‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 3)Chapitre 25 sur 46 · FRANCISCAIN · texte numérisé non relu

FRANCISCAIN

Ce que nous avons déjà raconté d’Elisabeth suffit, ce semble, pour faire comprendre la sorte de parenté qu’il y avait entre son âme et celle de ce glorieux pauvre du Christ qui illuminait alors l’Italie des rayons de sa miraculeuse puissance. Dieu ne voulait pas que cette alliance intérieure restât stérile ou ignorée; elle devait, au contraire, être féconde en consolations pour sa fidèle servante, et en bénédictions pour toute la chère Allemagne. Une remarquable analogie existait déjà dans leur vie extérieure. L’année 1207, celle-là même qui avait vu naître Élisabeth au sein des grandeurs souveraines en Hongrie, avait vu renaître à Dieu saint François; au moment où elle, fille d’un roi puissant et petite-

HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 281 tille de Charlemagne, venait au monde environnée de tout l’éclat de la royauté, lui, fils du marchand Bernnrdone, renonçait à son pauvre avoir, à sa famille, à son honneur, pour l’amour de Dieu ; et, battu, emprisonné par son père, délivré de ses liens par l’amour de sa mère, couvert de boue et de huées par ses concitoyens, il se dépouillait de son dernier vêtement pour aller seul et nu à la conquête du monde*. Élisabeth n’avait pas eu besoin de cette seconde naissance ; elle s’était trouvée tout d’abord préparée pour le ciel, et, dès le berceau, son cœur innocent avait pu offrir un champ fertile et pur à ces semences de force et do vie que la main de François allait répandre sur l’univers chrétien, et dont Dieu lui réservait le privilège d’être une des premières et des plus illustres dépositaires.

Il ne nous appartient pas de raconter ici la merveilleuse histoire des triomphes de saint François en Italie, à dater du moment où il commença ses prédications; il faut nous Itorner aux faits qui se lient directement à la destinée d’Élisabeth. Au bout de quelques années, la commotion imprimée par la parole du nouvel apôtre aux âmes endormies et attiédies devint si générale, le bouleversement qu’elle opérait dans toutes les relations sociales et privées si violent, qu’il lui fallut aviser aux moyens de régulariser et de modérer la force dont Dieu lui permettait de disposer. A chaque pas, il rencontrait une foule de maris qui voulaient abandonner leurs femmes et leurs enfants pour se consacrer avec lui à la pauvreté et à la prédication évangélique , et de femmes qui se montraient prêtes à renoncer à leurs devoirs d’épouses et de mères, pour peupler les monastères où Claire, sa rivale et sa sœur, présidait aux austérités des pauvres Clarisses. Placé

1 Hélyot, Histoire des ordres religieux, t. vil. Waddlng. Annal. Minor. 1. 1 . Marc, de Lisboune, Cliron., etc., etc. Acta sanetor. Oet. t. il.

HISTOIRE

dans la pénible alternative ou d’étouffer les germes salutaires qui se développaient dans tous ces cœurs, ou d’entreteuir une révolte dangereuse contre des liens consacrés par Dieu même, il eut recours à un moyen terme que le ciel devait bénir comme toutes ses autres œuvres : à cette foule avide de lui obéir il promit une règle de vie spéciale qui associerait à ses religieux, par une communauté de prières, de bonnes œuvres et de pénitence, les chrétiens engagés dans la vie domestique, sans rompre des liens consacrés par Dieu même. Il donna d’abord cette règle de vive voix à plusieurs fidèles des deux sexes qui s’empressèrent de la mettre en pratique, surtout à Florence et dans les villes voisines. Chaque jour fisse félicitaient d’avoir trouvé le moyen de renoncer, même hors de l’enceinte des monastères, aux joies dangereuses et aux superfluités du monde. François voyant la ferveur et le nombre toujours croissant des membres de cette association , leur donna le nom de Pénitents du Tiers-Ordre , comme formant la troisième branche de sa famille, où figuraient déjà les Frères Mineurs dont il était le chef direct, et les religieuses de sainte Claire. En 1221, fi écrivit et publia la règle qu’il leur avait prescrite. D’après ses principales dispositions, il fallait, pour être admis dans l’Ordre, si l’on était marié, le consentement de l’époux conjoint ; il fallait, en outre, avoir réparé les torts de toute nature qu’on avait pu commettre, et s’être réconcilié publiquement avec tous ses ennemis. Tout en ne quittant ni sa famille ni son état, ou ne devait se vêtir que d'habits d’une couleur grise et obscure, et ne point porter d’armes, si ce n’était pour la défense de la patrie ou de l’Église *. On devait s’abstenir d’assister aux fêtes, aux danses, à toute réjouissance profane; outre les abstinences et les jeûnes pres-

1 On pouvait Cire dispensé de «es deux articles, lorsque des devoirs de posilion y autorisaient.

erits par l’Église, ne pas manger de chair le lundi ni le mercredi, et jeûner depuis la Saint-Martin jusqu’à Noël, ainsi que tous les mercredis et vendredis de l’année; entendre la messe tous les jours ; communier aux trois grandes fêtes de Pâques, de Pentecôte et Noël; réciter chaque soir quelques prières spéciales, visiter les frères et les sœurs de l’Ordre dans leurs maladies, et assister à leurs obsèques. Cette règle, comme on le voit, n’établissait qu’une sorte d’association ou de confraternité pieuse, et nullement un ordre monastique. Ce ne fut que plus tard que le Tiers- Ordre, en adoptant l’usage des vœux solennels, prit cette dernière forme, qu’il conserve encore aujourd’hui dans les pays où il existe *.

L’immense et rapide propagation de l’Ordre de Saint- François est un des faits les plus remarquables, les mieux constatés de cette époque ; et l’on peut croire que l’Église fut surtout redevable de ces progrès à l’association du Tiers- Ordre. Un nombre infini de chrétiens des deux sexes s’y affilièrent chaque jour ; l’Italie, la France et l’Allemagne furent successivement envahies par cette armée nouvelle. Il fallut en tenir compte dans les affaires du siècle, car les ennemis de l’Église s’aperçurent bientôt des puissants obstacles qu’ils allaient rencontrer dans une organisation qui embrassait des fidèles de tout âge, de tout rang et de toute profession, le guerrier comme le marchand, le prêtre comme le juriste, le prince comme le paysan; et où l’obligation d’une pratique sévère et minutieuse des devoirs de la religion resserrait nécessairement le lien d’affection et d’obéissance qui les unissait à l’immortelle épouse du Christ, tout en les laissant au milieu de la vie sociale et mondaine, pour y développer à leur

1 llélyol. I. vu.

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aise ce dévouement et cet amour fraîchement rallumés dans leurs cœurs. Aussi entendit-on l’empereur Frédéric II se plaindre publiquement qu’il trouvait dans ce Tiers-Ordre une entrave à l’exécution de ses projets contre le saint-siège; et son chancelier Pierre des Vignes raconte dans ses lettres que la chrétienté tout entière semblait y être entrée, et que, grâce à celte institution et à ses progrès, le pouvoir du ciel était devenu dès ce monde plus redoutable et plus avantageux que celui de la terre 1 .

Ce fut en 1221, l’année même où saint François publiait la règle du Tiers-Ordre, que ses religieux s’établirent définitivement en Allemagne'. Ils ne pouvaient certes trouver nulle part plus de sympathie et d’encouragement que chez la jeune et pieuse duchesse de Thuringc. Aussi leur donnat-elle bientôt toutes les marques d’un dévouement zélé, et

1 1*. Apoliu. Vie, p. 148. Hélyot, vu, p. 22.

* La première tentative des Franciscains en Allemagne, qui eut lieu en 121(1, ne lut pas heureuse. Le grave Wadding, historien ofliciel de l’Ordre, raconte ii ce sujet une histoire extraite des chroniques manuscrites des provinces de Saxe, de Strasbourg et de basse Germanie, qu’il avait sous les yeux. » Les premiers religieux, dit-il, qui lurent chargés de cette mission ne savaient de la langue allemande qu’un seul mot, ja (oui). Dans la première ville où ils entrèrent, et où leur costume étrange attira une grande foule autour d’eux, on leur demanda s'ils voulaient un gile et quelque uourriture ; ils répondirent ja, et, se voyant très-bien traités par suite de cette réponse, ils résolurent de l'employer dans toutes les occasions ( Prœjutam raspoiisioncm cuicunque itucrroyutioni accommodure statueruut). Malheureusement, quelqu'un s’avisa de leur demander si par hasard ils étaient hérétiques, et s’ils venaient prêcher en Allemagne une autre foi que la foi catholique ; à quoi ils s'empressèrent de répondre : Ja, ja. Aussitôt on les chargea de liens et on les jeta en prison ; et, après avoir été accablés de coups et de mauvais traitements de toute sorte, ils lurent chassés ignominieusement du pays. Ils retournèrent immédiatement en Italie, où leur récit inspira une telle frayeur aux autres frères, qu’ils suppliaient le Seigneur, dans leurs prières, de les délivrer de la barbarie des Teutons : Ut illos a sævitia Teutonicorum liberare dignaretur. » Wadding, 1216, ix.

tout l’appui qui était en son pouvoir. Elle commença par fonder au sein même de sa capitale, à Eisenach 1 * , un couvent de Franciscains avec une église, dès les premiers temps de leur introduction en Allemagne. Elle choisit ensuite pour confesseur le frère Rodinger, l’un des premiers Allemands qui eussent embrassé la règle séraphique-, religieux distingué par son zèle, et qui lui conserva pendant toute sa vie un attachement sincère. Par suite de ces relations nouvelles, tout ce qu’elle entendait raconter sur François lui-même enflamma son jeune cœur d’une ardente affection pour lui, et une sorte d'entraînement irrésistible l’excitait à marcher sur les traces de ce modèle suprême de toutes les vertus qu’elle estimait le plus. Elle le choisit dès lors pour son patron et son père spirituel 3 . Ayant connu par ses nouveaux hôtes l’existence du Tiers-Ordre en Italie et dans les autres pays où la famille de saint François s’était déjà étendue, elle fut frappée à son tour des avantages qu'offrait à une chrétienne fervente cette affiliation. Elle pouvait y voir une sorte de consécration spéciale donnée aux mortifications et aux pieuses pratiques qu’elle s’était imposées de son propre mouvement : elle demanda donc humblement à son mari la permission de s’y faire agréger; et l’ayant obtenue sans peine, elle s’empressa de contracter ce premier lien avec le saint qui devait bientôt la voir venir régner à côté de lui dans le ciel . Elle fut la première en Allemagne qui s’associa au Tiers-Ordre 4 ; elle en observa la règle avec une scrupuleuse fidélité; et l’on peut croire que l’exemple d'une princesse si haut placée par son

1 Theod. liii. VI, c. I. P. Archange, p. IJG et 122.

1 Wadding, 1221, ix. P. Archange, p. 122, I3i.

■' lpsa sancta eujusdam siiiecrissiuur diledionis continua leneriludine Iraliebatur ad ipsum paupcrem patrem Krancimum. VVndding, l. n , p. 15!).

* HAIvol, 1. vu . p. 28!). Le P. Archange, 1 15.

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rang et si renommée par sa piété ne fut pas sans influence sur la rapide extension de cette institution.

François fut bientôt informé de la précieuse conquête que ses missionnaires avaient faite en la personne d’Élisabeth *. Il apprit en même temps et son affiliation à son Ordre, et l'attachement qu’elle lui portait, et les touchantes vertus par lesquelles elle édifiait et bénissait la Thuringe. Il en fut pénétré de reconnaissance et d’admiration, et en parlait souvent avec le cardinal protecteur de son Ordre, Hugolin, neveu d’innocent III, et depuis pape lui-même, sous le nom de Grégoire IX. Celui-ci, qui devait plus tard veiller à la sécurité d’Élisabeth sur la terre et consacrer sa gloire dans le ciel, lui portait déjà un affectueux intérêt; et ce sentiment ne pouvait qu’être augmenté par la sympathie qu’il trouvait chez la duchesse pour cet apôtre, dont il était le principal soutien, ainsi que l’intime et tendre ami a . Il ne put donc que fortifier François dans ses sentiments affectueux envers elle. L’humilité exemplaire dont cette princesse si jeune encore offrait le modèle, son austère et fervente piété, son amour de la pauvreté, formaient souvent le sujet de leurs conversations familières 3 . Un jour, le cardinal recommanda au saint de faire passer à la duchesse un gage de son affection et de son souvenir; et en même temps il lui enleva des épaules le pauvre vieux manteau dont il était couvert, en lui enjoignant de l’envoyer sur-le-champ à sa fille d’Allemagne, à l’humble Élisabeth, comme un tribut dû à l’humilité et à la pauvreté vo-

> Ibid.

1 Eranl enim auibo , autistes scilicet et sanctus , seercla familiaritate et intimo amore a iiiultia diebus conjuncti. Wadding, 122G, p. 01.

s Dictus pontife* ram prædicto sanclo super auditis aliquando de ipsius laniulæ Dci Elisabeth» sauetilatc tain fauiosa, paupertale lam stricta, et Iiumilitate taui profunda familiariter confercbat. Ibid.

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lonlaire dout elle faisait profession, et en même temps comme un témoignage de reconnaissance pour les services qu’elle avait déjà rendus à l’Ordre*. «Je veux, dit-il, que, puis- « qu’elle est pleine de votre esprit, vous lui laissiez un pareil « héritage qu’Élie à son disciple Élisée s . » Le saint obéit à son ami , et envoya à celle qu’il pouvait nommer à si bon droit sa iillc ce modeste présent, accompagné d’une lettre où il se réjouissait avec elle de toutes les grâces que Dieu lui avait conférées , et du bon usage qu’elle en faisait 1 * 3 .

Il est facile de concevoir la reconnaissance avec laquelle Élisabeth reçut ce don si précieux à ses yeux ; elle le prouva par le prix qu’elle attacha toujours à sa possession; elle s’en revêtait toutes les fois qu’elle se mettait en prières pour obtenir du Seigneur quelque grâce spéciale 4 ; et lorsque plus tard elle renonça sans réserve à posséder quoi que ce soit en propre, elle trouva moyen de conserver ce cher manteau de son pauvre i>ère jusqu’à sa mort 5 . Elle le légua alors, comme son plus précieux bijou , à une amie. Il fut depuis conservé avec le plus grand soin, comme une relique doublement sainte, par les chevaliers teutoniques à Weissenfels, au diocèse de Spire ; et le frère Berthold, célèbre prédicateur de ce siècle, raconta aux juges du procès d’Élisabeth qu’il l’avait souvent vu et touché avec vénération , comme la glorieuse

1 Propriis ntanibus de scapulis B. Francisci rapuisse dicitur, volens et præi-ipleus cideui ut ipsum ltumilliuia' llliœ euie Teutonicie Elisabcthæ , lanquam suæ volunlariæ paupertaii et humilitati proprium, aptuui et debitum traitsmittere non tardaret. Wadding, 1220, p. 01.

1 ln siguuin gratitudinis multorum beneficiorum in suos eectalores collatoruui. Ibid. Cod. Heid. cv, p. 23.

5 P. Archange, p. 123.

* Cod. Hcidcl. p. 02. Wadding. 1. e.

3 P. Apoll. Vie, p. H 8. Cod. Heidel. 1. e

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bannière de cette pauvreté qui avait vaincu le monde et toutes ses pompes dans tant de cœurs l .

C’est à l’ombre de cette bannière qu’Élisabeth va recueillir dans le scret de son âme les forces requises pour remporter plus tard sur le monde et sur son propre cœur les victoires éclatantes que Dieu lui réserve ; ce sera désormais unie par un lien intime et filial à l’homme séraphique, qu’elle va faire de nouveaux pas dans cette voie étroite et épineuse qui conduit à l’éternelle gloire, et qu’il lui faudra franchir en si peu d’années.

Cependant, à peine âgée de dix-sept ans, elle vit s’éloigner son confesseur franciscain, le père Rodinger, qui avait guidé ses premiers pas sur la trace de saint François 2 .

Il fallut songer à le remplacer ; et le duc, qu’Élisabelh consulta dans cet embarras, et qui était affligé de ce qu’elle ne lui paraissait pas assez instruite dans l’Écriture sainte et la science de la religion 3 , écrivit au Pape, et lui demanda un guide savant et éclairé pour sa femme. Le souverain pontife lui répondit qu’il ne connaissait nul prêtre plus pieux ni plus docte que maître Conrad de Marbourg, qui avait étudié à Paris ', et qui exerçait alors les fonctions de commissaire apostolique en Allemagne. En effet, maître Conrad jouissait alors de la plus haute estime parmi le clergé et les fidèles. 11 brillait en Allemagne, disent les contemporains, comme un astre éclatant 5 . Il joignait à une vaste science des mœurs

1 Velul IVInissiiimin pauperlatis vexillum. Wadding, 1220. p. 61 c\ Mas. Lov anensi .

* Héljot , I. vu , p. 28».

* Nun was sic nit geleert daz was ircui lici-rn gar lajd. Passional. f. 58.

‘ Vovez plus haut, p. 193, et la note.

5 Velut clarum sidus In Alemannia pra-futsil. lheod. III. 12: llollie, p. 1715.

d’une pureté exemplaire, et une pratique constante de la pauvreté évangélique'. 11 avait renoncé non-seulement à tous les biens temporels auxquels sa noble naissance lui donnait des droits, mais encore à toute dignité et à tout bénéfice ecclésiastique ; ce qui l’a fait ranger par plusieurs historiens dans l’un des ordres mendiants qui se propageaient alors dans le monde chrétien, mais il paraît plus probable qu’il resta toujours prêtre séculier a . Son extérieur était simple, modeste, et même austère ; son costume, strictement clérical ; son éloquence exerçait une puissante influence sur les âmes. Monté sur un petit mulet, il parcourait toute l’Allemagne 3 . Partout où il portait ses pas, une foule immense de prêtres et de laïques le suivaient, pour recueillir de sa bouche le pain de la divine parole 4 . 11 inspirait partout l’amour ou la crainte, selon qu’il s’adressait à des chrétiens fervents, ou à des populations déjà infestées par l’hérésie 5 . Le grand Innocent III lui avait confié les fonctions de commissaire du saint Office en Allemagne, avec la mission spéciale de combattre les progrès menaçants de l’hérésie des Yaudois, des pauvres de Lyon et autres analogues , qui s’étaient introduites dans les pays d’outre-Rhin, et promettaient à l’Église les mêmes malheurs que dans la France méridionale. Il était en même temps chargé de prêcher la croisade, et sut plus

1 Eruditus scientia, conversations purus, vila évangélisa.... Divilias et possessiones temporales et bénéficia ecclesiastica habere noluit. Theod. III, 12.

* Vov. dans Justi, Elisabeth die heilige, p. 126, 129, de longues recherches sur celle question, ainsi que sur la famille dont on le croit issu.

* Parvissimo subvcctus mulo, totani pene circuivit pradlcando Aleinannlarn. Caesarius Heisterb. ap. Mss. Boll.

* Simplici, modesto et humili, clericali liabitu contentus, gravis in moribus et maturus, aspectu austerus... Prædicabal per totam Teutoniain... Et sequebatur eum cleri et popull innumera multiludo. Theod. I. c.

5 Metuebant eum utpote virutn sanctuin et justum omîtes alii amure, alii timoré. Theod. I. c.

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d’une fois réchauffer la tiédeur germanique pour ces expéditions sacrées, avec une ardeur et une constance dignes d’innocent lui-même Les deux successeurs de ce pontife, Honorius III et Grégoire IX, lui continuèrent ces fonctions; et il se rendit digne de toute leur confiance par la persévérance, le zèle et l’indomptable courage qui présidèrent à sa carrière. Pendant les vingt années qu’elle dura, il ne recula devant aucun obstacle, devant aucune opposition, quelque redoutable qu’elle pût être; les princes et les évêques euxmêmes n’échappèrent pas plus que les plus pauvres laïques à sa sévère justice, lorsqu’ils lui parurent le mériter ; et l’on peut attribuer à cette impartialité absolue la grande popularité qu’il sut acquérir dans l’exercice de ses pénibles fonctions 2 . Il était, dit un contemporain, le dénonciateur redoutable de tous les vices, la terreur de tous les tyrans, et l’infatigable persécuteur des hérétiques 3 . 11 finit par être victime, comme nous le verrons, de sa sévérité : mais la mort violente qui lui fut infligée par ceux qu’il avait poursuivis ne lui valut pas les honneurs suprêmes décernés par le saint-siège à saint Pierre Parentice et à saint Pierre de Vérone, morts comme lui vers la même époque, martyrs de la foi.

Conrad, qui était probablement déjà connu du duc Louis avant de lui avoir été spécialement recommandé par le Pape, lui inspira bientôt tant de confiance et de vénération, qu’il

1 Chron. Crsperg. ad ann. 1227. Inmimerabilea signons, Osarius, Heiaterb. ap. Mas. Boll.

1 Audoritatem magnaui sibi comparaverat in populis, ol animl constant» pra'dilus, lia animosua fadus est, ut neminem limerai, (antique essai ei rei vel epUeopus, quanti pauper laicus. Geai. Archlep. Trevircnalumad ann. 1281. — Bonis Christiania grains el benignua, pravis auleni et perfidie in judicando juslus el diatrietua luit. Theod. III, 12.

* Viliorum aesrrimus invertor , lyrannorum terror, el hærelieoruni.... indefessua persécuter. Cieaarlus, I. e.

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investit, par un acte solennel scellé par lui et ses frères, ce simple prêtre (lu soin de conférer aux sujets les plus dignes tous les bénéfices ecclésiastiques sur lesquels il exerçait les droits de patronat ou de collation. C’était la meilleure réponse qu’il pût faire aux exhortations que Conrad lui avait adressées sur la sollicitude scrupuleuse qu’il devait mettre à l’exercice d’un droit si important pour le salut des âmes: « Quand vous conférez, » lui avait dit le zélé prédicateur, « une église ou un autel (c’est-à-dire un bénéfice attaché à « la desserte d’un autel) à un prêtre ignorant ou indigne, "«ous « faites un plus grand péché que si dans un combat vous « tuiez cinquante ou soixante hommes de vos propres « mains » Louis le pria ensuite de se charger de la direction spirituelle de sa femme, et Conrad y consentit autant par égard pour la piété du prince que pour la recommandation du Souverain Pontife 2 .

Quand la jeune duchesse, qui n’avait encore, comme nous l’avons dit, que dix-sept ans, sut qu’un homme si renommé par sa sainteté et sa science allait lui consacrer ses soins spéciaux, elle en fut pénétrée d’humilité et de reconnaissance. Elle se prépara à ce qu’elle regardait comme une faveur céleste par des jeûnes et des mortifications nouvelles. Elle disait souvent : « Pauvre femme pécheresse que je suis, je « ne suis pas digne que ce saint homme ait soin de moi. « Mon Dieu ! combien je vous remercie de vos grâces 3 ! » Lorsqu’on l’avertit de l’approche de Conrad, elle alla audevant de lui et se jeta à genoux, en disant : « Mon père « spirituel, daignez me recevoir pour votre fille en Dieu !

' Rotbe, 1710, I. c.

* Passions!, f. 58,

3 Ich armes sundiges weib ich bin nit «irdig dai mein tler heiüg inan soi (illegen. Herr ich dank dir dciner penaden. Passion»!, f. 58.

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« Je suis indigne de vous; mais je me recommande à vous « pour l’amour de mon frère » Conrad, voyant dans cette humilité si précoce et si profonde chez une jeune et puissante princesse le présage de la gloire future de son âme, ne put s’empêcher de s’écrier : « O Seigneur Jésus, que de mer- « veilles vous faites dans les âmes qui sont à vous ! » et il témoigna à plusieurs reprises la joie que lui faisait éprouver cette rencontre' 2 . Il devint son confesseur à dater de cette époque, et se dévoua avec son zèle accoutumé à la culture de cette plante précieuse qu’il était chargé de faire croître pour le ciel. Bientôt l’instinct de la vie spirituelle se développa avec tant de force dans l’âme d’Élisabeth, ses élans vers la perfection de la vie chrétienne devinrent si fréquents et si vifs, que Conrad la trouva un jour, à ce qu’il écrivit luimême au Pape, tout en larmes, et se plaignant amèrement de ce que ses parents l’avaient destinée à l’état du mariage, et de ce qu’elle n’avait pu traverser cette vie mortelle en conservant la fleur de sa virginité pour l’offrir à Dieu 3 . Cependant, a remarqué un de ses historiens, malgré ces regrets inspirés par sa ferveur, elle n’en témoignait pas un amour moins tendre ni moins ardent à son mari 4 . Celui-ci, en revanche, bien loin de gêner ses progrès dans la voie où Conrad l’engageait, y coopérait de son mieux. Il n’hésita pas à lui permettre de faire un vœu d’obéissance complète à tout ce que son confesseur lui prescrirait, et qui ne serait pas con-

1 Meiu geystlicher ratter enipfalie midi deiner tochtei durch Gott. Ichbinn dein ni t wurdig und lass dir mein bruder empfohlen seyn. Paasional. f. 58.

5 « O herr Christus was wlirckest du mit den deiner » und was fro. ibid.

8 Ipsam querulantem reperivi, quod aliquando fuerit conjugio copulata, et quod in virginali flore vilam prœsentem non poterat terminare. Ep. Conr. Marb. ad Papam, p. 109. Voy. aussi Cod. Pal. Heid., Wadding, ele.

* Nec tarnen ob hoc segniore uiaritum dilectione prosecuta est. Wadding, t. il , p. 32. Quem quaimis provordialis amoris alTectu diligerel. Theod. Il , I.

traire aux droits et à la juste autorité du mariage*. Elle ajouta le vœu de continence absolue, dans le cas où elle deviendrait veuve 2 . Elle fit ces deux vœux en 1225, étant âgée de dix-huit ans, avec une certaine solennité, entre les mains de maître Conrad, dans l’église des religieuses de Sainte- Catherine à Eisenach, qu’elle affectionnait particulièrement. Elle mettait dans l’observation de ce vœu d’obéissance la plus grande fidélité, et cette humilité sans réserve qu’elle ne démentait jamais, en offrant à Dieu tous les sacrifices qui pouvaient le plus lui coûter 3 . Nous avons vu plus haut avec quelle délicatesse et quelle scrupuleuse exactitude elle se conformait à la prohibition que Conrad lui avait faite relativement à l’usage des mets de la table ducale, dont l’origine lui paraissait entachée d’injustice envers le pauvre peuple 4 . Fidèle à l’inflexible rigidité de son caractère, et ne voyant en elle qu’une simple chrétienne, il ne tempérait par aucun ménagement le joug volontaire qu’elle s’était imposé, et la traitait dès lors avec une sévérité qui ne pouvait qu’augmenter ses mérites devant Dieu. Un jour il la fit appeler, pour qu’elle l’entendît prêcher ; mais elle se trouva en ce moment retenue par sa belle-sœur, la margravine de Misnie, qui était venue lui faire visite, et ne se rendit pas à son invitation 5 . Irrité de sa désobéissance, et de ce qu’elle avait ainsi manqué de gagner l’indulgence de vingt jours que le Pape avait accordée à tous ceux qui assisteraient à ses sermons' 1 ,

1 Lege et jure matrimonii sibi salvo. Theod. III, 12.

* Si contingeret cam supervivere mortuo niarito suo. Dict. îv. Ancill. 2014.

1 Custodivit ergo rnulier sancta obedientiam striclam et humileui, sirut

voverat, propler Demn. Theod. I. c.

* Voyez p. 247.

5 Accidit ergo ut... per marchionissam Misnensem, viri sui sororem , quæ supervenerat, lune præpedita non veniret. Theod. 1. c.

* Cod. Darmst. p. 394. — Kuchenb. coll. ni , ap. Rominel, Geaehichte von Hessen, t. ni.

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il lui fit dire que désormais il renonçait à avoir soin de son âme. Mais le lendemain matin elle courut auprès de lui, et le conjura avec les plus vives instances de revenir sur cette cruelle résolution, et de lui pardonner sa faute. Il la refusa d’abord avec dureté ; enfin elle se prosterna à ses pieds, et, après l’avoir longtemps supplié dans cette posture, elle obtint enfin sa grâce, moyennant une sévère pénitence qui lui fut imposée, ainsi qu’à ses filles d’honneur, auxquelles Conrad imputa une portion de sa désobéissance, et qui reçurent une rude discipline 1 .

Il nous est resté un monument précieux de la direction spirituelle que Conrad exerçait sur son illustre pénitente, dans les douze maximes qu’il lui avait données comme résumé de sa règle de conduite, et que les chroniqueurs ont soigneusement conservées. Nous les transcrivons textuellement :

1 . Souffrez patiemment les mépris au sein de la pauvreté volontaire.

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