples les constitue et les proclame. Elle est l'ennemie de tout ce qui dure, de tout ce qui résiste, de tout ce qui grandit. Elle nie tous les progrès graduels de la liberté ; elle insulte tous ses alliés naturels; elle poursuit surtout d'une implacable ingratitude les princes qui l'ont donnée ou servie. Elle fait de la vie des nations un orage perpétuel ; elle les réduit à chercher éperdues un refuge dans le premier port venu, et à s'y donner pour servantes ou pour otages à celui qui les sauvera du naufrage.
* Grâce au ciel et pour l'honneur de l'humanité, ce n'est pas là la seule démocratie que Ton puisse concevoir, que Ton ait connue dans le monde ; mais c'est hélas ! la seule dont les démocrates modernes du continent aient su établir le règne pendant les courts instants de leur victoire. Avec eux, ce n'est pas la démocratie libérale, c'est la démocratie unitaire qui a vaincu. Aussi ne peut-elle servir qu a frayer la route à l'unité du despotisme. Et quand l'œuvre est consommée, n'a-t-on pas toujours vu la démocratie révolutionnaire se consoler de ses affronts et de ses mécomptes en se raccrochant aux triomphes de la force et en les exploitant? Ne s'entendellc pas toujours avec la monarchie absolue, telle que l'esprit moderne la conçoit et l'admet, pour proscrire partout la vraie liberté, tantôt comme une aristocratie, tantôt comme une conspiration? N'ont-ellcs pas lune et l'autre une égale horreur de tout ce qui se tient debout, de tout ce qui vit par soi-même? N'ont -elles pas l'une comme l'autre substitué partout des liens mécaniques, artificiels, éphémères, aux garanties morales, naturelles, traditionnelles, et condamné partout la valeur et la dignité individuelle de l'homme à être absorbées par l'État? Ne pratiquent-elles pas à l'envi l'ostracisme contre la capacité, le courage et la droiture? N'ont-ellcs pas pour principe commun la répudiation du seul gouvernement vraiment légitime et naturel, celui des hommes supérieurs par la position, le caractère, le talent et la vertu? N'invoquent -elles pas toutes deux comme raison suprême l'ascendant exclusif du nombre, c'est-à-dire le droit du plus fort dans ce qu'il a de plus aveugle et de plus brutal?
Nous supposons toujours qu'après tout ce que nous avons vu, il n'est personne, aujourd'hui, d'assez inexpérimenté pour ne pas reconnaître à quel point les intérêts de la liberté sont distincts de ceux de la révolution. Une grande autorité
s'est prononcée sur ce point : Ne voyez- vous pas, disait Napoléon ICT àïhibaudeau, en 1802, que ce sont les ennemis de la révolution qui plaident le plus chaudement en faveur de la liberté politique^ Dix ans auparavant, un des hommes qui avaient le plus contribué à faire perdre au glorieux mouvement de 1789 son caractère légitime et libéral , prédisait en ces termes à quoi aboutirait la révolution dont il avait été l'éloquent champion :
« Encore un pas, et le gouvernement ne peut plus exister, « ou se concentre totalement dans le pouvoir exécutif d'un « seul. Car je vois, dans l'éloignement, le despotisme sou- « rire à nos petits moyens, à nos petites vues, à nos petites « passions , en y plaçant sourdement le fondement de se3 « espérances. Ce que l'on appelle la révolution est fait; les << hommes ne veulent plus obéir aux anciens despotes : mais, « si l'on n'y prend garde, ils sont prêts a s'en faire de nou- <( veaux, et dont la puissance plus récente et plus populaire « serait mille fois plus dangereuse2. »
Sachons donc le reconnaître , le progrès de la démocratie est le fait dominant de la société moderne, mais c'en est aussi le danger suprême, et à ce danger nul pays n'a encore su se dérober. Contenir et régler la démocratie sans l'avilir, l'organiser en monarchie tempérée ou en république conservatrice, tel est le problème de notre siècle; mais ce problème n'a encore été résolu nulle part.
Le fait et le danger existent en Angleterre comme ailleurs. Mais tandis que sur le continent la victoire de la démocratie a partout abouti au sacrifice de la liberté, a partout condamné les peuples à osciller dans l'humiliante alternative de
i Après le sénatus-consulte du 16 thermidor. Voir les Mémoires de Thibaudeau, conventionnel, conseiller d'Etat, sénateur.
* Adrien Duport. Assemblée constituante, 17 mai 1791.
l'anarchie et du despotisme , tout annonce qu en Angleterre ses progrès pourront se concilier avec la stabilité du droit, avec le maintien des libertés antiques, avec le respect de la dignité individuelle. S'il en est ainsi, comme nous le croyons fermement, l'Angleterre, après avoir, seule parmi les grandes nations de l'Europe, préservé son honneur et sa vie publique des envahissements monarchiques des deux derniers siècles, aura le glorieux privilège de faire surnager l'arche du droit et de la liberté au milieu du déluge dont la démocratie révolutionnaire menace de recouvrir le nôtre.