CHAPITRE PREMIER
COMMENT LE DUC HElt.VANN RÉGNAIT EN THURINGE, ET LE ROI ANDRÉ EN HONGRIE, ET COMMENT LA CHÈRE 1 * SAINTE ÉLI- SABETH FRIT NAISSANCE ET FUT TRANSPORTÉE A EISENACII.
Quasi Stella malutina in medio nebulæ.
Kccli. l, (i.
Ëlisabetli fut tille d’ung noble roy, et lut noble de lignage ; mais elle fut plus noble par foy et par religion, et sa très-noble lignée elle l'ennoblit par exemple , elle l'esclaireit par miracle, elle l'embellit par grâce de sainteté.
Jean Lefèvre, Ann. de lluinaut, 1. XLVI.
Parmi les princes qui régnaient en Allemagne au commencement du treizième siècle, il n’y en avait point de plus puissant ni de plus renommé que Hermann, landgrave 3 de Thuringe et de Hesse, et comte palatin de Saxe. Le courage et les talents qu’il avait reçus avec l’héritage de son illustre père, Louis le Ferré , l’un des princes les plus remarquables
1 Nous avons cru pouvoir conserver la naïve qualification dont se servent
tous les anciens écrivains allemands qui ont parlé de notre sainte, depuis Tauler et Suso jusqu’au P. Martin de Kochein : die libe 11. Elisabeth.
* Le titre de lundijraf n'a point d'équivalent exact en français, surtout au féminin ; mais comme le rang et l’autorité des princes qui l'ont porté étaient en tout semblables à ceux des ducs , nous avons en général rendu les termes de landijrof et landtjrcrfin par ceux de duc et duchesse, qui se trouveut d’ailleurs employés dans ce sens par quelques auteurs allemands de celte époque. Voy. les Mss. de Heidelberg.
du moyen âge 1 * ; la protection spéciale du pape Innocent 111 ' J ; sa proche parenté avec l’empereur Frédéric Barberousse dont il était neveu, avec le roi Ottocar de Bohême, et les maisons de Saxe, de Bavière et d’Autriche; la position de ses vastes États au centre de l’Allemagne , qui s’étendaient depuis la Lahn jusqu’à l’Elbe : tout lui assignait un grand rôle politique. Bien qu'il ne fût pas au nombre des sept électeurs du Saint-Empire Romain, c’était cependant son influence qui déterminait leur choix, et son alliance était regardée comme décisive pour le succès des divers prétendants à la couronne impériale. Il fut ainsi plus d’une fois l’arbitre des destinées de l’Empire. « Quand il se trouve un roi trop court ou trop « long, dit un poëme contemporain, ou peu fait pour réjouir « le pays et tout le monde, le seigneur de Thuringe lui ôte « sa couronne et la donne à qui il veut 3 . » C’était principalement à lui que le célèbre empereur Frédéric II avait dû son élection en 1211.
Ce n’élait pas seulement sa puissance qui lui attirait le respect de l’Allemagne : il se distinguait encore par sa générosité sans bornes, son instruction et sa piété. Il ne se couchait jamais sans avoir entendu ou fait lui-même une lecture tirée de l’Écriture sainte. 11 avait étudié dans sa jeunesse à Paris, qui était alors le sanctuaire suprême de la science sacrée et profane 4 . 11 en avait rapporté un amour très-vif pour la poésie : pendant tout son règne, il fit recueillir avec
1 Voy. Appendice n u 1 .
* lnnoc. 111 , ép. V) , 42. Philippe Auguste lui demanda une de scs tilles en mariage. Schullz cl Schannat. Ord. guelpli. cud. prob. n° 105.
* Singerkriec uf Warlburg. si. VI.
4 Civitas Parisieusis... fous horlorum et putcus aquarum vivarum, irrigabat universæ terne superOeieui, paneni dclicatum, et delicias præbens regibus : et universse Dei Eeelcsiæ, super mel et favuui ubera dulriora proptnans. Jae. de Vilriaco, Hist. Oceid. cap. vu.
soin les poëmes héroïques des anciens Germains, et entretenait à cette fin plusieurs écrivains occupés à transcrire les chants des vieux maîtres'. Vivant à l'époque où la poésie catholique et chevaleresque jetait en Allemagne son plus pur éclat, il en comprit toute l’immortelle beauté. S’il ne put, comme l’empereur Henri VI et beaucoup d’autres princes et seigneurs de son temps, prendre place parmi les chantres d’amour ( Minnesœnger ), et entendre comme eux répéter ses vers dans les châteaux et les chaumières, nul d’entre eux du moins ne le surpassa en admiration du Gai savoir , en munificence et en affection envers les poètes ; ils formaient sa société habituelle, et étaient l’objet de sa plus vive sollicitude. Sa cour était en quelque sorte leur patrie à tous, et pendant toute sa vie orageuse il ne démentit jamais cette prédilection de ses jeunes années 2 . Aussi ont-ils célébré à l’envi sa gloire et ses qualités ; car son nom se trouve dans le Titurel, le Parafai, et tous les monuments les plus populaires de la poésie nationale : aussi Walther von der Vogelweide, le plus grand poète de cette période, a-t-il dit de lui 3 : « Les autres « princes sont tous très-cléments, mais nul n’est si généreux « que lui ; il l’était autrefois, et il l’est encore. . . Nul ne souffre « de ses caprices... La fleur de Thuringe brille à travers la « neige; son été et l’hiver de sa gloire sont doux et beaux « comme son printemps. »
Il arriva en l’an 1206 que le duc Hermann, se trouvant à son château de Wartbourg, au-dessus de la ville d’Eisenach,
1 l’aulini Annales lsenac. p. 30.
* C'est grâce à lui que Henri (1e Veldeck put achever son Éi.éidc , la plus ancienne épopée allemande qui nous ait été conservée.
3 Ed. Laclunann, p. 35 :
Der Durnge bluoœe schinet dur deu suè
Su mer und svmtrr blüet siu top als iu deu ersteu jarcu.
HISTOIRE
réunit à sa cour six des poêles les plus renommés de l'Allemagne, savoir : Henri Schreiber, Walthcr von der Vogelweide, Wolfram d’Esclienbach, Hcinhart de Zwctzcn, qui étaient tous quatre des chevaliers d’ancienne lignée; Bilterolf, officier de sa maison; et enfin Henri d’Ofterdingen, simple bourgeois d’une famille pieuse d’Eisenach Une rivalité violente se déclara bientôt entre les cinq poètes de noble naissance, et le pauvre Henri, qui était au moins leur égal en talent et en popularité. La tradition les accuse d’avoir voulu même attenter à sa vie, et raconte qu’un jour qu’ils fondirent tous ensemble sur lui, il ne put leur échapjier qu’eu se réfugiant auprès de la duchesse Sophie (car le duc lui-même était en course), et en se cachant dans les plis de son manteau ‘K Pour vider leur différend, ils convinrent de se livrer un combat public et définitif, en présence du duc et de sa cour, et avec l’assistance du bourreau, la corde à la main, qui devait pendre, séance tenante, celui dont les chants seraient reconnus inférieurs à ceux de ses rivaux 3 ; montrant ainsi que la gloire et la vie étaient à leurs yeux inséparables. Le duc consentit à cette condition, et présida à cette lutte solennelle qui retentit dans toute P Allemagne, et à laquelle vinrent assister une foule de seigneurs et de chevaliers. Ils chantèrent tour à tour, et sous les formes les plus variées, l’éloge de leurs princes favoris, les grands mystères de la religion, le mariage légitime de l’âme avec le corps après la
résurrection, l’inépuisable clémence de Dieu, la puissance
1 Une tentative récente a été faite par M. de Spaun , pour revendiquer au prollt de l’Autriehe la naissance et la gloire de ce poète célèbre , et pour lui attribuer la rédaction du poème des Nibolungeu. Yovei Heinrich ton OJ'terdingen und dus Nibelunijeu Lied. Linz. 1840.
* Under iren mantell er kroch. — (Vita Rbvt. § u.)
3 Decretuui est ut jaui aceersilo spiculalore, præsentique funeiu teneuti , pars devicta darctur suspendenda. Tentzeli. Suppléai, u. Hist. Gotli. p. 530.
I>E SAINTE ÉLISABETH l)K HONGRIE.
du repentir, l'empire de la Croix, cl surtout les gloires de Marie, la bien -aimée de Dieu, neuf fois plus belle que la miséricorde, qui est elle-même plus belle que le soleil. Ces chants, recueillis par l’auditoire, se sont conservés jusqu’à nos jours, sous le titre de la Guerre de la Wartlouvg 1 . Leur collection forme encore aujourd’hui un des monuments les plus importants de la littérature germanique, à la fois comme un trésor des croyances anciennes et populaires, et comme irrécusable témoignage du rôle immense que jouait la poésie dans la société, la science et la foi de ce siècle. 11 fut impossible de décider du mérite des ménestrels rivaux, et il fut convenu que Henri d’Ofterdingen irait chercher en Transylvanie le célèbre maître Klingsohr, tellement expert dans les sept arts libéraux et surtout en astronomie et en nécromancie, que les esprits mêmes étaient obligés, disait-on, d’obéir à sa science, et que le roi de Hongrie lui faisait une pension de trois mille marcs d’argent pour prix de scs ser- \ices. Un délai d’uu an fut accordé à Henri pour faire ce voyage ; et, au jour marqué, il se trouva aux portes d’Eisenach avec le grand savant 2 .
Tandis que toute la chevalerie allemande avait les yeux fixés sur cette lutte dont la mémoire devait se perpétuer jusqu’à la postérité la plus éloignée, le Seigneur, toujours ja-
1 Ver Singerkriec uf Wtirlbury. Le principal manuscrit île ce précieux recueil existe à léna, accompagné de mélodies contemporaines : il a été publié eu 1 830 par M. TittmUller.
* Une tradition populaire, mentionnée par les historiens, veut que, le délai étant expiré moins un jour avant qu’ils pussent partir de Transylvanie, Klingsohr se lit transporter, ainsi que son client, en une seule nuit, jusqu’à Eisenacli, dans la cour du meilleur aubergiste. Henri, en s’éveillant, entendit les cloches de Saint-Georges qui sonnaient matines , et reconnut leur son : aussitôt il se leva, et, ayant regardé autour de lui, il se vit à Eiscnacli, ce doul il remercia Dieu sur-le-champ. Voyez surtout Yita lthylmlca, § v.
HISTOIRE
loux de la gloire de ses élus, l’avait destinée surtout à entourer d’une auréole de poésie et de gloire populaire le berceau d’une de ses plus humbles servantes.
En effet, Klingsohr, s’étant logé à Eisenach chez l’aubergiste Henri Hellgreff, à gauche de la porte Saint-Georges', descendit, le soir même de son arrivée, dans le jardin de son hôte, où se trouvaient plusieurs seigneurs de liesse et de Thuringe, venus exprès pour le voir, ainsi que des officiers de la cour du prince, et beaucoup d’honnêtes bourgeois de la ville, qui, selon la coutume encore existante de la bonne Allemagne, y buvaient le coup du soir 2 . Ces braves gens l’entourèrent, et lui demandèrent de leur apprendre quelque chose de nouveau : sur quoi il se leva, et se mit à contempler les astres avec attention pendant longtemps. Puis il leur dit: «Je vous apprendrai quelque chose de nouveau et de « joyeux aussi ; je vois une belle étoile qui se lève en « Hongrie, et qui rayonne de là à Marbourg, et de Mar- « bourg dans le monde entier 3 . Sachez que celte nuit « même il est né à monseigneur le roi de Hongrie une « fille qui sera nommée Élisabeth, qui sera donnée en « mariage au fils du prince d’ici, qui sera sainte, et dont la « sainteté réjouira et consolera toute la chrétienté *. » Les assistants entendirent ces paroles avec une grande joie : et le lendemain, de grand matin, les chevaliers montèrent à
1 Rotlie, Cronic. Thuring. p. 1699.
1 t'nd Irunkeii den abunt trang. — Ibid.
* Passional. Toi. 57.
* Theodor. Thur. c. 1. Rotlie. loco citato. — Vita Rhyt. § v, etc., etc. Il serait sans doute superflu de déclarer Ici que nous nous inclinons devant la proscription prononcée par l’Église, notamment dans l’admirable bulle de Sixte-Quint, Cœli et terrce creator Deus, contre tout ce qui touche à l’aslrologie ; mais nous n’avons pas dû passer sous silence une tradition invétérée , et qui est reproduite par tous les écrivains.
la Wartbourg pour les redire au landgrave, qu’ils rencontrèrent comme il allait à la messe. Ils ne voulurent pas le retenir, et l’entendirent avec lui 1 ; mais aussitôt qu’elle fut finie, ils lui racontèrent cè qui s’était passé la veille. Le prince en fut surpris ainsi que toute sa cour; et ayant demandé aussitôt son cheval, il alla lui-mème, avec une nombreuse escorte, chercher maître Klingsohr, et le mena avec lui à la Wartbourg. On lui rendit les plus grands honneurs, surtout les prêtres, qui le traitèrent en évêque, dit un contemporain 2 . Le landgrave le fit dîner à sa table ; et après le repas, ils parlèrent longtemps ensemble. Le prince, chez qui l’anxiété paternelle était déjà éveillée, lui demanda comment allaient les affaires de Hongrie, ce qu’entreprenait le roi, s’il était encore en paix avec les infidèles, ou si la guerre avait recommencé 3 . Klingsohr satisfit en détail à sa curiosité : après quoi il s’occupa du grand procès qui l’avait amené à Eisenach. II présida au nouveau combat qui s’engagea, et réussit à calmer la haine des rivaux de Henri son client, et à faire reconnaître publiquement son mérite. Il retourna ensuite en Hongrie, comme il était venu, c’est-à-dire, selon la tradition populaire, en une seule nuit.
Or, la Hongrie était alors gouvernée par le roi André II, dont le règne était aussi agréable à Dieu qu’à ses peuples '.
1 Vita Rhytmica, § v.
1 Ibid.
;J Ibid.
4 Bonfinlus, ftocad., lib. vin. S’il faut on croire un poème Iran y ai* de celle même, époque, la langue française était dès lors très-cultivée à la cour de Hongrie, par l'entremise de précepteurs et de gouvernantes venues de France :
Tout droit à celui tenis que ci je vous devis,
Avoit une coutume eus el Tyois pais
Que tout H grand seignor, li conte et fi inarchis ,
A voient, autour eus, gent frauçoisc tourdis
Œuvres. VH. — Sainte Elisabeth, 1. 13
HISTOIRE
Illustré par ses guerres contre les nations infidèles qui enlouraient les frontières de son royaume, il l’était plus encore par sa profonde piété et par sa générosité envers l’Église et les pauvres. (Juelques-unes de ces vastes mines d’or qui enrichissent encore aujourd’hui la Hongrie, furent découvertes sous son règne, et le peuple fidèle ne manqua pas d’y voir une récompense accordée par Dieu à ses vertus. Ses mineurs vinrent lui raconter un jour qu’en fouillant les flancs d’une montagne, ils avaient entendu une voix leur crier de prendre courage, parce que ce roc renfermait une masse d’or inépuisable que Dieu destinait au roi André, pour le récompenser de sa piété et de sa charité. Le roi se réjouit grandement de la faveur divine, et profita de sa nouvelle richesse pour fonder des églises et des couvents, et pour augmenter ses aumônes 1 .
Il avait pour épouse Gertrude de iMéranie ou d’Andechs, de la maison peut-être la plus illustre de l’empire à cette époque. Elle descendait en droite ligne de Charlemagne, et possédait les plus belles provinces du midi de l’Allemagne. Le père de Gertrude, Berchtold III, était due de Méran et de Carinthie, margrave d’istrie et souverain du Tyrol. Son frère Berchtold IV avait refusé, en 1198, la couronne impériale que les princes lui offraient unanimement. Une de ses sœurs, Hedwige, depuis canonisée, était duchesse de Silésie et de Pologne ; et une autre, Agnès, fut l’épouse, célèbre
Pour apprendre françois leurs filles et leurs fils.
Li rois et la royne et Berte o le cler vis Sorent près d'aussi bien le françois de Paris,
Comme se ils fussent nés el bour à Sainct-Denis.
Berthe aux grands Pieds, éd. de M. Paris.
Il est donc probable que sainte. Élisabeth savait le français el le parlait, i Vita Rliyt., §11.
par sa beauté et ses malheurs, de Philippe-Auguste, roi de France'. Gertrude ne le cédait pas à son époux en piété. Les historiens vantent son courage et son âme virile 1 2 . Le plus tendre amour unissait ces deux nobles époux 3 .
En l’an 1207, au jour et à l'heure annoncés par Klingsohr à Eisenach, la reine Gertrude 4 * * * 8 donna le jour à une tille, qui reçut sur les fonts le nom (I'Elisabeth s . La cérémonie de son baptême se fit avec une très-grande magnificence : on la porta à l’Église sous un dais qui était ce qu’on avait pu trouver de plus beau à Bude, où était alors un des principaux entrepôts du luxe oriental.
Dès le berceau, cette enfant prédestinée donna des gages de la destinée sublime que Dieu lui réservait : les noms consacrés par la religion furent les premiers mots qui frappèrent son attention, les premiers aussi qu’elle voulut bégayer à mesure que sa langue se déliait; et lorsqu’elle put parler, ce ne fut longtemps que pour réciter des oraisons. Elle prêtait une attention surprenante aux premiers enseigne-
1 Voyez le tableau généalogique de la famille maternelle d’Élisabelh, dans l’Appendice, il 0 u.
’ Tlieod., lib. i , c. il.
3 Le moine Robert. Mss.
4 Tous les historiens allemands sont d’accord pour placer le lieu de la naissance de sainte Élisabeth à Prcsbourg ; mais PelbarlUs de Teuieswar, prédicateur hongrois du quinzième siècle , dans son discours de Landibus S. Etisabetliœ , dit ejprcssément que ce fut à Saros-Palak : « Elisabeth... dum nata luissct in oppido Saros-Patak, et in deliciis nutrita. » Cette opinion est adoptée dans la nouvelle édition du Chronicon Budense, ed. Joseph Podhrsdeczky,
Budae, 1838, p. 196, ainsi que par le comte Jean Mailath, dans le Hisloriche Taschenbuch, de 1825. — Saros-Palak est une ancienne ville appartenant aux
rois de Hongrie, dans le comitat de Zemplein ; elle appartient aujourd'hui
au\ princes de Rretzenheim.
8 En hongrois, Erzsebit ou Erzsi; selon l’étymologie hébraïque, ce nom signifie pleine ou rassasiée de Dieu. C’est le sens adopté par le pape Grégoire l.\ dans la bulle de canonisation.
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inentsde la foi qu’on lui donnait, bien qu'assurément une lumière intérieure éclairât déjà pour elle ces saintes vérités. A luge de trois ans, à ce qu’assurent les historiens, elle exprimait sa compassion pour les pauvres, et s’efforçait de subvenir à leurs misères par des dons 1 . Toute sa vie était ainsi déjà en germe dans cette vie du berceau , dont le premier acte était une aumône, et la première parole une prière : aussi semble-t-elle avoir été dès lors admise par Dieu à posséder les grâces qu’elle devait plus tard si abondamment distribuer sur la terre. A peine eut-elle vu le jour, que les guerres oii était engagée la Hongrie cessèrent : les dissensions intérieures mêmes se calmèrent. Cette tranquillité passa bientôt de la vie publique à la vie privée ; les violations de la loi de Dieu, les excès, les blasphèmes devinrent moins fréquents; et le roi André vit se combler tous les désirs que pouvait former un roi chrétien 2 . Les âmes simples et pieuses ne manquèrent pas dès lors de remarquer la coïncidence de cette paix et de cette prospérité subite avec la naissance d’un enfant chez qui la piété était si précoce : et lorsqu’on vit plus lard se réaliser d’une manière si éclatante les promesses de ses premières années, les Hongrois aimaient à se rappeler que jamais enfant royal n’avait apporté plus de grâces à sa patrie 3 .
Cependant le duc Hermann n’avait rien négligé pour savoir si la prédiction de Klingsolir s’était accomplie, et si une princesse était née en Hongrie au jour qu’il avait indiqué. Et
' Le P. Apollinaire, p. 36, 37, 39. u Nous remarquons, dit à ec sujet le bon religieux , que le vent qui se lève au poinet île l’aurore a plus île durée que celuy qui ne commence h souiller que sur le soir... Ces premiers mouvemens de la grâce n’estoient, ce semble, que de douces agitations d'un vent matinal. »
1 Es gieng seinen valter nach allen seinem Milieu. — Passion, f. 67.
* Ibid.
DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE, li»7
lorsqu’il eut appris non-seulement sa naissance, mais encore les marques de dévotion qu’elle donnait déjà, et le bonheur qu’elle semblait avoir apporté du ciel à son pays, il conçut le plus vif désir de voir la prédiction s’accomplir tout entière, et son jeune fils 1 devenir l’époux d’Élisabeth ' 2 . Les voyageurs qui arrivaient de temps à autre de cette contrée, qui n’était guère plus isolée qu’aujourd’hui du reste de l’Europe, lui apportaient souvent des détails sur la fille du- roi André. Un jour surtout, un moine, qui venait de Hongrie, lui raconta qu’étant aveugle depuis quatre ans, il avait été subitement guéri par l’attouchement de la jeune princesse. — « Toute la Hongrie, dit-il au duc, se réjouit de cette enfant, « car elle a apporté la paix avec elle! »
C’en fut assez pour décider Hermann à envoyer auprès du roi de Hongrie une ambassade composée de seigneurs et de nobles dames, pour lui demander la main d’Élisabeth, au nom de son fils Louis, et pour l’amener avec eux, s’il était possible, en Thuringe. Il choisit pour cette mission le comte Iteinhard de Aluhlberg, Gauthier de Vacilla, son échansou, et madame Berthe, veuve d’Egilolf de Beindeliben, qui était, au dire des chroniqueurs, connue pour sa sagesse et sa modestie, et en outre belle, pieuse et honorable en tout 3 . Elle eut pour compagnes deux nobles et belles demoiselles, et deux écuyers. Les ambassadeurs avaient une suite d’au moins trente chevaux. Tout le long de leur route ils furent reçus par les princes et les prélats dont ils traversaient les terres, avec la distinction que méritait leur propre rang et celui de leur seigneur. Parvenus heureusement à Presbourg, ils y
' Né en 1200.
- Ach mœclit (las kiml meinem sim werdcti, — Passion, f. 57. 3 Vita Rhyt., § vin.
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trouvèrent une hospitalité royale et, dès le lendemain de leur arrivée, des messes en grand nombre 2 .
Lorsqu’ils eurent exposé au roi l'objet de leur mission, celui-ci assembla son conseil pour délibérer sur la demande du duc de Thuringe. Klingsohr l’appuya avec chaleur : dans un discours qui peut servir de tableau de l'état de la Thuringe à cette époque, il fit longuement valoir les richesses et la puissance de Ilermann ; il énuméra les douze comtes qui étaient ses vassaux, sans compter les barons et les chevaliers, les bonnes forteresses qui défendaient son pays; il raconta combien ce pays lui avait paru fertile, bien cultivé, entouré de belles forêts, garni d’étangs poissonneux; combien aussi le peuple était aisé, buvant force bière et mangeant du bon pain blanc 5 . 11 fit ensuite le plus grand éloge du caractère personnel du duc, et ajouta que son fils lui avait paru réunir toutes les qualités qu’on pouvait demander à son âge. La reine Gertrude se prononça également en faveur de la demande du duc, et le roi, cédant à son influence, consentit à se séparer de sa fille chérie. Mais avant de la laisser partir, il voulut célébrer une fête en son honneur; et ayant convoqué tous les chevaliers de sa cour et leurs dames, il ordonna des réjouissances brillantes : les jeux, les danses, la musique surtout et les chants des ménestrels durèrent trois jours, au bout desquels les ambassadeurs thuringiens demandèrent congé au roi. On apporta la petite Élisabeth, qui n’avait que
1 Jucunde et rcgaliter sunt rccepti. — Theod. 1,1.
2 Des morgens dac sie aufgeslunden Der messen sie gnug funden.
Yita Rhyt., § vin.
* Dieke hier trinken die hawr...
* Weis brot zu essen ist oer sete.
Vita Rhyl., § vin.
DE SAINTE t'i.lSABETH DE HONGRIE.
quatre ans, enveloppée d’une robe de soie brodée d’or et d’argent : on la coucha dans un berceau d’argent massif, et on la remit ainsi aux Thuringiens. Le roi dit au sire de Varila : « Je confie à ton honneur de chevalier ma consolait tion suprême. » La reine vint aussi en pleurant lui recommander son enfant ; à quoi le chevalier répondit : « Je la tiendrai volontiers en ma garde, et lui serai fidèle à toujours *. » 11 tint parole, comme nous verrons.
Avant de quitter Presbourg, les ambassadeurs reçurent du roi et dé la reine des présents d'une richesse infinie, tant pour eux-mêmes que pour être transmis au duc Hermann, comme dot de la princesse. Les narrations contemporaines énumèrent avec détail ces présents*, en disant expressément que jamais on n’avait rien vu d’aussi précieux ni d’aussi beau en Thuringe 5 . D’où l’on peut conclure que ce mariage a signalé l’introduction en Allemagne d’un nouveau développement de l’industrie et du luxe de l'Orient, qui, à une époque aussi reculée, ne saurait être sans importance pour l'histoire de l’art et de l’industrie germanique 4 . La reine ajouta mille marcs d’argent, en promettant que, si elle vivait, elle doublerait cette somme de son trésor privé.
Les ambassadeurs partirent enfin; ils étaient venus avec deux voitures, ils s’en retournaient avec treize, tant leur ba-
* Passion, f. 67. Adam Ers., p. 1279.
’ Cod. Darmst.; Vila Rhyt., § Mil ; Ood. Palal. Heid. cv.
* Theod., 1 , 2.
* On voyait parmi ces présents beaucoup de vases ciselés en or et en argent, des cassettes d'ivoire sculpté, des diadèmes, des guirlandes de pierres précieuses, des bagues et des ceintures garnies de bijoux, en outre de nombreux vêtements et des garnitures de lit en soie pourpre. Ensuite une baignoire d'argent, pour faire pendant au berceau de la princesse ; enfin, six chevaux d'une grande beauté, valant plus de mille florins, et destinés par le roi h l’usage spécial de sa tille. — Theod., 1. c. Vila Rhyt., I. c.
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gage s’était accru. Le roi leur avait confié treize nobles demoiselles de Hongrie pour servir de compagnes à sa fille, et qui furent toutes dotées et mariées en Thuringe par le duc Hermann 1 .
Leur voyage de retour se fit sans encombre. Dès que le duc Hermann et la duchesse Sophie curent reçu la nouvelle de leur approche et du succès de leur mission, ils se mirent à genoux, et bénirent Dieu de ce qu’il avait exaucé leurs vœux. Puis ils descendirent aussitôt de la Wartbourg à Eisenach pour y recevoir leurs envoyés, que Dieu avait si bien conseillés 3 . La joie d’avoir obtenu une jeune duchesse leur avait à peu près fait perdre la tète, à ce que dit un des chroniqueurs officiels de leur cour 3 . Ils conduisirent tout le cortège dans l’auberge d'IIellgref, où Klingsohr avait fait sa prédiction, et qui était la meilleure du temps 4 . Là, le landgrave prit la petite Élisabeth entre ses bras, et, la serrant contre sa poitrine, il remercia encore Dieu de la lui avoir accordée s . Puis il remonta à la Wartbourg pour y préparer les logements; mais la duchesse Sophie passa toute la nuit auprès de l’enfant. Le lendemain matin, elle la conduisit au château, où le duc avait rassemblé toute sa cour, et où il fit inviter les principaux bourgeois d’Eisenach et leurs femmes, afin qu’ils pussent voir l’enfant que Dieu et le roi de Hongrie
1 Hermann Fritz. 113.
Die Got wol batte bcralcun.
Yita Rhyt., § u.
Sie wussten niegt was s\ soldcu.
Vur grosser freude die §y halteu .
Ibid.
Des bette lierberg dy zu der zeit.
Ibid.
Passional. f. 57.
de sainte Elisabeth de Hongrie. 201
lui avaient envoyé. On célébra solennellement les fiançailles de la princesse, âgée de quatre ans, avec le jeune duc Louis qui en avait onze, et on les coucha l’un à côté de l’autre, dans le même lit '. Puis il y eut, comme à Presbourg, des banquets, des danses et des fêtes somptueuses, où la poésie, qui était la principale magnificence de la cour de Thuringe, brilla de son éclat accoutumé 2 .
A dater de cette époque, Élisabeth ne quitta plus celui qui devait être plus tard son époux, et qu’elle nomma dès lors son frère. Touchante et salutaire coutume des âges et des familles catholiques, que cette commune éducation donnée à ceux dont la vie devait être toujours commune; inspiration bienfaisante qui confondait dans le cœur de l’homme le pur nom de sœur avec le nom sacré d’épouse; qui faisait que rien 11’était perdu dans la vie; qui utilisait toutes les fraîches et fugitives émotions de la fraternité au profit des graves et longs devoirs du mariage ; qui s'emparait tout d’abord de ce qu’il y. a d’impétueux et d’ardent dans le cœur humain pour le calmer et le sanctifier ; enveloppant ainsi dans les liens d’un seul et même amour ce que la vie a de plus pur et ce quelle a de plus intime, ses souvenirs les plus doux et ses affections les plus saintes !
1 Sponso pueru infanlula appusila ê*t. — Theotl., 1 , 2 .
? Getaulz tw&rt ilae uuii gesprungen
Manoli fr«rlich lydichen gesungeu.
Vita Rhyt., § îx.