‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 3)Chapitre 17 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

COMMENT LE JEUNE DUC LOUIS FUT FIDÈLE A LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH , ET COMMENT IL l’ÉPOUSA.

Lætare cum muliere ndolesrentiæ tuæ...

In amore ejus deleetare jugiler. •

Prov., v, 13, 19.

Le Dieu juste qui avait accueilli les prières et les larmes de sa fille Élisaheth, ne tarda pas à la récompenser de sa soumission et de sa patience. Seul, au milieu de toute sa cour, le jeune duc Louis ne s’était pas laissé prévenir contre elle; et, trompant l’espoir et l’attente de tous 1 , il resta fidèle à celle qu’il avait regardée, dès son enfance, comme sa fiancée. Son amour pour elle augmentait chaque jour; et bien que, probablement par égard pour sa mère, il ne jugeât point à propos de la manifester publiquement, cette pure et sainte affection n’en jetait pas moins les plus profondes racines dans son cœur. Les sarcasmes et les exhortations de sa mère le trouvèrent aussi sourd que les conseils de ses faux amis et la voix des passions. Il voyait avec joie et admiration ce qui attirait à Élisabeth les injures du monde, sa modestie extrême, l’absence de toute pompe dans ses vêtements, sa piété, sa charité : il pensait en lui-même qu’il serait heureux

1 Contra spem et opinionem omnium. Dict tv. Ane. 3013.

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d’apprendre d’elle ces vertus Son chapelain Berthold, qui a écrit sa vie, ne doute pas que Dieu , par une inspiration secrète, n’eût tourné son cœur vers la royale exilée 2 . Car ce n’était pas seulement comme son épouse et d’un amour humain et conjugal qu’il l’aimait, mais comme une sœur en Jésus-Christ, et avec une affection qui semblait versée dans son cœur par la main du Très-Haut 3 . Plus les méchants l’obsédaient de conseils pertides, et plus il se sentait l’àme pénétrée de fidélité et de tendresse pour cette innocente étrangère ; plus il la voyait haïe par les autres à cause de sa vertu et de sa piété, et plus il éprouvait le besoin de l’aimer et de la défendre 4 . Bientôt il profita de toutes les occasions qui s’offraient à lui pour pouvoir, sans offenser sa mère, aller la consoler secrètement dans ses moments de tristesse 5 . Dans cette solitude, sans autre témoin que Dieu, qui avait déjà béni cette sainte union, ils se parlaient de leur secret et mutuel amour 5 et le prince cherchait, par scs paroles tendres et encourageantes, à adoucir les blessures que d’autres avaient faites à cette jeune âme 8 . Aussi trouvait-elle dans ces douces relations un inexprimable soulagement 7 . Toutes les fois qu’il faisait des courses un peu lointaines et qu’il passait par des villes marchandes, il y achetait quelque objet qui lui parais-

1 Das wolde er von in lernen. Vlta Rhyt. § xiv.

* Occulte inspiratione sua ad dilectionem exulis reeinæ cor et afTeclum principis inclinavit. Tlieod. ex Bertliold. Mss. p. 41.

» Sunder mit einer ingegossener gœUiehcn liebe und minne in Got. Uod. Heid. cv, 6.

» Ibid.

* Sponsum suum mœruris et trisliliæ in omnibus habuit consolatorem occullum. Dict. ir. Ancili. 2013.

6 Ut in solitudine secret! el mului unions loquerclur ad cor ejus duleilcr, dicens sibi verba bona, verba eonsolatoria. Tbeod. I. c.

7 Dasselbig lialff sie scre nu. Yita Rhyt. § XII.

sait rare ou précieux , pour en faire présent à sa fiancée. Jamais il ne revenait les mains vides : c’était, ou un chapelet de corail, ou un petit crucifix, ou une image pieuse, ou bien un couteau, une bourse, des gants, des bijoux pour orner la poitrine, des chaînes ou des épingles d’or, quelque chose enfin qu’elle n’avait point encore ‘. A son retour, elle allait joyeusement au-devant de lui pour le saluer; alors il la prenait dans ses bras et la caressait avec tendresse; puis il lui donnait ce qu’il lui avait apporté, comme un gage de son amour et un signe qu’il avait pensé à elle en route

Une fois cependant que le duc avait été accompagné dans sa course par plusieurs seigneurs étrangers, qui ne le quittèrent pas jusqu’à son retour, il oublia d’apporter à Élisabeth son présent accoutumé 3 . La princesse, rendue défiante par la persécution et l’injustice, ressentit vivement cet oubli que

1 Irgeud iti einc grosse si ait

Dae nian kostlichc dinge feyl bat...

AU pater uoster vou corallen...

Oder ein seuberlich creutzicheu,

Oder was der anders mochte gesein lias sie vor hatte nicht...

Ein me&ser odir ein peutlel

Odir hentschue, vorgespan, nolden keyt.

Vita Rhyt. § m.

3 Zu warzcichen das er an sie gedacht...

Und wenn er danne heim kaem An seinen arm er Bic nam Wen sie guetlich zu irae gieng Und iue nach iren sitten emptieng Dae gab er is was cr hracht hatte Alto cr mit ir seine liebe bestatte.

Ibid.

Ab initio sollieitua erat, cum aliundc redirai, cam allatis xeniis lionorare, el amplexibus delinire. Theod. I, 6. Suppl, ap. Mas. Bolland. Bruxell.

5 Adam Drain. 1279.

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ses ennemis remarquèrent aussi avec joie, et dont ils se vantèrent comme d’un symptôme de changement dans les dispositions de Louis. Ayant rencontré le sire Gaultier de Yarila, grand échanson, qui l’avait ramenée de Hongrie, à qui le roi son père l’avait spécialement confiée, et qui avait toujours combattu de son mieux les intrigues des autres courtisans , elle ne put s’empêcher de découvrir sa peine à ce vieil ami. Le bon chevalier se montra touché de son affliction, et lui promit d’en parler à son seigneur. Il en eut bientôt l’occasion, le duc l’ayant pris avec lui à une partie de chasse dans les environs de la Wartbourg. Comme ils se reposaient ensemble couchés sur l’herbe dans un certain bois d’où l’on voyait devant soi l’inselberg, I la plus haute montagne de Thuringe 1 , le sire Gaultier dit au duc : «Vous plaît-il, « monseigneur, de répondre à une question que je vais vous « faire ? » A quoi le bon prince répondit : « Parle en toute « confiance , et je te dirai tout ce que tu voudras. — Or « donc, reprit le chevalier, que pensez-vous faire de made- « moiselle Élisabeth que je vous ai amenée? La prendrez- « vous pour épouse, ou bien vous dégagerez-vous de votre « parole et la renverrez-vous à son père s ? » Alors Louis se leva aussitôt, et étendant la main vers l’inselberg : u Yois- « tu, dit- il, cette montagne qui est devant nous? eh bien ! si « elle était d'or pur depuis la base jusqu’au sommet, et que « tout cela dût m’appartenir à condition de renvoyer mon « Élisabeth, jamais je ne le ferais. Qu’on pense et qu’on dise « d’elle tout ce qu’on voudra, moi je dis ceci : Je l’aime, et « je n’aime rien de plus ici-bas. Je veux avoir mon Élisabeth.

1 Ettmtlller. Kricg ur Warlburg, p. 100.

* Placeal libi ut loquar ad te, domine mi... I.oquere contidenler, et ego quldquid tibi eonveniens fuerit revelabo. Hic ergo, iitquil miles, obsecro mi, ele. Tlieod. I, 7. Vit» Itlijt. § mi.

« Elle m’est plus chère, par sa vertu et sa piété, que toutes « les terres et toutes les richesses du monde 1 . — Je vous « supplie, monseigneur, dit alors Gaultier, de me permettre « de lui redire ces paroles. — Dis-les-lui, répondit le duc, « dis-lui que jamais je n’écouterai ce qu’on me conseillera « contre elle, et donne-lui ceci comme un nouveau gage de « ma foi. » Ce disant, il fouilla dans son aumônière et en tira un petit miroir à double fond, monté en argent, où se trouvait au-dessous de la glace une image de Notre-Seigneur crucifié 2 . Le chevalier se hâta d’aller retrouver Élisabeth, lui répéta ce qu’il avait entendu, et lui remit le miroir. Elle se mit à sourire avec une grande joie 3 , et remercia beaucoup le sire Gaultier de ce qu’il lui servait ainsi de père et d’ami 4 ; puis elle ouvrit le miroir, et ayant vu l’image de Jésus- Christ, elle le baisa avec amour et le pressa contre son cœur 5 .

Le moment allait, du reste, bientôt arriver où Louis tiendrait sa parole de chrétien et de prince, et où Élisabeth serait récompensée de sa patience et consolée de ses épreuves. En 1218 , le jour de Saint-Kilian, le duc, ayant accompli sa

* Da erhob sich Ludwig : « l'nd wenn der Emaerberg citel gold ware, und icli ihn Italien sollle wenn Iclt meine Elsbeth verstiesse. .. » Ettmüller. Krieg uf Wartburg, p. 190. — Elisabeth ego'diligo, ejusque matrimonio nihil præpono. . . Theod. 1,1. — Mau sage w as mau sage, so spreehe ici] dus. Sy est mir licb unde u(î dissent ertriehe leh itiehls lleber habc. Berth. Mss. 42. — bit wil niyii Elysabeth haben... Cod. Heid. 7.

* Proférais de bursa sua... speeulum duplex argeuleis inelusum sedibus; una parte siutplex vitrum, et in parte altéra imaginent pneferens Crucifiai. Theod. I. c. Les miroirs de celle sorte ont été usités en Allemagne jusque dans les derniers temps. Selon Raumer, Hisl. des Iluhenstaufen, t. v, ce miroir était monté en Ivoire, et venait d'Orient.

3 C.onceptnm paudium risu jucundissimo propalavil. Theod. I. r.

* Vita Rhyl. § xlf.

* Adatn Ursin. 1271).

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dix-huitième année, se fit armer chevalier dans l’église de Saint-Georges d'Eisenach, avec plusieurs autres jeunes seigneurs; l'évêque de Naumbourg vint y bénir leurs épées '. Il n’y eut pas de prince étranger : Louis avait déclaré qu’il ne voulait tenir sa chevalerie que de Dieu et de ses féaux *. L’année suivante fut occupée en partie par une guerre qu’il eut à soutenir contre l’archevêque Sigefroy de Mayence, qui, par suite de certains démêlés avec le duc Hermann, avait excommunié son fils. Mais celui-ci étant entré inopinément en liesse, y ravagea les possessions du prélat et de ses amis, et l’obligea à demander la paix. Une conférence eut lieu à Fulde le jour de Saint-Boniface de l’année 1219; le landgrave y fut formellement absous, et une réconciliation complète eut lieu. De retour de cette première campagne, Louis proclama son intention d’épouser sa fiancée, et imposa en même temps silence à toutes les injures, à tous les conseils pervers dont elle avait été victime. Nul n’osa plus combattre une volonté aussi décidée, et l’astuce des hommes se trouva désormais impuissante pour séparer plus longtemps deux âmes que Dieu avait unies dans ses conseils éternels. Admirez, dit leur historien, admirez comment ce^ heureux jeune homme et ce chaste époux, en se mariant, reste sourd aux conseils des impies et étranger à la soif de l’or, sachant que c’est une bonne épouse qui est cette bonne part promise par le Seigneur à l’homme qui a fait le bien sur la terre *.

1 Vita Rhjl. § xn.

* Nichl andin wokle lier sine ritterschaft enpfaen, danne von gothe unde svnen mannen. J. liollie. Chr. Th. (703.

3 Nullus deinceps ausus es) nuptiis ei matrimonio Elisabeth verbls vcl ron-

siliis contra ire nec valuit hominis aepararc astulia quod Del providentia

conjunxit Intuere juvenem felicem sponsuinque pudicum qnoniam

pars boita, etc. Tlicod. 1, 8.

Ce fut en 1220 que le mariage fut célébré au château de Wartbourg avec beaucoup de pompe. Le duc y invita tous ses comtes de Hesse et de Thuringe, et une foule de chevaliers et d’écuyers. Tous les convives furent logés à ses frais dans la ville d’Eisenach. D’un commun accord, les seigneurs remirent l’honneur de conduire la mariée à l’église au comte Meinhard de Mühlberg et au sire de Yarila, qui l’avaient été chercher, neuf ans auparavant, en Hongrie, et qui devaient maintenant mettre en quelque sorte le sceau à leur voyage '. Elle fut en outre accompagnée par toutes les nobles dames et demoiselles du pays. Les chroniqueurs ne parlent pas des sentiments avec lesquels toute cette noblesse vit le triomphe de celle qui avait été si longtemps l’objet de scs dédains et de ses persécutions. Ils nous vantent en revanche l’harmonieuse musique de la messe, le luxe des festins et des danses, et l’éclat du tournoi, qui dura trois jours, et où se distinguèrent plusieurs jeunes chevaliers 2 . Après ces trois jours de fête, les seigneurs et leurs dames reprirent successivement la route de leurs châteaux, et l’ordre habituel recommença à régner dans le vaste manoir de Wartbourg. Les deux jeunes époux se retrouvèrent appartenant désormais l’un à l’autre 3 . Louis avait vingt ans, Élisabeth n’en avait que treize; tous deux innocents par le cœur encore plus que par 1 âge, tous deux

1 Das 8ve (lie reyse nun voilent volbrecliten. Vila Rliyt. § xv.

* Ibid.

* Quelques auteurs, et notamment les manuscrits de Heidelberg, raeontei.t qu’Élisabeth ne se résolut qu’avec beaucoup de peine au mariage ; qu’elle désirait consacrer sa virginité au Seigneur, et qu’il fallut pour vaincre sa résistance l’avis de plusieurs prêtres savants, qui lui prouvèrent qu’elle ne pouva t rompre l’engagement contracté par son père. Cette version est contredite par celle de la plupart des auteurs les plus avérés et les plus rapprochés des événements. Ce ne fut que plus tard qu’elle manifesta h son confesseur des idées de cette nature. Voyez chapitre x.'tl.

Œu<ces. Vil. — Sainte Élisabeth. 1 . 15

226 HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE, unis par l’esprit et la foi encore plus que par la chair, ils s’aimèrent en Dieu, nous dit-on, d’un incroyable amour, et c’est pourquoi les saints anges demeuraient autour d’eux 1 .

1 Sam- tus cum sam- ta, innocens cuin innocente, et non tain carnale quant spirituale connubium sortit! , invicem se in caritate Domini, supra quant credi valeat, dilexerunt. Tlieod. 1 , 8. Der beilige Engel was zwiaclien an eyn bote. Berth. Mss. 4 4. Daruin wonelen die Engel- bey im-u. Passional. 59.

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